Aurélie RouxIl y a un moment que personne ne voit dans mon métier, c'est le moment où je suis sur le pas de la porte et où je n'ai pas encore sonné. Je m'arrête toujours là quelques secondes, le temps de me concentrer, de me préparer à recevoir tout ce qui va se passer dans les heures qui viennent, le temps de me rendre disponible, parce que je ne sais pas encore ce qu'il y a derrière cette porte et je dois être prête à être surprise. Et pendant que je suis là, j'entends. J'entends une maman qui peine à habiller le petit dernier. J'entends un papa qui fait la grosse voix pour essayer de calmer tout le monde. J'entends des pas dans l'escalier, une porte qui claque. Généralement, j'attends qu'un silence se fasse pour appuyer sur la sonnette. Et immanquablement, la sonnette relance tout. C'est la photographe, je vous l'avais dit qu'elle arrivait. Bon, maintenant ça suffit, tu descends, va t'habiller, change de t-shirt, je vais ouvrir. Et la porte s'ouvre. Avant d'aller plus loin, un mot. Cet épisode fait partie d'une série de cinq qui s'appelle Ma joie des autres. Ça fait 15 ans que je suis photographe et que j'entre chez des inconnus avec un appareil. Pendant ces 5 épisodes, je vous raconte ce que ce métier m'a appris de la joie, de la leur, et au bout du compte, de la mienne. Aujourd'hui, premier épisode, et on commence par le commencement, la porte, et ce qui se passe juste avant qu'elle s'ouvre, et aussi juste après. Il y a toujours à cette seconde-là, une petite tension, une gêne. Pourtant, tout était prévu. Ils m'ont appelé. on a échangé, on s'est organisé, ils savent exactement ce qui va se passer. Mais c'est le moment où on ouvre la porte de son intimité à quelqu'un. Et ça, ça ne se prépare pas vraiment. Je suis toujours très bien accueillie. Et très souvent, les gens pensent qu'on est pressé, que je suis pressé, que le temps est compté et qu'il faudrait commencer tout de suite. Alors le temps est compté, c'est vrai, mais moi dans mon temps, j'ai prévu ce temps-là. Alors oui, j'ai le temps de prendre un café. Avec plaisir même, parce que ce qu'il a fait, il sert à quelque chose. Il permet de se poser, il me permet d'entrer dans la normalité d'être là. Il permet aux enfants de me voir, de tourner autour de moi, d'apprivoiser ma présence et de finir par l'accepter. Il permet de parler de la pluie, du beau temps, de la rentrée du dernier, des activités de chacun. Et ça, ce n'est pas du bavardage. Chacun a besoin de se raconter un peu, de se placer, de me montrer sa position dans la famille ou dans la fratrie. Ensuite je fais le tour de la maison, souvent ce sont les enfants qui me font visiter, trop fiers de me montrer leur chambre. Je leur dis qu'on va jouer, qu'on va passer un super moment. Je leur montre mon jouet à moi, mon appareil photo, et je leur explique que je suis là juste pour les regarder jouer, juste pour les regarder être avec papa et maman. Et très vite en général ils m'adoptent. Parce qu'il faut bien comprendre une chose, quand j'arrive, je viens perturber un équilibre. Il faut lui laisser le temps de se rétablir. Il faut que tout se réorganise autour de ma présence. Discrète, oui, mais palpable. Physique. Parce que c'est comme ça que je travaille, moi. Je ne me cache pas. Enfin, si, je me cache un peu derrière mon appareil, mais mon appareil n'est qu'un outil. Du haut de mon mètre 80, je ne peux pas me faire discrète. J'ai abandonné cette idée-là depuis longtemps. Et puis, il y a la phrase. Je l'ai entendue des centaines de fois. Je l'entends quasiment à chaque séance, et c'est presque toujours une maman qui l'a dit. Je suis désolée, je n'ai pas eu le temps de ranger. Il y a toujours une suite. On s'est levé plus tard que prévu. On a eu une sale nuit. Le petit a renversé son petit déjeuner. Il y a toujours une bonne raison au désordre. Ben moi, je réponds que j'adore ça. Que je ne suis pas vraiment là pour ça. Que j'ai aussi une vie et des enfants. Mais là, je suis là pour eux. En vrai, cette phrase, j'ai fini par comprendre que ce n'était pas une excuse. C'est un rituel. Quand on entre chez quelqu'un, prévu ou pas prévu, c'est un mot d'accueil. Ça veut dire, bienvenue chez moi, c'est pas comme chez toi, et j'espère que ça t'ira. Bon, elle rangera quand même, pas pour moi, mais pour elle, pour être tranquille, pour être détendue. Donc je la laisse faire, elle rangera à son niveau d'exigence, et ce sera parfait. Mais pendant qu'elle range, moi je regarde ce qui traîne, et ce qui traîne, c'est leur vie. C'est des piles de papier, des tas de jouets, un jouet dans le panier à fruits, une chaussette esselée sur le canapé, les clés de la voiture posées à côté du dernier Lego. Tout ça, c'est rien que du très normal, après tout. Et ce désordre, c'est pas l'absence d'ordre, c'est leur ordre. C'est leur manière d'habiter leur espace. Quand on a des enfants petits, c'est le bazar, et puis c'est tout. L'ordre reviendra peut-être quand ils auront quitté la maison. En attendant, il faut en profiter. Alors non, on ne gardera pas le séchoir sur toute la séance, et s'il m'en fait venir, ce n'est pas pour que je photographie le séchoir, mais dans l'absolu, il ne me dérange pas. Il fait partie du portrait. Ce qui est drôle aussi, c'est que les gens croient que je regarde leur déco, ou leur propreté. En réalité, moi, en rentrant, je ne regarde pas ça du tout. Je regarde les gens. Comment ils sont habillés, comment ils sont ensemble, comment ils sont dans leur corps, comment ils bougent, comment ils se regardent, comment ils se parlent, comment ils se touchent. L'environnement, ça vient après. Bon, je fais un check technique rapide. La lumière, l'espace, le recul. Et puis très vite, je trouve mes marques. Quand j'arrive chez quelqu'un, je cherche la vie. Et généralement, je ne suis pas déçue. Je repense à cette maman un samedi matin. Elle était tiraillée entre le bac de linge qui s'accumulait sur la table de salle à manger et les devoirs de sa fille sur cette même table. Ou une autre maman qui faisait les devoirs et épluchait les légumes en même temps. C'est des images très simples et c'est exactement ce que j'aime documenter. Ces mamans à plusieurs facettes qui font trois choses à la fois. Bon, ça arrive aussi avec les papas, bien sûr, c'est juste que là, les images qui me viennent, c'est des mamans. Et la joie dans tout ça alors ? Elle est dans ce temps d'arrêt avant de sonner justement. J'ai fait du studio pendant des années. Fonds unis, lumière maîtrisée, tout sous contrôle, quasi tout prévisible. Si j'ai arrêté, c'est notamment pour ça. Pour ne plus savoir à l'avance. Pour me retrouver à chaque fois dans un endroit que je ne connais pas et me débrouiller avec. Parce que mon inconfort, quand j'en ai un, ne vient jamais de l'état d'une maison. Il vient de moi. C'est quand je pousse la porte d'un appartement petit et sombre, sans recul, et que je me dis... mais comment je vais faire ? Ils sont venus me chercher pour un certain type d'image. Est-ce que je vais réussir à aller leur donner là, chez eux, dans cette lumière-là ? Voilà mon seul vrai malaise. Et à la fin, je m'en sors toujours. Et ils sont contents de voir comment moi, j'ai vu leur chez eux. Alors ma joie, elle est exactement là, derrière une porte que je n'ai pas encore ouverte. Je ne cherche pas des belles maisons, je cherche la vie et un séchoir au milieu du salon. Une chaussette esselée sur le canapé ou un jouet dans le panier à fruits, ce sont des preuves. La preuve que quelqu'un habite là, vraiment. C'est beaucoup plus compliqué à photographier qu'un fond uni, et c'est infiniment plus joyeux. Et moi ? Moi je suis une maniaque non accomplie. Je rêve que ma maison soit rangée, j'ai des rangements. Je rêve que chaque chose ait sa place, et puis très rapidement, je me remets à faire des tas. J'arrive pas à maintenir ma maison rangée. Et c'est pas grave, je me dis que le chaos, c'est aussi la source de ma création. Alors oui, j'essaye toujours de ranger quand je sais que quelqu'un vient. Et quand quelqu'un arrive à l'improviste, je commence par dire « Désolée, j'ai pas eu le temps de ranger. »