Aurélie RouxAujourd'hui, j'aimerais qu'on définisse ensemble le territoire de Ramène Ta Joie !
Parce que ce mot « joie » , il a l'air simple, presque trop simple. Et pourtant, plus j'avance dans ce projet, plus je vois qu'il est tout sauf anodin. Quand j'ai commencé à travailler sur le projet Ramène Ta Joie ! je me suis rendu compte de quelque chose d'assez amusant et un peu révélateur aussi. À force d'utiliser le mot « joie » partout, j'ai parfois eu l'impression d'être perçue comme une illuminée, comme une rêveuse, comme quelqu'un d'un peu perché, qui voudrait mettre des paillettes sur la vie. Comme si... parler de joie à l'âge adulte, c'était forcément être naïve. Est-ce que joie est un mot de l'enfance qu'on aurait un peu oublié en route en grandissant ? Comme si d'un coup on devait parler d'épanouissement, de satisfaction, d'accomplissement, de bien-être, mais surtout pas de joie. Pas assez sophistiquée la joie!
À l'âge adulte, c'est un mot qui est réservé à des domaines professionnels bien délimités. Joie s'emploie surtout dans les métiers qui travaillent avec de l'humain, la transmission, l'émotion ou la création. On pourra le retrouver de façon très naturelle dans l'éducation, dans l'accompagnement, la culture, la communication, les médias, l'événementiel. On le trouvera aussi peut-être plus de façade en RH, en management. Mais en finance, dans l'industrie, dans l'ingénierie, vous avez déjà entendu parler de joie, vous ? Moi, très très peu. Ça ne veut pas dire qu'elle n'y existe pas, ça veut juste dire qu'on ne la nomme pas. Peut-être qu'on ne manque pas seulement de joie, peut-être qu'on manque aussi de mots pour la reconnaître.
Dans l'imaginaire collectif, la joie a un costume précis. On l'imagine lumineuse, expansive, démonstrative. On la voit sauter partout, sourire large, faire des grands gestes. On croit qu'elle est forcément visible, qu'elle fait du bruit, qu'elle se remarque tout de suite. On pense même qu'elle est facile à photographier. Des exemples de moments de joie évidents ? Un éclat de rire, une fête, quelque chose qui pétille. Mais si on se limite à cette image-là, je crois qu'on passe à côté d'une belle partie de ce qui nous fait du bien pour de vrai. pas toujours là où on la cherche. Parfois, elle ne fait pas de bruit. Parfois, elle ne se voit presque pas. Parfois, elle ressemble juste à un corps qui se détend, à une respiration qui revient, à une phrase qu'on entend et qui fait « ah oui, c'est ça » , à une sensation simple qui dit « ici, je n'ai pas besoin de me forcer » . Et ça, pour moi, c'est essentiel dans mon quotidien.
Je crois qu'on confond souvent la joie avec l'excitation ou avec l'euphorie. Avec l'intensité immédiate, un pic émotionnel, un effet waouh. Mais l'excitation n'est pas forcément la joie. Attention, l'excitation peut être très agréable, je ne dis pas le contraire. Mais elle peut nous mettre haut très vite, puis nous laisser retomber. Elle peut nous donner l'impression qu'on vit fort, alors qu'on est surtout très stimulé. L'euphorie aussi peut être trompeuse et retomber très vite. Et derrière, il peut rester du vide, de la nervosité ou cette sensation un peu étrange. d'avoir vécu quelque chose d'intense sans que ça nous nourrisse vraiment. La joie, pour moi, tient autrement. Elle ne nous arrache pas à nous-mêmes, elle nous y ramène. Elle ne nous disperse pas, elle nous rassemble. Elle ne nous met pas forcément plus haut, mais elle nous met souvent plus juste. Elle ne nous éloigne pas du réel, elle nous y reconnecte. Et je crois qu'il y a quelque chose de très précieux là-dedans. Parce qu'on peut vivre des moments très exaltés. très impressionnant, très désirable vu de l'extérieur et pour autant ne pas s'y sentir profondément bien. A l'inverse, on peut vivre quelque chose de très simple, banal et sentir qu'on est exactement là où on doit être. Moi, je vois la joie dans une conversation où soudain, on tombe les masques et on arrête de jouer un rôle. On est dans la rencontre avec un grand R. Je vois la joie dans un repas sans mise en scène mais où on se sent bien. Ça circule, personne n'essaye d'impressionner personne, tout le monde est là, vraiment, vraiment là. Je vois la joie quand on fait quelque chose qu'on sait bien faire. Pas forcément exceptionnel, mais qui tombe juste. Un alignement entre le geste, le regard, l'utilité. Je vois la joie dans le moment où on comprend qu'on sert vraiment à quelque chose. Pas je sers parce que je performe, mais ma présence, mon geste, mon travail, ma manière d'être là ont une valeur réelle pour quelqu'un. Je contribue, je participe au monde d'une manière qui a du sens. Et ça peut arriver partout, dans un atelier, un jardin, une cuisine, une salle d'attente, peu importe. La joie n'a pas besoin d'un décor particulier, elle a surtout besoin de vérité.
Je pense à ces moments très simples que j'ai vus en photographiant des gens. Moi, je suis venue à la photographie de famille pour documenter la vie, donner un support tangible à nos souvenirs, garder la trace de ce qui se passe. Ce qui m'intéressait, ce n'était pas les photos de famille posées pendant les réunions de famille, même si elles ont un intérêt propre. Par exemple, je pense aux photos de groupe lors d'un mariage. qui documentent une époque, les vêtements, les compositions familiales et même les absents. Moi, pour mon mariage, j'ai découvert comment les gens étaient habillés en voyant les photos de groupe. Mais ce qui m'intéressait profondément en photographie, c'était de garder la trace des regards, des petits moments du quotidien. Tous ces détails qu'on croit insignifiants sur le moment, alors que ce sont eux qui construisent la mémoire vivante d'une famille. Une main posée sur une épaule, un enfant qui vient se coller sans réfléchir. Une mère qui observe son fils dans la cuisine. Un père qui répare quelque chose pendant qu'une conversation se déroule autour. Une sœur qui éclate de rire en regardant son frère. Ce sont des choses minuscules parfois. Et pourtant, c'est là que ça se passe.
Laissez-moi vous raconter mon dernier reportage photo en famille. On est mercredi. Le mercredi, c'est papa qui garde les enfants. Maman m'a missionné pour documenter ce mercredi. Deux objectifs pour elle. Avoir accès à ce qui se passe quand elle n'est pas là. et offrir à papa le cadeau de se voir avec ses enfants. Je passe l'après-midi avec eux. On reste à la maison, réveil de la sieste, trampoline, goûter, vélo dans le jardin. Avec ce papa, on discute de plein de choses. L'histoire de cette famille, son rapport à sa parentalité, ses choix professionnels pour trouver son équilibre pro-perso. Et je repars. Je reviens quelques semaines après leur présenter les photos de ce moment. Maman est surexcitée. Papa est curieux et dubitatif. Il se demande bien ce que j'ai pu sortir de ce moment où il ne s'est rien passé. Sauf que moi j'ai vu. J'ai vu la douceur de ce papa dans ses gestes. J'ai vu ses bras, ses mains, enveloppants et rassurants. Je l'ai vu lâcher prise et être totalement présent à ses enfants dans ce trampoline. Je l'ai vu tour à tour, encouragé et consolé, expliqué et questionné, chahuté et ramené au calme. Et ça, mes photos le montrent. Et d'un coup, ses parents ont sous les yeux... la preuve tangible de l'amour qu'ils donnent à leurs enfants dans le quotidien. Et surtout, parce que je dis souvent que je travaille pour les enfants autant que pour les parents, surtout, les enfants auront pour toujours des traces de ces moments de joie de l'enfance partagés avec leurs parents dans leur quotidien. Quand je photographie, il y a des moments où je sens très clairement qu'il se passe quelque chose. C'est difficile à expliquer, mais on le sent. Il y a comme une circulation, une présence, une densité, quelque chose de vrai qui affleure. Et c'est pas toujours spectaculaire, mais c'est vivant. Et c'est souvent là que je vois la joie la plus forte.
Il y a la joie de créer, la joie de transmettre, la joie du lien, la joie du vivant, la joie du geste, la joie de la liberté, la joie de découvrir. Et je pense que le problème, c'est que si on cherche la joie seulement du côté de ce qui brille, on risque de se croire privé de joie alors qu'elle est déjà là, mais comme dans une autre langue. Une langue plus discrète et plus profonde. qui nous rend plus présents à nos vies.
Alors je nous propose ça pour commencer cette aventure ensemble. Et si cette semaine, au lieu de demander où sont les grands moments, on se demandait plutôt, où est-ce que je respire mieux ? Avec qui est-ce que je me sens plus entier ? Qu'est-ce qui me fait du bien sans m'épuiser ? Qu'est-ce qui me rend plus présent à ma vie ?
Peut-être que la joie n'est pas absente. Peut-être qu'elle parle juste une langue qu'on a désapprise et qu'elle se tient déjà là, dans quelque chose de beaucoup plus simple. de beaucoup plus sobres, de beaucoup plus vrais. Peut-être qu'on passe à côté de beaucoup de joie, simplement parce qu'on la cherche au mauvais endroit !