- Voix générique
Réemployer, repenser, réinventer, ralentir, rêver, réenchanter, rééquilibrer, régénérer. Grrrr. Scénogrrrraphie Bienvenue dans Scénogrrrraphie, le podcast qui explore la transformation écologique de la culture. Suivez-nous dans les coulisses de l'éco-conception de spectacles et d'expositions guidés par des professionnels engagés. Observez avec vos oreilles, écoutez des conversations libres et inspirantes pour envisager un futur résilient et joyeux. Le châssis là tu le mets plus à jardin s'il te plait.
- Mélinée Faubert
Me voilà donc à la Réserve des arts Méditerranée. Un très bel ancien espace usine, époque début du XXe, avec une architecture intérieure Gustave Eiffel, avec des poutres métalliques et des rails en plafond, dont on ne sait pas trop à quoi ils servaient à l'époque, mais qui aujourd'hui sont réemployés en système d'éclairage. Et ces deux grandes portes rouges qui nous mènent vers la boutique de la Réserve. Je suis Mélinée Faubert, membre de l'Augures Lab Scénogrrrraphie. Je suis directrice artistique et scénographe d'exposition. Et aujourd'hui, je vous emmène à Marseille à la rencontre d'Ariane Leblanc, qui est responsable de partenariat et de l'économie circulaire à la Réserve des arts Méditerranée. La Réserve des arts est une ressourcerie spécialisée dans le secteur culturel. Après avoir ouvert en 2014 un entrepôt à Pantin, iels ont ouvert une antenne marseillaise pour développer leurs activités en 2020. Ariane y travaille notamment au développement des pratiques de valorisation et de mutualisation des matériaux. Travaillant moi-même principalement en marché public, je suis curieuse de savoir si les freins au réemploi et recyclage que je rencontre dans ma pratique sont les mêmes que ceux auxquels est confrontée Ariane dans le cadre de ses missions.
- Jeanne Ré
L'idée aussi de la Casanova, c'est de faire de cet endroit un lieu ouvert sur le quartier, sur les habitants, sur les associations qui nous préexistaient sur ce territoire et de ne pas être juste un lieu un peu réservé aux artistes. Nous, on a toute une programmation événementielle de la Réserve des arts qui est plutôt tournée autour de l'éco-conception, le réemploi, nos résidences artistiques.
- Mélinée Faubert
Donc, bonjour Ariane, nous sommes donc à la Réserve des arts à Marseille, donc antenne méditerranéenne qui a son pendant à Paris. Comment est-ce que vous en êtes arrivée à vous pencher sur ces questions spécifiques de l'éco-conception, de l'économie circulaire, du réemploi ? Est-ce qu'il y a une sorte d'événement climatique qui vous a fait un sursaut ? Ou est-ce que c'est un processus de réflexion qui est issu peut-être de votre parcours ?
- Ariane Leblanc
Je dirais que c'est un processus de réflexion plutôt, en tout cas au début, dès mon premier travail. J'ai travaillé aux Laboratoires d'Aubervilliers, qui est un centre de recherche et de résidence artistique à Aubervilliers, en Ile-de-France. Je m'occupais d'un projet qui s'appelle la Semeuse, qui est un projet qui mêle art, écologie et société, et qui prend place dans un jardin. Je faisais de la programmation d'artistes et d'ateliers pour les habitants et habitantes du quartier autour des enjeux d'écologie. C'était assez large, très riche. Et j'ai pu me confronter aux questions écologiques, mais à d'autres endroits, notamment sur la question des plantations, des plantes, des graines, etc. Donc, sensibiliser les habitants et habitantes. Et donc, des artistes qui venaient travailler dans le jardin et proposer de tirer des fils autour de ces enjeux-là et donc de sensibiliser autour des enjeux écologiques et de société, parce qu'ils sont mêlés. Le déplacement des plantes et des humains et humaines sont liés, forcément, et s'ancrent dans une histoire de la colonisation. Du coup, c'est des enjeux intéressants quand on travaille aussi dans des quartiers populaires qui parlent aussi de ces enjeux-là. Et j'ai travaillé aussi avec des artistes qui étaient programmés par les Labos, des artistes qui aussi prenaient des enjeux écologiques mais qui dans les faits, dans le concret, étaient complètement à côté, des artistes plutôt connus, qui ont proposé des choses assez aberrantes écologiquement. Et donc, il y a eu un peu un moment où je me suis dit, en fait, là, il y a un enjeu où les artistes, certains artistes s'en fichaient complètement de cette manière de comment est-ce qu'on va amener la matière, comment est-ce qu'elle va sortir, comment est-ce qu'on va construire, et que ce n'était pas leur sujet, mais qu'aussi les équipes n'étaient pas forcément formées à ça et n'avaient pas l'appétence, et la compétence. Du coup, il y a eu un peu un moment aussi de craquage, en disant « En fait, là, il y en a marre des artistes qui parlent de... »
- Mélinée Faubert
Manque de cohérence. Un peu comme Olafur Eliasson qui fait venir un iceberg du Groenland pour le mettre sur une place parisienne pour faire prendre conscience du réchauffement climatique.
- Ariane Leblanc
Voilà. Il y avait un peu ces questions-là, comment est-ce qu'on accompagne les professionnels, les artistes là-dedans ? Et c'est plus, au lieu de condamner, il y a un enjeu d'accompagnement fort et aussi de choix avec qui on travaille. C'est dans ce cadre-là que je suis rentrée à la Réserve des arts et d'être un peu sur la tranche entre ces deux-là.
- Jeanne Ré
C'est ici pour voir les matériaux au poids. Tout ce qui rentre est pesé, tout ce qui sort est pesé, tout ce qui est éventuellement jeté ou envoyé au recyclage aussi, tout ce qui est valorisé en interne pour de la construction c'est pesé. Donc on a une idée assez précise. On est en mesure de savoir quels sont les matériaux qui ont un taux de réemployabilité hyper fort, d'autres qui vont stagner pendant des années. On sait très bien que tout ce qui est un peu standard, de bois, des panneaux de bois, du tasseau, du rouleau textile, dès qu'on en rentre ça part assez vite. Il n'y a pas trop de problèmes. Après, il y a des choses un peu plus étroites, qui partent pas tellement.
- Ariane Leblanc
À la Réserve des arts, le cœur de notre métier on est une plateforme logistique de matériaux à l'emploi. Donc, on intervient à la fin de vie des événements culturels, que ce soit exposition ou manifestatation, etc., festival notamment. Mais aussi, on intervient au début du cycle de vie, parce qu'on accompagne les acteurs du secteur, les acteurs professionnels du secteur, sur le sourcing matériau, au début des événements. On fait aussi de côté de notre mission principale, les missions satellites, ce sont notamment la formation, qui est une mission importante pour former les professionnels aux questions du sourcing et de l'éco-conception ; et de la sensibilisation, ce qui englobe la sensibilisation notamment des étudiants et étudiantes, ce qui fait qu'on travaille beaucoup avec les écoles. Et ce qu'on fait aussi, c'est des résidences, notamment de créateurices, qui viennent travailler dans nos espaces pour justement les accompagner dans cette démarche.
- Mélinée Faubert
Et vous, votre mission plus spécifiquement au sein de toute cette structure protéiforme, qui fait plein de choses, c'est quoi vos missions à vous ?
- Ariane Leblanc
Donc moi je suis coordinatrice des partenariats et je m'occupe du développement stratégique de l'antenne en collaboration avec le responsable de l'antenne, Louis-Xavier. Il y a différents niveaux. Il y a des partenariats qu'on peut mener avec des petites structures, des individuels, des professionnels qui cherchent un espace de travail simple et un accompagnement simple. Il y a des partenariats avec des plus grosses structures qui ont besoin d'un sourcing spécifique. Là, on était notamment en échange avec Planète Émergence. Après il y a des partenariats avec les musées, donc les structures publiques, et là on est sur d'autres types d'accompagnement plus spécifiques selon les besoins. Et après il y a les partenariats plus sociaux qui sont liés au territoire, donc du 14e arrondissement, qui sont liés aussi à la sensibilisation, les écoles notamment, qui sont aussi des structures importantes à accompagner. Et après, sur tout ce qui est enjeu de développement stratégique, on travaille avec les collectivités territoriales. On est vraiment sur ce qu'on peut appeler du lobbying auprès des collectivités territoriales pour changer des mentalités et justement travailler main dans la main, parce que c'est essentiel dans le cadre de nos missions et pour faire évoluer les choses sur le territoire.
- Mélinée Faubert
Et justement, est-ce qu'il y a une spécificité territoriale méditerranéenne des activités de la Réserve des arts, par rapport au travail que ferait la Réserve des arts en région parisienne ?
- Ariane Leblanc
Oui, tout à fait. On est vraiment sur deux territoires différents. On a travaillé sur un essaimage qu'on a fait en 2020. L'idée, c'est vraiment de se déployer sur toute la région. Donc, la région PACA, on est une terre de festival, c'est une terre aussi de tournage, pour tout ce qui est audiovisuel. Donc, il y a vraiment ces deux enjeux. Après, on a aussi une spécificité ici en région et aussi au département, c'est qu'on est sur un département ici et une ville qui n'a pas énormément de moyens. Donc, du coup, on est aussi obligé de s'adapter pour pouvoir accompagner au mieux nos partenaires. Et donc c'est des leviers aussi à faire sauter, mais ce n'est pas toujours évident.
- Mélinée Faubert
Qui ne seront pas les mêmes. Et tout à l'heure, on en parlait pendant la déambulation et la visite des ateliers, justement, de cette spécificité des partenaires parisiens qui sont plutôt dans le luxe, qui vont du coup faire que vous avez plus de disponibilité dans les matériaux textiles, qu'ici à Marseille, vous avez beaucoup plus de mal à réunir et à récupérer. Et par contre, vous allez peut-être avoir plus d'autres types de matériaux spécifiques aux activités des institutions et des structures culturelles avec lesquelles vous bossez. Est-ce qu'il y a des matériaux qui viennent en tête, qui sont vraiment ceux que vous allez le plus souvent pouvoir récupérer en dons et ou alors qui sont les plus demandés en fonction des spécificités des activités de vos adhérents ?
- Ariane Leblanc
Notre matériau phare qui est la moquette, un de nos gros partenaires, c'est le festival de Cannes. Donc là on a vraiment ce matériau qui arrive chaque année, c'est un gisement qui arrive quand même régulièrement, qui aujourd'hui nos adhérents et adhérentes savent qu'il arrive à cette période-là. Donc avant on mettait un an à l'écouler, maintenant on met un mois, donc c'est intéressant de voir comment une ressource va tirer aussi une demande. Alors, que ce n'était pas forcément le cas. On parle de moquettes simples quand même. Donc, la moquette, il y a eu beaucoup de demandes, de plus en plus de demandes de moquettes. Donc, on est obligé de trouver d'autres ressources pour pouvoir satisfaire la demande de nos adhérentes. Sinon, tout ce qui est - ça, c'est aussi à l'échelle nationale - tout ce qui est bois, tasseau. On en reçoit pas mal pour tout ce qui est événementiel. Mais ça part très vite, c'est une demande, tout ce qui est bois de toute manière part très vite parce que c'est très cher dans le neuf. Ça se fait dévaliser assez rapidement. On a aussi beaucoup lié à l'événementiel du coton gratté, ça c'est un matériau qu'on a beaucoup et qu'on a du mal à écouler, parce que peut-être que l'info n'a pas encore bien circulé, mais on en a en très très grande quantité. C'est l'événementiel qui veut ça. Donc c'est ça qui est intéressant, c'est que, en tout cas de mon point de vue, je dirais qu'à la Réserve des arts Méditerranée, on a beaucoup moins de choses standardisées, on a des choses très particulières en petite quantité. Et ça arrive régulièrement, par des dons etc. Donc nos adhérents aussi apportent pas mal de ressources. Mais on ne peut pas parler de gisement.
- Jeanne Ré
Vous achetez une planche à la Réserve des arts, vous avez envie de la découper sur place, vous pouvez le faire. Mais vous avez aussi un projet de conception, de construction, de décor, de mobilier. Vous pouvez le louer à des tarifs solidaires, à la demi-journée, à la journée, à la semaine. Et vous avez sur place de quoi vous servir. Vous avez un peu de la quincaille, des outils, un accompagnement. Et voilà, vous mutualisez un peu ces trucs-là.
- Mélinée Faubert
Dans le cadre de ces activités et de ces missions que vous mettez en place, notamment en partenariat avec différentes institutions, vous travaillez avec des institutions publiques et avec des acteurs du secteur privé, quels sont les principales freins et contraintes que vous avez pu identifier et est-ce qu'il y a des différences entre ces deux volets de vos activités ?
- Ariane Leblanc
Pour le secteur privé, on a des freins, par exemple, ce qui pourrait être intéressant, c'est travailler avec... On a approché une structure privée qui s'appelle Décoflamme, qui est une structure privée événementielle qui brasse énormément de matériaux et qui pourrait être une ressource de gisement régulière, en tasseau. On les a approchés, mais ça a été très compliqué. Faire comprendre aux structures privées qu'ils doivent payer pour qu'on puisse valoriser leurs matériaux. Il y a aussi tout un enjeu de sensibilisation, de vision, qui n'est pas du tout, quasiment au point zéro. Du coup, c'est un vrai frein. Et puis, ils ne nous prennent aussi pas au sérieux, clairement. Enfin, il faut se le dire. Pour eux, ça leur paraît trop cher. Et donc, ils n'ont pas du tout cette habitude-là. Donc, il y a vraiment ces deux enjeux. C'est le prix et la sensibilisation et le changement de pratiques, qui n'est pas évidente.
- Jeanne Ré
La Casanova, c'est plusieurs acteurs, comme je vous disais, il y a la Réserve des arts et le café qui prend énormément de place. Il y a aussi cette cyclo-logistique qui fait de la livraison, du déménagement à vélo avec des remorques, des vélos électriques. Et l'idée, c'est le dernier kilomètre, décarboner aussi la logistique et la livraison.
- Mélinée Faubert
Oui, peut-être qu'on peut préciser le mode de fonctionnement de la Réserve des arts, c'est un fonctionnement par adhésion. Peut-être que vous pouvez nous expliquer en effet qu'est-ce que ça coûte aux adhérents. D'ailleurs, on a vu qu'il y avait un barème de prix en fonction de la typologie de l'adhérent, si ça va du particulier à la structure institutionnelle.
- Ariane Leblanc
Oui, c'est ça. Là c'est plutôt pour la sortie des matériaux, mais pour tout ce qui est collecte, pas besoin d'adhésion, c'est sur devis. Les devis varient selon le dimensionnement de la prestation de service. C'est-à-dire que si on est sur du démontage, de la valorisation, une valorisation forte parce que le matériau a besoin, et que ça demande beaucoup de monde, parce qu'on crée de l'emploi, parce qu'on embauche des gens pouraussi valoriser, là, on est sur un gros devis. Si, par exemple, on nous ramène le matériau ici et qu'il y a très peu de valorisation à faire, le devis est quasiment nul. Donc on est vraiment sur ce dimensionnement-là et on s'adapte. Et c'est aussi pour pousser à nos partenaires collectes à soit démonter proprement ou faire penser à cette fin de vie qui fait que c'est moins cher en termes de travail, de valorisation des matériaux par la suite.
- Jeanne Ré
C'est comme si le début de la chaîne, c'était là. C'était pesé par ici, valorisé par les gens que vous voyez. Petit à petit, une fois que c'est valorisé, c'est déposé ici.
- Mélinée Faubert
Petite parenthèse sur la valorisation, le processus de valorisation, parce qu'on en parle beaucoup dans le cadre de notre échange. Pour les gens qui connaissent rien du tout au processus de revalorisation, recyclage et emploi, C'est quoi la valorisation, c'est quoi le travail de la Réserve des arts quand vous dites on fait de la valorisation ou de la revalorisation ?
- Ariane Leblanc
Alors la valorisation, on reçoit différentes typologies de matériaux, on peut recevoir un vingt mètres cube de tasseaux qui ont été démontés dans le cadre du festival. Donc les tasseaux en général sont cloués, vissés, et il y a aussi tout ce qui est coton gratté, donc agrafé avec le coton gratté pour créer des espaces, par exemple on parle de village associatif, etc. Nous on arrive avec les tasseaux où il y a pas mal d'agrafes, il y a encore des vis dedans, donc l'idée de valoriser ces tasseaux-là, c'est d'enlever les agrafes, d'enlever les vis, on ne peut pas proposer à nos adhérents des tasseaux où il y a encore du tissu dessus, etc. Donc nous tout le travail c'est d'aller redonner, revaloriser la matière, lui redonner son sens premier. Et pour que les adhérents et adhérentes puissent se projeter dans le matériau et pas avoir un tas de tasseaux par terre, parce que du coup, il y a toute la vision qu'on a, c'est des déchets. Alors que là, l'idée, c'est qu'on parle de ressources. Donc, le travail de valorisation, c'est la transformation de déchets à la ressource.
- Jeanne Ré
Il y a de la construction un petit peu bateau avec l'atelier et là on est vraiment sur des trucs de... pas des technologies de pointe mais en tout cas c'est des gens qui vont aller réinventer complètement des techniques, essayer de détourner le matériau en profondeur pour créer du design, pour créer de la scénographie à partir de nos gisements les plus horribles, les gisements d'aggloméré qui sont enterrés, que personne n'achète, qu'on file gratos et que personne ne veut prendre.
- Mélinée Faubert
Si on revient sur nos freins et nos contraintes, côté marché public.
- Ariane Leblanc
Alors côté marché public,
- Mélinée Faubert
Ou institution culturelle d'État
- Ariane Leblanc
Aujourd'hui, les établissements publics ont l'obligation légale de prévenir les déchets pour favoriser le réemploi. Il y a la loi Climat et Résilience de 2021 qui a eu une évolution qui permet aujourd'hui aux établissements publics - notamment mobiliers et décors - de pouvoir utiliser le réemploi en fin de vie d'exposition envers les associations à but non lucratif, mais à condition que leur valeur unitaire soit inférieure à 300 euros. Donc ça, souvent, c'est possible. Sauf que c'est une obligation légale qui est très peu utilisée pour plusieurs raisons, et c'est là les contraintes, c'est là où j'arrive justement aux contraintes qui nous impactent, c'est la complexité administrative des établissements publics. En effet, il faut estimer la valeur des biens, et donc c'est tout un travail qui freine les équipes. Donc ça dépend si on dimensionne par une grosse collecte et qu'on va estimer toute la valeur des biens. Du coup, il y a toute une traçabilité normalement qui est faite dans l'établissement public, mais qui demande du travail, et donc ça, ça freine les équipes. Une absence de budget dédié au réemploi, donc ça, c'est vraiment le gros frein, mais qui aussi intervient dans le privé, donc ça, dans tout projet lié à la conception, à la scénographie, la mise en place de la scénographie par exemple dans les musées, il y a tout l'enjeu en amont de prévoir un budget pour la fin de vie, mais ça, c'est en général très très peu fait, quasiment jamais. Et aussi, il y a de la part des établissements publics, il y a la crainte de créer de la valeur par la revente des biens publics. Donc voilà, il y a cet enjeu-là. Alors que l'idée, on ne crée pas de la valeur, on est vraiment sur la redistribution.
En tout cas, pas de valeur marchande.
Pas de valeur marchande, exactement. C'est vraiment nos trois freins qui sont complexes aujourd'hui.
- Mélinée Faubert
Donc, si on se projette un petit peu dans le futur, quelles sont les choses qui vous paraissent aller dans le bon sens en termes d'évolution des pratiques, des consciences dans les différents acteurices avec lesquels vous travaillez ? Et est-ce qu'il y a des choses qui vous inquiètent un peu parce que ça n'avance pas comme ça devrait avancer ?
- Ariane Leblanc
Ce que je trouve enthousiasmant, c'est que les professionnels du secteur, de manière individuelle, sont de plus en plus mobilisés pour plein de raisons différentes, mais aussi parce qu'il y a une prise de conscience générale, et que dans la prise de conscience, ça va dans sa propre pratique. Je parle notamment des techniciens et techniciennes, qui sont aussi des personnes qu'on voit beaucoup dans nos entrepôts. Je parle aussi des artistes sur les contenus, des scénographes. Et des personnes aussi qui travaillent dans des grosses structures, mais qui prennent les choses en main d'elles-mêmes et qui viennent nous contacter et créer des partenariats. Ça, c'est assez intéressant. C'est comme des petits îlots qui se créent comme ça et qui font lien. Et on arrive à bouger ensemble. Mais après, quand on va de manière beaucoup plus structurelle, et qu'on parle d'argent notamment et qu'on parle des enjeux plus systémiques là je suis... - évidemment il y a des lois qui passent etc - mais comme je l'ai dit un peu plus tôt il y a encore des leviers très durs à faire, à actionner. Les questions écologiques sont en train de reculer en tout cas d'être plus au centre des enjeux comme ça l'a été il y a, je dirais, trois-quatre ans.
- Mélinée Faubert
Ça paraît un peu paradoxal entre le fait qu'on s'est dit que la loi climat qui impose aux institutions d'avoir tant de pourcents de réemploi dans leurs nouvelles activités ou leurs nouvelles productions, toutes ces choses-là.
- Ariane Leblanc
En fait, la question, quand je parle de recul, sur les enjeux des scénographies, décors, etc., il y a les lois qui sont là, qui maintenant vont devenir obligatoires et qui vont être conditionnées par des subventions. Donc ça, ça avance. Ce que je veux dire par là, c'est que c'est vraiment comment les lois sont interprétées et comment après les indicateurs sont mis en valeur. Aujourd'hui, on en est encore là. On manque aussi de tout ce qui est, même si ça se met en place, c'est comment est-ce qu'on va valoriser des indicateurs et comment est-ce qu'on va jouer aussi avec ces indicateurs pour pouvoir bénéficier des subventions.
- Mélinée Faubert
Oui, et puis il ne suffit pas d'imposer une loi, encore faut-il qu'il y ait la ligne budgétaire qui va avec sa mise en place.
- Ariane Leblanc
Exactement, et c'est là la complexité de la mise en pratique, c'est-à-dire que oui, il y a la loi, mais alors du coup, la ligne budgétaire, des fois, elle est divisée en quatre sur d'autres types d'enjeux. Et c'est pareil sur la question des scénographies dans les musées. Aujourd'hui, les scénographes, on leur impose, en tout cas, c'est des indicateurs qui leur permettent de gagner le marché, sauf que c'est comment ils arrivent à jouer avec ces indicateurs-là, parce que ça leur complexifie la tâche. Et du coup, aujourd'hui, souvent la fin de vie est mise de côté, parce que ce n'est pas l'essentiel. Et qu'on parle aussi de la question du recyclage, alors que le réemploi a beaucoup moins d'impact, on va dire, sur notre environnement.
- Mélinée Faubert
Bon, du coup, c'est un bilan qui est un peu mitigé, on va dire, à date, au jour d'aujourd'hui. Quelles sont les évolutions que vous envisagez dans votre pratique ? Et du coup, les objectifs à court terme pour remédier à tout ça ? Et puis, peut-être, j'imagine aussi quand même avoir une sorte de… continuer à travailler avec quelque chose qui fait sens.
- Ariane Leblanc
Pour moi, il y a plusieurs enjeux importants. C'est de développer des partenariats plus étroits avec les collectivités locales pour ancrer des pratiques de réemploi. Ça, c'est assez, parce qu'après, notamment sur les musées publics, ils sont aussi gérés par les collectivités. Et il y a un travail qui doit être réfléchi au niveau du territoire et donc de travailler par îlot. Ça, c'est assez important, je pense, aujourd'hui, en tout cas, à court-moyen terme pour nous. Et donc, lever ces freins dont on parlait un peu plus tôt. C'est pour ça qu'on se forme, c'est pour ça qu'on…
- Mélinée Faubert
Quee vous vous faites accompagner.
- Ariane Leblanc
Qu'on se fait accompagner, etc. Il y a aussi tout ce qui est le travail de la mise en place de la mutualisation. Comment est-ce qu'on va mutualiser du matériel à l'échelle des territoires ? J'aime bien utiliser le terme d'archipel. Comment est-ce qu'on réfléchit en termes d'archipel ? Et ça va avec travailler avec les collectivités territoriales, ça se suit. Et donc, parce que nous, à la Réserve des arts Méditerranée, on veut travailler avec toute la région PACA, mais on ne peut pas concentrer tous les services à Marseille, parce qu'il y aurait des incohérences. On peut travailler à mettre en place des archipels qui soient autonomes et dont nous, on gérerait aussi la mutualisation, ou en tout cas, on pourrait former et accompagner. Ça, ce serait plutôt à moyen terme, long terme, je dirais. Et après, il y a tous les enjeux de sensibilisation qui sont très forts, et de la formation des professionnels. Donc ça, c'est quelque chose qu'on fait à l'échelle nationale. Donc former les professionnels, c'est hyper important, à des postes clés. Et à partir de là, même si les professionnels n'ont pas trouvé peut-être d'autres solutions, nous, l'enjeu, c'est que ça avance. C'est pas obligé qu'ils viennent forcément chez nous, on les aura formés, donc il y aura un accompagnant et de créer aussi un peu une toile comme ça...
- Mélinée Faubert
De compétences, de connaissances. Qui peut aussi redistribuer, notamment les institutions, si vous formez le responsable du marché public à cette question-là, il va pouvoir faire redescendre en cascade les outils.
- Jeanne Ré
L'idée c'est de pouvoir aller toucher les structures ou les personnes et d'aller travailler les curseurs qui les intéressent selon leurs envies, selon leurs feuilles de route, selon leurs critères RSE. Est-ce que pour vous c'est plus intéressant de faire de la sensibilisation pour vos équipes ? Ou alors, est-ce que vous voulez réduire votre empreinte carbone directement sur les déchets ? Est-ce que vous voulez acheter ?
- Mélinée Faubert
Si vous, alors là, c'est vraiment, ça s'adresse à Ariane en tant qu'actrice de ce réseau-là, si vous aviez un conseil à partager, tiré de vos expériences pour ces activités dans le domaine de l'éco-conception, qu'est-ce que ce serait ? Parce qu'en fait, votre activité en tant que chargée des partenariats c'est beaucoup aussi tisser du réseau sur le territoire, justement, et dont vous parliez tout à l'heure, qui sont un peu aussi des enjeux futurs de ces archipels.
- Ariane Leblanc
En fait, après, je me permets un peu de faire un pas de côté. En effet, mon travail, c'est la mise en place de partenariats. Donc, moi, mon travail, c'est d'aller écouter mon interlocuteurice et de comprendre ses besoins, ses enjeux et pour trouver un moyen de lui proposer une ressource qui puisse correspondre, tout en lui permettant de faire un pas de côté sur les enjeux d'éco-conception et de réemploi. Donc du coup, de lui proposer qu'on peut faire autrement avec l'existant, et on ne va pas travailler sous contrainte, on va faire évoluer nos pratiques. Je dirais que, je ne sais pas si c'est un conseil, mais en tout cas, c'est dans ce sens-là que je travaille. Et pour créer de l'écoute, c'est important si on est par exemple sur des personnes qui sont fermées à ces questions-là, c'est comment est-ce qu'on va les accompagner dans l'écoute et dans les possibilités que ça peut créer, plutôt que les contraintes, parce qu'on voit beaucoup les contraintes, et donc là c'est vraiment de transformer l'enjeu de la contrainte, enfin transformer ce que les personnes perçoivent comme leur contrainte comme une évolution et comme une transformation.
- Mélinée Faubert
Et pour finir, si vous aviez un outil magique pour accélérer les transformations écologiques dans le milieu culturel ?
- Ariane Leblanc
Un fonds public massif ! Avec beaucoup beaucoup beaucoup d'argent. En tout cas, oui, pour moi, il y a un le vier financier qui est important. Pour moi, il y a un enjeu politique fort de la part de l'État, qui est, si on veut faire évoluer ce secteur, en tout cas, du réemploi et de l'éco-conception, il faut investir.
- Mélinée Faubert
Et du coup, juste je complèterais, ce merveilleux fonds magique et incommensurable financier, peut-être aussi parce que ce qu'on a aussi entendu, je trouve, dans votre démarche du travail à la Réserve des arts, peut-être on ne l'a pas nommé spécifiquement, mais c'est le cycle de vie d'un projet ou d'un produit ou d'un décor. Et donc, en fait, cet argent miraculeux, il faut qu'il soit à chaque étape du cycle de vie, c'est-à-dire de la conception à la réalisation et ensuite à la fin de vie, recyclage ou réemploi, en sachant qu'on favorise le réemploi et pas le recyclage, parce que comme vous le disiez tout à l'heure, ce n'est pas le même bilan carbone.
- Ariane Leblanc
Je dirais un enjeu d'accompagnement aussi dans ces étapes-là. Après, c'est plus au niveau des politiques structurantes. Et qu'il y ait un accompagnement sur ce cycle de vie et à des endroits des fonds dédiés.
- Mélinée Faubert
Ok, merci beaucoup Ariane.
- Ariane Leblanc
De rien.
- Mélinée Faubert
Pour toutes ces réponses et toutes ces merveilleuses informations.
Cet épisode a été conçu et réalisé par Mélanie Faubert avec l'aide précieuse de Béatrice Roche à l'enregistrement et à la technique. Merci à elle et à bientôt pour de nouveaux épisodes.