Speaker #1Lorsqu'en mars 1946, Winston Churchill se présente devant le président américain à l'université de Fulton, Pour prononcer le plus grand discours de la guerre froide, c'est en homme libre. Lui, le héros britannique qui a galvanisé son peuple durant le second conflit mondial, a perdu les élections de l'été 1945. Il n'est donc plus premier ministre et n'a plus aucune habilitation officielle. Il parle donc uniquement en son nom personnel. Dégagé du carcan diplomatique, il peut dresser l'état d'un monde qui s'apprête à entrer dans la guerre froide, sans concession. Même dégagé de fonctions officielles, Churchill est en mission. Cela fait plusieurs jours déjà qu'il est aux États-Unis, où il ne cesse de plaider pour une association plus étroite entre l'Empire britannique et les États-Unis, entre les pays européens et l'Allié américain, à l'heure où les nuages s'amoncèlent en Europe. Plusieurs jours qu'il développe l'idée que l'on peut encore négocier avec celui qu'il appelle son camarade de combat, le maréchal Staline. Mais le temps presse, car la situation se dégrade et c'est uniquement en position de force que l'on peut discuter. Churchill le dit clairement, c'est maintenant qu'il faut s'unir, car ce qu'il sait de ses amis et alliés russes, c'est qu'il n'y a rien qu'ils admirent autant que la force et rien qu'ils respectent moins que la faiblesse. D'ailleurs, le titre officiel du discours, The Signs of Peace, le nerf de la paix, en référence au nerf de la guerre, montre la véritable intention de Churchill. Négocier tant qu'il est encore temps. Obtenir la paix par la discussion, en étant le plus déterminé et le plus fort possible. pour gagner le bras de fer qui s'annonce. Pour finir de convaincre son auditoire et son allié américain de l'urgence, Churchill doit frapper fort et dresser un tableau plutôt sombre de la situation en Europe. Or, c'est cet aspect-là que retiendra la postérité, plutôt que son intention initiale.
Speaker #1En quelques phrases ramassées où l'on retrouve le Churchill inspiré des discours de la Seconde Guerre mondiale, le vieux lion dépeint la situation internationale quelques mois après la fin de la guerre. Afin de mieux décrire le basculement en cours, il utilise à plusieurs reprises la métaphore de l'obscurcissement comme un éclairagiste plongerait dans la pénombre la scène d'un drame. Une ombre est tombée sur les scènes qui avaient été si clairement illuminées récemment par la victoire des Alliés, nous dit-il d'emblée. Le rappel récurrent des heures les plus sombres, des faits sombres, qu'il est obligé de mentionner, permet de préparer la métaphore qui fera la renommée du discours. De Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans l'Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens états de l'Europe centrale et orientale. Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia. Toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent se trouvent dans ce que je dois appeler la sphère soviétique et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l'influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et dans beaucoup de cas à un degré croissant au contrôle de Moscou. Prémisse d'un affrontement bipolaire, rideau de fer, tout dans cet extrait concourt à faire véritablement prendre conscience de l'urgence à agir. Agir afin de stopper l'expansionnisme communiste. Agir pour cette Europe qui n'est certainement pas celle de la construction de laquelle nous avons combattu, ni celle qui représente les caractéristiques essentielles d'une paix durable, ajoute-t-il. Agir, c'est pour lui concrétiser cette association fraternelle qu'il appelle de ses voeux entre États-Unis et Empire britannique. Agir, c'est se placer sous l'égide de l'ONU, envisagée comme une organisation ayant les moyens, y compris les moyens militaires, d'empêcher la guerre. Une organisation des Nations Unies, d'où dit Churchill, luttant pied à pied contre la tyrannie, et des États où un contrôle est imposé à tout le monde par différentes sortes d'administrations policières, toutes puissantes, où le pouvoir de l'État est exercé sans restriction, soit par les dictateurs, soit par des oligarchies compactes, qui agissent par l'entremise d'un parti privilégié et d'une police politique. Suivez mon regard. Loin de faire l'unanimité, le discours est plutôt mal accueilli. Sans surprise, c'est à Moscou et dans les chancelleries des pays communistes d'Europe de l'Est, que l'on désignera bientôt comme des satellites, que l'on se fait le plus virulent. Ici, le discours n'est qu'une énième manifestation de l'impérialisme occidental. Mais en Occident aussi, il passe mal. Car on ne comprend pas la virulence de la charge contre le grand allié d'hier qui conserve encore beaucoup de prestige dans l'opinion publique. Clement Attlee, le successeur de Churchill à Downing Street, est d'ailleurs l'un des premiers à se désolidariser de ses propos dès qu'il en prend connaissance. Seuls les Américains semblent aller dans son sens. Un an plus tard, en mars 1947, Harry Truman prononcera lui aussi un célèbre discours, appelant les représentants du Congrès à « endiguer l'expansion communiste partout dans le monde » . Ce sera la doctrine Truman, et bientôt le plan Marshall. Une fois encore, comme en 1938 après les accords de Munich, qu'il était bien seul à dénoncer, ou encore en 1940 lorsqu'il appelait Français et Britanniques à résister ensemble aux nazis, contre toutes les évidences d'alors, Churchill a raison contre tout le monde, avant tout le monde. Ainsi, si en mars 1946, le rideau de fer n'existe pas encore sur le terrain, quelques mois plus tard, c'est une réalité bien concrète pour des millions d'Européens. Car à partir de 1947, les temps des ténèbres prophétisés à Felton sont devenus une probabilité. Un conflit d'un nouveau genre vient de débuter, coupant le monde en deux camps irréductibles et marquant l'histoire de l'Europe et du monde pour le demi-siècle à venir, la guerre froide.