- Speaker #0
Je viens de lire le livre d'une consoeur qui a fait un burn-out et je pensais pas être concerné. Et franchement, j'ai stressé. Parce qu'elle décrivait une partie de mon quotidien mieux que moi. La course contre la montre, la culpabilité quand on s'arrête, et cette voix qui te dit « tu peux encore tenir » . Sauf que non.
- Speaker #1
Un gâteau que je fais tout le temps, normalement je mets 15 minutes à le faire, mais là je mettais 40 minutes à faire ce même gâteau, avec la même recette, avec les mêmes trucs. C'est un ralentissement en plus psychomoteur énorme. C'est là qu'on se rend compte qu'en fait, Tout demande une concentration.
- Speaker #0
Magali Milot est médecin généraliste. Elle est allée au bout du bout, jusqu'à ne plus pouvoir du tout recevoir ses patients.
- Speaker #1
Je m'effondre moi physiquement dans ma voiture. Je pleure, etc. Je ne veux plus y retourner, je n'en peux plus.
- Speaker #0
Trois ans d'arrêt, des séquelles cognitives. Et elle a écrit tout ça dans Mon Burnout en blouse blanche, un livre que j'aurais aimé lire avant.
- Speaker #1
Plus on attend pour s'arrêter, plus c'est long. C'est un peu comme si on marchait avec une jambe cassée, et qu'on continue à marcher dessus. forcément après il va y avoir des complications et ce sera plus long.
- Speaker #0
Dans les 40 prochaines minutes, vous allez identifier les 3 stades de signes avant-coureurs que vous ignorez probablement, comprendre pourquoi c'est pas votre faute, c'est un problème de système, et repartir avec une question simple à vous poser tous les mois pour ne pas finir comme notre consoeur. Beaucoup de nos confrères et consoeurs sont proches du burn-out et ne le savent pas.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
40 patients par jour, c'est tenable honnêtement, oui ou non ?
- Speaker #1
Euh... Pour moi, non, mais même pour les autres, je pense que ce n'est pas tenable sur le long terme.
- Speaker #0
Le burn-out des médecins, est-ce que c'est un problème individuel ou un problème de système ?
- Speaker #1
De système.
- Speaker #0
Burn-out et dépression, est-ce que c'est la même chose ?
- Speaker #1
Non, pas du tout.
- Speaker #0
Toi-même, tu as eu du mal à consulter quand tu allais mal, comme beaucoup de soignants. Est-ce qu'un médecin est le pire des patients ?
- Speaker #1
Le pire, je ne sais pas, mais un patient différent. Donc, ce serait bien qu'il y ait un médecin adapté pour les médecins.
- Speaker #0
Si tu pouvais changer une seule chose dans le système pour protéger les médecins du burn-out, qu'est-ce que ça serait ?
- Speaker #1
Ça, c'est une bonne question. Et ça, c'est compliqué. Moi, je dirais quand même avoir du temps.
- Speaker #0
Très bien. Tu es médecin et autrice de livres, notamment de thrillers. Qu'est-ce que l'écriture t'a appris sur la médecine que la fac ne t'a pas appris ?
- Speaker #1
Ouh là ! Qu'est-ce que l'écriture ? Ça m'a appris à me reconnecter avec moi-même déjà, à prendre soin de moi. La fac ne nous apprend pas ça. Et j'allais dire à mieux communiquer et à essayer d'échanger sur mes pratiques et sur qui je suis.
- Speaker #0
Je m'appelle Mathieu Canté. Je vous souhaite la bienvenue dans cet épisode de Super Docteur,
- Speaker #1
le média des soignants qui veulent soigner autrement.
- Speaker #0
Eh bien écoute, super. Qu'est-ce que je voulais te dire ? Non, mais écoute, on est bon. Tu es bien en mode avion. Eh bien écoute, allons-y. Très bien. Super. Je te remercie beaucoup Magali d'être avec moi aujourd'hui. J'ai super envie de passer ce moment avec toi. J'ai reçu ton livre « Mon Burnout en blouse blanche » il y a quelques jours, que j'ai fini hier. Et je tenais à faire cet épisode parce que je pense que ça va être très utile. On va parler du burnout chez nos confrères, chez nos consoeurs. Et pour être honnête, je pensais que ça allait être quelque chose d'assez extérieur à moi. Tu vois, que ça allait être quelque chose qui ne me concernait pas vraiment. Et puis, en fait, je me suis mis à lire ton livre et j'ai un peu stressé parce que je me suis rendu compte que tu décrivais, en fait, beaucoup de choses qui ressemblaient étrangement à mon quotidien. En tout cas, parfois. À ce que tu vis,
- Speaker #1
oui, c'est ça.
- Speaker #0
Exactement, oui. Et alors, je me suis demandé, mais est-ce qu'en fait, c'est normal ce que je vis ? Est-ce qu'en fait, tout le monde le vit et ce n'est pas normal ? Est-ce que quand tu es médecin, c'est normal de travailler beaucoup, d'être exigeant, de culpabiliser quand tu t'arrêtes, etc. ? Enfin bref, j'avais envie de discuter de tout ça avec toi. Et comme tu as écrit ce livre qui est en fait ta vie, l'histoire de ta vie, une partie de ta vie professionnelle, et donc de ton burn-out, je suis très content de pouvoir parler de tout ça avec toi. Et pour commencer, j'aimerais bien s'il te plaît que tu puisses me décrire quels étaient tes signes précurseurs. avant le burn-out. Dans ton livre, ça remonte à des années avant. Je suis très curieux de ça. Ça sera ma première question. Quels sont les signes précurseurs qu'un médecin peut ressentir avant son burn-out ?
- Speaker #1
Déjà, ce sont des signes physiques. Je pense que les signes physiques, par contre, sont peut-être propres à chacun. Je pense qu'on n'a pas forcément développé ceux que j'ai eus. En tout cas, ça a commencé presque trois ans avant. Je le dis bien dans mon bouquin. Et ça a commencé par de l'eczéma, moi, sur les mains. Ça, c'était vraiment le tout premier signe que j'ai eu. Après, j'étais souvent malade, alors que je ne l'étais jamais. Donc, des trucs basiques, mais gastro, bronchite, des choses comme ça. Et après, j'ai eu des douleurs abdos aussi, de l'endométriose à mon âge, ce qui n'était pas trop non plus classique. Et après, j'ai eu des troubles cognitifs, mais ça, c'est vraiment venu à la fin, la dernière année, je dirais. Et j'ai eu aussi, si, une grosse tachycardie en voiture, c'est vrai. ouais en gros pour vrai là je suis montée à 200 je pense 200 par minute parce que quand j'étais bien j'étais à 153 donc bon voilà je devais être bien bien plus donc ce sont des signes un peu j'allais dire atypiques dans le sens où mais c'est aussi pour ça que je les ignorais parce qu'en fait c'est plein de petits signes comme ça et on fait pas forcément le lien entre ces signes et moi je faisais pas le lien et après je me disais bon bah ça va passer puis en gros j'allais dire j'ai d'autres choses à faire enfin voilà faut Il faut continuer, donc je laissais les signes physiques de côté.
- Speaker #0
Ok, donc il y a beaucoup de signes physiques. Est-ce que tu avais déjà une fatigue mentale à l'époque ? La sensation que c'était too much ou pas vraiment ?
- Speaker #1
Alors, je remonte à trois ans avant de m'arrêter. Donc pas la première année, parce que la première année, j'étais presque en survoltage, j'allais dire. Enfin vraiment, j'ai été hyper efficace. Je pense que je compensais beaucoup. Mais je sentais quand même que c'était trop. Mais j'étais super efficace quand même. Et après, ça a commencé un peu la deuxième année où je commençais à voir que j'étais épuisée. Je répétais tout le temps, je suis fatiguée, je suis fatiguée. C'était mon mot favori le soir quand je rentrais chez moi. Je suis fatiguée, je répétais 20 fois par jour. Et après, en fait, les signes cognitifs sont venus la dernière année. Et là, j'ai commencé à avoir un peu peur. Parce que bon...
- Speaker #0
Eh oui.
- Speaker #1
oublier des choses basiques et très souvent, ça commence à me faire peur.
- Speaker #0
Et donc, tout ça, tu les dates de trois ans à peu près avant l'événement déclenchant de ton burn-out dont on va venir.
- Speaker #1
Je dirais que tout... Non, je dirais plutôt un an avant, c'était vraiment que les signes physiques. Deux ans avant, c'est rajouter l'épuisement, la fatigue, en fait. la dernière année, avant que je m'arrête, se sont rajoutés les signes cognitifs. Perte de mémoire, troubles de l'attention, oublie.
- Speaker #0
Du coup, Magali, dans ton livre, tu décris des années un peu plus laborieuses avec beaucoup de symptômes physiques. Tu me parles de différentes maladies, d'eczéma, des infections à répétition, puis des troubles cognitifs. Et puis, tu décris ton fameux accident de voiture, qui est quand même un événement majeur. Est-ce que c'est cet accident qui... te fait rendre compte que quelque chose ne va pas ? Ou alors, est-ce qu'il y a encore quelque chose après ? Et surtout, ma question, c'est quel est l'élément déclencheur, s'il y en a un, qui te fait passer de « je ne suis pas malade » ou en tout cas « je n'ai pas de burn-out » à « il y a un souci, je m'arrête, je suis un burn-out et je vais m'en occuper » .
- Speaker #1
Alors, grosse question. Disons que l'accident de voiture, enfin quand j'ai eu cet accident de voiture, l'urgentiste m'a arrêté une semaine. Au début, je ne voulais pas prendre l'arrêt. Et en gros, il m'a dit, c'est peut-être qu'il se passe quand même quelque chose. Donc, il a essayé de me faire comprendre, en gros, qu'il fallait que je m'arrête, mais peut-être m'arrêter plus qu'une semaine parce que lui, il m'a fait une semaine d'arrêt. Et voilà. Mais bon, je n'ai pas trop écouté. Par contre, je pense qu'à ce moment-là, j'étais consciente que ça n'allait pas, que je commençais vraiment un burn-out, mais je ne voulais pas. J'étais dans le déni, je ne voulais pas m'arrêter. Donc, j'ai continué encore un an derrière. Ce qui vraiment m'a arrêtée, en fait, c'est le fait de me rendre compte que potentiellement, ça va être compliqué. Enfin, c'est plus pour les autres que je me suis arrêtée, en fait, avec les patients. Je voyais que je n'arrivais plus à gérer, en fait, que je prenais beaucoup de retard. Des fois, j'oubliais l'ordonnance et après, j'étais là à courir derrière. En fait, l'ordonnance ! Enfin, vraiment, donc, je me suis dit non, là, ça ne va pas. Et c'est à un moment donné où je ne me reconnaissais plus en tant que soignante. en fait je veux J'étais hyper irritable et je ne me reconnaissais pas comme soignante. Ce que je faisais habituellement, ce n'était pas ce que je faisais à ce moment-là. Je me suis arrêtée vraiment plus pour les autres en me disant « Là, tu as passé un palier et ce n'est plus possible. »
- Speaker #0
Tu peux me raconter comment tu travaillais ? Parce que quand je te lis, tu te décris comme une machine, comme vraiment un ordinateur sur pattes. en train d'enchaîner les patients, en étant toujours à courir après le temps. en accumulant paradoxalement du retard, en voyant les gens comme ça à la chaîne. Et est-ce que tu peux revenir sur ce moment-là, peut-être ? Qu'est-ce que c'est concrètement ? Qu'est-ce qui se passe dans ta tête, dans ton cabinet, à ce moment-là, avec tes patients ? Et je suis vraiment très curieux de ça. Et puis, ma deuxième question, ça sera, est-ce que c'est quelque chose d'anormal ? Parce que j'ai l'impression qu'on est nombreux à vivre ça.
- Speaker #1
Alors, ouais. En fait, elles vont se rejoindre, finalement, tes deux questions. Parce qu'effectivement, dans mon livre, je me décris comme une machine un peu de guerre où j'enchaînais, Mais ça, moi, ce n'était pas ma façon de travailler avant qu'on passe de six à trois médecins dans le centre de santé. Donc avant, en fait, moi, je prenais plus de temps avec les patients, minimum 20 minutes. Et en gros, je voyais à peu près 25 patients par jour. Donc c'était un rythme quand même, j'allais dire, tranquille pour un médecin généraliste. Voilà. Et en fait, à partir du moment où il y a eu cette pénurie là où je travaillais, c'est là qu'on est passé à 35-40 par jour. Et du coup, là, ça enchaîne. Effectivement, ça enchaîne toutes les 15 minutes, voire toutes les 10 minutes, puisque sinon, ce n'est pas possible. Et moi, en tout cas, ce rythme-là ne me convient pas, c'est sûr, puisque je suis allée jusqu'au burn-out. Après, je ne suis pas sûre que ça ne convienne non plus finalement à tous ceux qui le portent, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. après pourquoi moi je sais pas, moi je pense que j'avais besoin de plus de temps en tout cas avec les patients et je trouvais que c'était trop peu et trop c'est trop rapide pour moi 10 minutes, j'ai pas le temps de faire ce que j'aimerais faire j'ai l'impression qu'il fallait justement pallier qu'à l'urgence et moi j'aime bien justement prévenir, être dans la prévention être dans la discussion et pas faire que heure. ce qu'on voit maintenant, parce que peut-être aussi, la pénurie fait qu'on est obligé, on voit un patient, un motif de consulte. Mais ce que je comprends bien, parce qu'en 10 minutes, on ne peut pas faire autrement, en fait. Mais voilà, moi, ça ne me convenait pas. Et du coup, ce conflit aussi, en plus, interne, qui fait que, OK, je fais tout vite, mais moi, j'ai besoin de temps et de faire autrement.
- Speaker #0
Et donc, le coup de grâce, ça a été la pénurie médicale, en fait. C'est ton ou tes collègues qui ne peuvent plus bosser. Et donc, tu dois reprendre une partie de leur patientèle.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Plus bosser. En fait, on a eu deux départs à la retraite et un déménagement. Enfin, voilà, c'est les choses de la vie qui arrivent. Et du coup, on a dû reprendre, en fait. Donc, on était trois. On a dû reprendre leur patient. Enfin, on a dû reprendre, oui. Parce qu'effectivement, en ce moment, c'est compliqué de trouver un médecin généraliste pour les gens. On a dû reprendre un peu la patientèle. Mais pour moi, oui, ça a été ça, vraiment. Ça, plus après la gestion émotionnelle aussi, qui est compliquée. Oui. Les responsabilités, la gestion émotionnelle, c'est compliqué aussi pour moi.
- Speaker #0
Et alors après, comment ça s'est enchaîné ? Donc, tu te mets à avoir des consultations de plus en plus courtes, à avoir de plus en plus de gens pour pallier à cette pénurie médicale. Tu es encore plus une machine. Et à ce moment-là, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui... t'entraînes au fond ?
- Speaker #1
En fait, j'aurais déjà dû être au fond à ce moment-là, je pense. Déjà. Non, mais c'est vrai, j'aurais dû m'arrêter à ce moment-là. Et j'ai changé d'activité. J'ai changé pour avoir justement essayé d'être plus dans la prévention. En fait, là où j'ai été, ce n'était pas mieux. C'était une PMI, donc on n'est pas trop dans la prévention. Et après, je pense que c'est vraiment tout l'émotionnel. et la violence des situations aussi, pas la violence aussi des personnes, mais la violence des situations qui ont fait que ça m'a entraînée vers le fond à ce moment-là.
- Speaker #0
Et alors, tu décides de consulter, tu t'effondres physiquement, comment ça se passe, le coup de grâce ?
- Speaker #1
Oui, maintenant je m'effondre moi physiquement, dans ma voiture. Une APP, une analyse des pratiques professionnelles, où je me rends compte que ce que je fais, ça ne va pas du tout avec ce que je suis. Et je m'effondre à ce moment-là dans ma voiture. Je ne veux plus y retourner, je n'en peux plus.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et j'appelle un collègue pour essayer de m'arrêter, alors que je ne m'arrête jamais, on peut comprendre. Et là, il me dit non, mais en fait, je ne peux pas t'arrêter comme ça, mais je vais t'orienter vers quelqu'un d'autre. Comme si c'était un peu un arrêt de complaisance. Un arrêt où je n'avais pas forcément besoin. Et voilà, donc là, je me suis mince. Ça a peut-être continué. J'avais cette espèce de peur en tête. Et c'est donc à ce moment-là où le lendemain, j'y vais et puis je n'y reviens plus. Je me fais arrêter, je ne reviens plus.
- Speaker #0
Et tu ne vas plus y revenir pendant de longs mois, en fait ?
- Speaker #1
Pendant trois ans. De très longs mois, pendant trois ans. Et je ne reviens plus au même endroit. Par contre, il y a cela aussi qui change. Je ne peux plus remettre les pieds. Ni là où j'ai fait mes deux dernières années, ni là où j'ai vraiment craqué dans le cabinet.
- Speaker #0
Absolument. Et ce qui m'a aussi marqué quand je t'ai lu, c'est l'incompréhension du monde médical par rapport à ce que tu présentes. Tu décris ta rencontre avec un premier médecin, je crois, qui te dit que le burn-out, ça n'existe pas, que tu souffres de dépression. J'ai l'impression que comme ça, ton parcours est émaillé d'incompréhensions, de gens qui te... de ton collègue qui refuse de faire ton arrêt, alors que toi, t'es au bout du bout, t'es au bout du rouleau. Et en fait, t'es pas du tout la seule à vivre ce genre de choses. J'ai déjà fait des podcasts sur le sujet, notamment avec un psychologue, sur le burn-out médical. Et les chiffres, tu les donnes aussi à la fin de ton livre, ils sont incroyablement importants. Et après, tu vas peut-être me rappeler les chiffres si tu les as plus précisément, mais... Il y a près d'un médecin sur deux qui a des symptômes anxieux, des symptômes de dépression. On est une profession qui est ultra exposée à ce genre de pathologies psychiatriques et psychologiques. D'ailleurs, le burn-out, ça vient du monde médical à la base et puis on l'a après étendu à d'autres professions. Et j'ai l'impression comme ça de ton parcours, ce qui est assez stupéfiant, c'est que tu essaies comme ça de maintenir les choses en place jusqu'au bout du bout du bout du bout, bien trop tard. Et en fait, quand toi, tu t'effondres, quitte. tout à fait compréhensible quand on comprend ton environnement professionnel, ton environnement psychologique, en fait, tu ne trouves pas d'aide. En tout cas, pas de personne qui te dit, ok, je comprends ce que tu as, je vais t'aider, on va te traiter. Alors, il y a quand même une psychologue que tu vas rencontrer un petit peu plus tard, mais j'ai l'impression que les débuts de ton traitement sont très laborieux.
- Speaker #1
Oui, mais c'est vrai que je me suis trouvée vraiment démunie parce que le médecin que je vais voir, du coup, ne me connaissait pas. non plus, celui qui m'a arrêté tout doucement et qui me disait c'est une dépression donc il y a peut-être ça mais je pense qu'il y a un vrai sujet les médecins n'ont pas souvent de médecins traitants référents je m'étais dit ce serait bien finalement qu'il y ait comme une médecine du travail mais en médecine libérale je ne sais même pas si ça existe je ne suis tellement pas au courant que je n'en sais rien c'est bon ça Au revoir. Mais ça serait bien d'avoir vraiment des médecins qui s'occupent des médecins, en fait, parce qu'on est quand même des patients particuliers. On connaît déjà tout. Donc, c'est vrai que c'est peut-être compliqué de soigner soi-même un médecin. Enfin, bon, je me dis ça, peut-être qu'on n'est pas écoutés comme... Enfin, je ne sais pas comment dire ça, du coup. Parce que comme on est sur le même pied d'égalité avec l'autre soignant, quasiment, comment est-ce qu'il veut prendre en compte nos symptômes particuliers sans projeter quelque chose dessus ? Enfin, voilà. Mais c'est vrai qu'on m'a diagnostiqué dépression pendant plus de six mois, puisque c'était lui qui me suivait pendant plus de six mois. Et j'étais démunie. Je ne savais pas quoi faire parce que je savais que ce n'était pas ça. J'étais vraiment perdue. Et c'est en fait parce que j'ai repris la danse à ce moment-là. Et c'est en fait quelqu'un de la danse qui était infirmière, qui était aussi en burn-out et qui avait un psychiatre, qui m'a dit « Mais va voir ma psychiatre, moi, elle est super bien. » Et en gros, le burn-out, pour elle, ça existe. C'était vraiment presque ça. Donc, je me suis dit, génial, je vais aller la voir. En plus, c'est un concours de circonstances qui a fait que j'ai réussi à trouver quelqu'un qui m'a prise en charge vraiment au niveau médical. Parce que cette psychologue, même si je l'avais depuis le début, et qu'elle me disait, oui, vous êtes en burn-out, qu'il m'a bien expliqué, etc. Je vais dire un truc un peu étrange, mais ce n'est pas elle qui a le pouvoir de décision sur mon arrêt et sur ce qui va s'en suivre. et cette angoisse de potentiellement retourner travailler alors qu'on n'en est pas capable, en fait, c'est énorme et ça ne me permet pas de... En tout cas, ça ne m'a pas permis, moi, justement, de me poser à ce moment-là. Donc, ça retarde aussi la prise en charge et ça retarde le moment où on est mieux. Parce que tant qu'on est hyper stressé de se dire, en fait, moi, prochain, autant je vais y retourner, dans quatre semaines, il va me dire, c'est bon, retourne-y. Enfin, ce n'est pas possible. Donc, il y a aussi ce stress-là qui se surajoute. au fait qu'on ne nous croit pas, au fait qu'on est mal diagnostiqués. Enfin, voilà.
- Speaker #0
Et oui, tu décris l'angoisse d'attendre chaque mois le renouvellement d'arrêt de travail parce que tu te sens incapable de retourner travailler. Et chaque mois, on te demande d'aller renouveler cet arrêt. Et chaque mois, tu as la boule au ventre en te disant « Mais si ça se trouve, il va me demander de retravailler et j'en suis absolument incapable. »
- Speaker #1
C'est vrai qu'il y a ce gros… Je trouve ça problématique parce qu'en plus, en ce moment, la CPM, tout le monde est au courant, on essaie de réduire les arrêts. Or, dans le burn-out, en fait, ce qui nous permet de nous reconstruire, c'est de se dire « C'est bon, je suis posée pour un certain moment. » En fait, j'en parle. Quand la psychiatre, justement, elle me voit pour la première fois, elle me dit, écoutez, je comprends ce que vous avez et je vais demander un arrêt longue maladie. Et en fait, je suis presque soulagée. À la fois, je me sens coupable parce que je n'ai pas envie de m'arrêter. Enfin, on a quand même cette culpabilité qui reste. Et en même temps, je me sens soulagée parce que je me dis, enfin, il y a quelqu'un qui a compris et je vais pouvoir vraiment me poser, prendre soin de moi et me poser.
- Speaker #0
Et c'est à quel moment qu'on te pose le diagnostic et que tu sais que tu souffres de burn-out et qu'on te donne le temps ?
- Speaker #1
C'est à ce moment-là, au moment où je vois cette petite carte. Donc, c'est plus de six mois après mon arrêt.
- Speaker #0
Et alors, à ce moment-là, tu es en plein burn-out. Moi, ce qui me marque, ce sont les symptômes cognitifs que tu développes. J'ai du mal à m'imaginer comment ça peut être, mais tu décris que ton cerveau... à une période très réduite d'activité optimale et qu'après, ça se coupe comme une coupure de courant et tu ne peux plus fonctionner normalement le reste de ta journée. C'est au-delà des symptômes physiques. Moi, c'est ce qui m'a le plus marqué. Et tu n'es pas du tout la seule à me le rapporter. C'est assez stupéfiant de voir à quel point on peut en arriver.
- Speaker #1
Je pense que pour moi, si je n'avais pas eu ça, j'aurais continué. Je pense déjà qu'il y a ça. Donc, ça veut dire que c'est le bout du bout. Le bout du bout. Parce que le cerveau, quand il se coupe, de toute façon, on ne peut plus rien faire. Il y a ça. Et même en tant que médecin, si on m'avait parlé de ça avant que je ressente moi-même les symptômes, je pense que je n'aurais peut-être pas cru la personne. Vraiment, je le dis. Parce qu'en fait, ça paraît tellement improbable et impossible de ne pas rien pouvoir faire au bout de 30 minutes. Parce qu'au début, j'avais vraiment 30 minutes. Oui, que si on m'avait dit ça quand j'étais en exercice, je me suis dit off. il exagère un peu ou il exagère un peu sur ses symptômes, franchement. Mais non, là, c'était vraiment ça. C'est-à-dire que même je lisais quelque chose, au début, ce n'était même pas 30 minutes. Je commençais les phrases et après, je me disais, qu'est-ce que j'ai lu ? Je ne sais plus. Ça parlait de quoi ? Je ne sais pas. Bon, je relis. Et puis, ça part juste après. En fait, c'est vraiment un fonctionnement. Et même dans « Faire un gâteau » , je me souviens qu'au début, la première année, Un gâteau que je fais tout le temps, normalement, je mets 15 minutes à le faire. C'est un truc super simple, mais c'est pour donner un exemple, super simple, 15 minutes. Mais là, je mettais 40 minutes à faire ce même gâteau avec la même recette, avec les mêmes trucs parce qu'en fait, je prenais un truc, j'étais là, qu'est-ce qu'il faut faire après ? Ah oui, le sucre. Hop, je mets le sucre. Vraiment, c'est un ralentissement en plus psychomoteur énorme. Et vous voyez, vraiment, tout me demandait... c'est là qu'on se rend compte qu'en fait, tout demande une concentration. Même parler avec quelqu'un, suivre une conversation. Des fois, c'est un peu plus simple de suivre la conversation, mais même au bout d'une heure, quand j'avais 30 minutes de concentration, au bout d'une heure, je ne suivais plus rien. Donc, il y a vraiment toutes ces choses. Je ne pouvais pas regarder la télé, je ne pouvais pas écouter de musique. Plein de choses qui paraissent vraiment basiques et qui n'étaient plus possibles du tout.
- Speaker #0
C'est pour ça que je trouve ça super intéressant de discuter avec toi aujourd'hui, parce qu'en fait, là, on s'adresse à des confrères, des consoeurs qui nous écoutent, et ça permet de se rendre compte, venant d'une médecin, à quel point le burn-out, c'est un truc qui est immense, en fait, qui est ultra handicapant, ultra violent, et ça prend différentes sphères, comme ça, professionnelles. psychologique, aussi familiale, parce qu'on imagine aisément le retentissement dans la famille, tu vois, des enfants.
- Speaker #1
C'est une répercussion énorme, parce que du coup, je peux plus, c'est ce que je dis au début, la première année, je peux à peine faire leurs devoirs, quoi.
- Speaker #0
Enfin,
- Speaker #1
les devoirs, quoi. J'arrive même pas à me concentrer sur les devoirs. Ou même, une fois, je me souviens, il y avait un jeu de société, on avait commencé, j'arrivais même plus à calculer. À calculer, enfin, il fallait calculer des trucs tout bêtes, hein, 100 plus 150, et moi, j'étais là, alors, rien qui venait. Vraiment, c'est... En fait, c'est un cataclysme. Et je me suis dit à un moment donné, je me suis dit, mais est-ce que je vais récupérer ? Parce que quand on a, en plus, un métier hyper cognitif, on utilise notre cerveau tout le temps. Je me suis dit, maintenant, je ne pourrai jamais retravailler, je ne vais jamais récupérer cette capacité-là. Donc, ça fait peur en plus. C'est vraiment...
- Speaker #0
Et puis, c'est extrêmement long.
- Speaker #1
Oui. C'est très long, mais moi, je pense que c'est encore plus long parce que, ce que je me dis, je pense qu'il y a une grande part de vérité, c'est que plus on attend pour s'arrêter, plus c'est long. C'est un peu comme si on marchait avec une jambe cassée et qu'on continue à marcher dessus. forcément après il va y avoir des complications et ce sera plus long on va avoir des complications neuroalgodystrophie ou autre mais là c'est pareil en fait plus j'ai tardé à m'arrêter plus c'était long après pour reprendre et moi c'est ce qui m'impactait aussi le plus dans tout cet arrêt c'est que cette concentration je l'ai regagnée mais petit à petit et c'était vraiment très très loin et ça a pris combien de temps est-ce que peut-être c'est encore le cas tu as encore des...
- Speaker #0
peut-être des troubles cognitifs qui sont peut-être plus légers ? Est-ce que c'est complètement derrière toi ? Et combien de temps ça a pris ?
- Speaker #1
Alors, pour me reconcentrer assez pour retravailler, ça m'a pris bien 4 ans. Et maintenant, ce que je dis, de toute façon, avant, je pouvais me concentrer 12 heures d'affilée, ou même plus. J'allais dire comme tout le monde. Peut-être pas comme tout le monde, mais en tout cas, moi, je pouvais me concentrer 12, 24 heures. Et là, maintenant, au bout de 6 heures, je suis crevée. J'en peux plus. Donc, déjà, j'ai quand même cette séquelle-là. Mais après, c'est ce que je te disais tout à l'heure, c'est que dès que je force trop, donc forcer trop pour moi, ça veut dire quand j'ai beaucoup de choses à faire dans ma vie pro, mais ma vie perso, etc., quand j'ai beaucoup de travail et beaucoup d'enjeux, beaucoup de choses, tout de suite, ça redéconnecte. Et ça se redéconnecte avec les symptômes les pires que j'ai eus. Il n'y a plus de progression, en fait. Ça fait tout de suite le on-off de cerveau. Et tout de suite, j'ai les troubles de la concentration, les troubles de la mémoire, etc. Quelques symptômes physiques aussi, parce qu'il y a quand même le corps qui alerte toujours avant. Mais voilà, et tout de suite, il y a ce bouton qui se déclenche, en tout cas chez moi. Mais pas que chez moi, parce que quand j'ai discuté avec d'autres personnes qui avaient des burn-out, effectivement, elles ont... elles aussi se rappellent du pire, j'allais dire, de ce qu'elles ont eu comme symptômes, qui peuvent être différents des miens, mais en tout cas qui se réactivent à ce moment-là quand elles en font trop. Pas dire qu'on s'en remet totalement.
- Speaker #0
D'accord. Est-ce qu'à l'heure actuelle, tu es mieux qu'avant ?
- Speaker #1
Oui, disons que forcément. Sinon, je ne pourrais pas retravailler ce que je fais actuellement. Mais je n'ai pas retrouvé les mêmes capacités que j'avais avant mon burn-out. D'accord,
- Speaker #0
très bien.
- Speaker #1
En tout cas, au niveau concentration, je dirais plus concentration. Parce qu'après, au niveau physique, tout est revenu. Une fois qu'on se repose, ça revient. Puis après, le reste aussi. Je veux dire, moi, j'ai jamais eu de... Justement, j'ai pas eu de signes dépressifs. J'ai jamais été triste, j'ai jamais été... J'ai jamais pleuré. Enfin, voilà. J'ai pas eu de signes comme ça. Donc, on peut dire que je suis comme avant, mais avec moins de concentration.
- Speaker #0
OK, très bien. Et du coup, ce qui va nous amener à ton traitement, parce que ça a duré longtemps, j'ai cru comprendre qu'il y a des choses comme la danse, la découverte de la méditation qui t'ont fait énormément de bien. Est-ce que tu peux me dire comment tu t'es traité, comment on t'a traité, comment on t'a accompagné durant ces longs mois, donc ces trois années, ce qui t'a fait du bien et ce que tu recommandes ? Ce n'est pas une consultation médicale, mais des choses comme ça, conseiller éventuellement aux gens qui traversent la même chose que toi ?
- Speaker #1
Oui. De toute façon, la première chose qui m'a vraiment fait du bien, c'est le repos. C'est-à-dire ? Ne plus être stimulée, de se reposer, de dormir et de récupérer. Donc ça, c'est la première chose, c'est le repos. C'est-à-dire l'arrêt de travail. Parce que dans repos, ce n'est pas juste faire une sieste le week-end. Ça ne marche pas. Et vraiment essayer de se dire, oui, je ne suis pas bien, mais il faut que je m'arrête là. Alors, c'est hyper compliqué parce que ce n'est pas ce que j'ai fait, moi. Mais je pense que c'est vraiment salvateur. Ou alors, justement, c'est pour ça que je parlais aussi d'un médecin peut-être. qui pourrait nous chapeauter pour nous dire là il faut vraiment que tu t'arrêtes maintenant
- Speaker #0
Parce qu'en fait, s'il n'y a pas ce stop, on continue dans le burn-out. Ce n'est pas vraiment qu'on ait un stop qui se mette en place et qu'on puisse se reposer. Après, moi, ce qui m'a fait du bien, effectivement, il n'y a pas vraiment de traitement spécifique dans le burn-out. Donc, moi, c'était la psychologue quand même qui m'a beaucoup soutenue. On est venu avec la psychologue. Donc, au début, c'était toutes les semaines. Et après, quand même, la deuxième année, c'était tous les 15 jours. La troisième année, toutes les trois semaines. Enfin, voilà, ça, c'est... espacé, mais c'était quand même très dense au début. Et après, ça a été tout ce qui permettait de me recentrer sur moi, de me reconnecter aussi à moi-même, à mon corps, etc. Donc la danse, ça y a beaucoup fait, pour moi. Après, pour d'autres personnes, ça peut être autre chose. La méditation de pleine conscience, qui avant, franchement, j'étais hyper cartésienne, mais j'étais hyper cartésienne. Je me disais, ça ne marche pas. Mais en fait, si, il faut essayer. Et si, ça marche, en fait. vraiment c'est ce qui m'a fait regagner je pense en temps de concentration le plus vite de se mettre dans cet état de méditation donc avec pour moi en tout cas ça marche mieux avec une voix, enfin un guidé ou avec des mouvements, des petits mouvements parce que sinon mon cerveau fonctionne trop et je pars dans tous les sens en tout cas ça ça m'a beaucoup beaucoup aidé et ça me permettait je voyais vraiment un gain après quand je faisais des séances un gain de concentration après dans la... les jours qui suivaient en fait cette séance de méditation de 2h30 et après je faisais des séances aussi toutes les semaines de 40 minutes à peu près donc accompagnée avec une prof de méditation oui oui c'est d'ailleurs c'est un parcours qui est reconnu qui a été fait par
- Speaker #1
John Kabat-Zinn c'est le protocole MSBR en 6 ou 8 semaines c'est ça Merci. C'est marrant parce que tu te définis comme cartésienne et pourtant tu te mets à la méditation. Mais c'est être cartésien que de reconnaître que les essais ont prouvé que le protocole MSBR diminue les symptômes d'anxiété.
- Speaker #0
Oui, mais je suis d'accord avec toi. En fait, quand je suis allée dans ce protocole de méditation, quand je suis rentrée dedans, je ne savais pas. Je l'ai su après que c'était étayé par des études, etc. Mais c'est vrai que de toute façon, je m'étais dit, autant essayer quelque chose pour voir si ça me fait du bien, voir si ça me fait gagner en concentration, en sérénité. Enfin, voilà. Mais c'est vrai que c'est prouvé. Et franchement, ça marche vraiment. Parce que les huit semaines, c'est vraiment intense. Et j'ai vraiment vu une amélioration. Et après, j'ai réussi à continuer quand même un peu derrière. Et j'ai enchaîné avec deux autres cycles. Donc, en tout, j'ai fait trois cycles. Et c'est vraiment ça, je pense, qui m'a permis de... de me reconnecter à moi-même et d'améliorer mes symptômes. Vraiment, je pense que ça, c'était une grosse chose. Parce qu'après, tout ce qui était la danse, l'écriture, c'était plus des passions. Et ça, ça m'a permis de me libérer, de penser à autre chose, de me reconnecter aussi à moi. Mais je pense que vraiment, le cycle est hyper important. Moi, si j'avais quelque chose à conseiller, ce serait ça et d'avoir aussi un soutien psychologique. Mais vraiment... Absolument. Les deux choses où je voyais vraiment une efficacité, on va dire, c'était vraiment ça.
- Speaker #1
Donc, le repos, l'arrêt, c'est-à-dire on ne travaille plus dans l'endroit dans lequel on travaillait, qui nous a précipités dans le burn-out, l'accompagnement psychologique, la méditation en pleine conscience pour toi et la danse, qui est quand même une méthode de reconnexion à son corps, à ses pensées. Et du temps, tu le dis, il faut être hyper indulgent parce qu'on culpabilise de s'arrêter. On est une profession, on a appris à souffrir, en fait, pendant des années à l'hôpital, en apprenant, parce qu'on nous a dit que c'était normal. On nous a dit qu'il fallait souffrir. On nous a dit qu'il ne fallait pas dormir, qu'il fallait enchaîner des gardes. On nous a dit que c'était normal d'être payé des centimes par heure. On nous a dit que c'était normal de travailler comme des dingues et d'y laisser notre santé. Et donc, quand on doit s'arrêter, on culpabilise, en fait.
- Speaker #0
La culpabilité, elle a été énorme. C'est vrai que là... On va en parler là, mais dans mon livre, je pense qu'on le voit un peu tout le long, où je me dis que du coup, comme je suis en arrêt, je ne suis plus utile. Je ne sers plus à rien, en gros, c'est ça. Si je ne travaille pas, en gros, c'était je ne suis plus rien. Il y avait vraiment cette corrélation-là. Et d'autant plus en tant que médecin, parce qu'en tout cas, moi, j'ai eu l'impression d'abandonner les gens. Il y avait cette sorte de culpabilité de me dire « j'abandonne les patients parce que de toute façon, je sais que je ne vais pas être remplacée. » Et de me dire « je ne suis plus utile et en plus, j'abandonne. » Vraiment, cette double culpabilité de « je ne suis plus utile pour les autres. » Et en plus, il y a cet abandon. qui se fait.
- Speaker #1
Ok. Juste avant ton burn-out, tu vois des gens de plus en plus nombreux, avec des fenêtres de plus en plus courtes, tu t'es décrit comme une machine, alors au début tu surcompenses, et puis à la fin forcément ça ne tient plus. Et j'ai quand même l'impression que la grande majorité de mes confrères et de mes consœurs vivent ça. Alors je me suis dit, mais en fait, c'est pas normal de vivre ça, d'être toujours pressé, de toujours vouloir que le patient termine pour qu'on puisse en voir un autre, puis un autre, juste pour pouvoir avoir sa pause déjeuner, et juste pour pouvoir rentrer à temps le soir pour aller chercher ses enfants ou être à l'heure pour le repas, quoi. Est-ce que c'est... Est-ce que c'est sain tout ça ? Parce que tout le monde vit ça. Est-ce qu'on vit dans un système malade ? Ou alors, est-ce qu'on est devenu plus fragile ? Comment ils faisaient avant ?
- Speaker #0
Je me suis posé plein de fois la question de est-ce que c'est moi ? Est-ce que je suis plus fragile que les autres ? Alors après, de la part d'anciens médecins, j'ai entendu ça. J'ai entendu, mais les jeunes maintenant, ils ne tiennent plus, ils ne sont pas comme nous avant. Je ne pense pas. Moi, je pense qu'on est... Alors, c'est... le mot est grand, mais oui, plus dans un système malade, en fait. Qu'on est dans tous les boulots, parce qu'effectivement, tu disais au tout début que le burn-out, ça a commencé dans le médical, parce qu'il y avait beaucoup de responsabilités, beaucoup de pression, la gestion de la souffrance, des maladies, de voir des gens pas bien. Et maintenant, le burn-out, il se généralise, en fait, dans toutes les professions, parce que je pense qu'il y a cette pression qui est constante partout. Il y a les responsabilités qui augmentent aussi. Et il y a ce tout tout de suite, j'allais dire, cette instantanéité qui fait que ça surcharge aussi les consultations. Parce qu'on est malade, hop, tout de suite, il faut être soigné. On n'attend pas de savoir aussi, est-ce que dans deux jours, ça va aller mieux ? Et cette pression qui est permanente, et qui est permanente dans tout l'environnement. On a 50 000 mails. Tout nous comprime, je pense, dans cette société. Et donc, ça joue sur l'ensemble. Et on le ressent aussi, du coup, en cabinet. Est-ce que les médecins ont envie de travailler comme ça ? Je ne suis pas sûre. Je pense plutôt que non. Mais là, c'est un peu comme s'il y avait un dérèglement dans la machine et que du coup, comme on est dans ce... ce cycle-là, cette roue qui tourne, on n'arrive plus à en sortir. Donc après, je n'ai pas de solution tout de suite miracle. Je pense que pas grand monde en a en ce moment, mais je ne pense pas que ce soit normal et que les médecins doivent se mettre aussi dans cette spirale un peu infernale. Ce n'est pas normal non plus pour eux. Si ce n'est pas bon pour la santé, ça c'est sûr.
- Speaker #1
Du coup, tu as repris le travail. Est-ce que tu as trouvé un environnement un peu plus sains ? Est-ce que tu arrives à avoir des consultations un peu plus longues comme tu le souhaites ?
- Speaker #0
Alors, l'environnement plus sain, je dirais, l'équipe avec qui je travaille est très bienveillante et très sympa. L'environnement plus sain, non, parce que je suis quand même dans une structure où, eh bien, maintenant, c'est les chiffres. On est dirigé aux chiffres. Il ne faut pas se leurrer. Donc, moi, je ne suis pas chef de service, donc ce n'est pas moi qui les reçois, mais j'ai quand même des oreilles. qui traînent et qui disent « Ah, vous n'avez pas vu, c'est le patient ce mois-ci. » Comme un peu... Non, mais voilà, c'est comme l'hôpital. L'hôpital, maintenant, c'est pareil. Ça devient indust... Enfin, entrepreneurial au lieu d'être un établissement de soins. Ça, c'est mon avis. Voilà. Et là, par contre, j'ai trouvé effectivement des consultations qui me conviennent parce que pour le moment, j'ai bien pour le moment, parce que c'est pareil, d'avoir des consultations longues, ça coûte de l'argent. J'ai 45 minutes de consultation avec les patients, ce qui est presque impossible en ville et très confortable pour moi. J'ai le temps d'aller en profondeur dans ce qui ne va pas, de les examiner tranquillement, de prendre soin, de regarder le dossier tranquillement, d'avancer sur plein de choses à chaque consultation. Et ça, c'est sûr que 45 minutes, c'est un luxe, quoi. C'est un luxe pour moi, en tout cas, actuellement.
- Speaker #1
Antoine Fournier, un psychologue du travail que j'ai reçu sur ce podcast il y a plusieurs mois, avec qui on a parlé du burnout médical, justement, m'a raconté que... Une des sources du burnout, c'était la sensation d'inachevé, le manque de sens qu'on peut ressentir quand on voit des gens à la chaîne, quand on n'a pas le temps de se plonger dans le dossier, on a juste envie d'être facile, de distribuer une ordonnance et que le patient s'en aille, et puis de passer au suivant parce qu'en fait, on est pressé par le temps. Et donc, tu as quitté ton univers de médecin libéral au cabinet de médecine générale, tu as pris le temps de ta convalescence, et là, tu es revenu, est-ce que... Tu peux me dire dans quel type de structure c'est ? Je comprends que tu as des consultations plus longues, que tu es quand même pressurisé par les chiffres. Est-ce que tu peux me dire dans quel type d'environnement tu travailles maintenant ?
- Speaker #0
Oui, c'est un SSR, un centre de suite et de rédaction pour enfants, privé, mais à bout de nom lucratif, et en lien avec le CHU où j'habite. D'accord. En fait, les chiffres, ils nous donnent ces chiffres-là parce qu'eux-mêmes ont une pression des ARS, etc. J'ai compris le fonctionnement aussi, c'est ça qui est fou. Ou par exemple, les hospices de jour, parce qu'on est dans ce cadre-là, on fait les hospices de jour. Les hospices de jour sont trois fois plus rémunérés que les hospices complètes. Mais ça, je pense que c'est pareil à l'hôpital. mais quand on comprend ça On se dit comment est-ce qu'on peut vraiment bien soigner, puisque en hospice complète, il y a forcément plus de personnel, plus de moyens. Donc, si la structure n'est pas remboursée à la hauteur de ce qu'elle coûte, comment elles peuvent bien fonctionner ? Donc, forcément, ils nous mettent la pression sur nous pour qu'on ait plus d'hospices de jour, parce que c'est plus rentable. C'est tout le système qui est vérolé. Le problème vient de là, en fait, de la base. Si on ne nous donne pas les moyens de soigner, après, forcément, on fait retomber la pression sur les médecins et après, sur le patient, après, à la fin. De toute façon, c'est le patient qui se trinque en dernier. Mais la chaîne, elle est comme ça actuellement.
- Speaker #1
Absolument. Et tu décris quelque chose de très pervers. C'est le financement des soins dans ton SSR actuellement. En fait, les gens sont probablement... Ta structure est rémunérée au forfait. C'est-à-dire que quand quelqu'un rentre en hospitalisation chez toi, ta structure touche un forfait, comme ça, de X euros. Et en fait, qu'il reste 2 ou 21 jours, ta structure sera payée la même chose. Donc, on a tout intérêt à avoir des hospitalisations la plus courte possible pour gagner plus d'argent. Et alors, le Graal, c'est l'hospitalisation de jour, c'est l'ambulatoire, où là, les patients vont et viennent. et on est davantage... Mais ça,
- Speaker #0
entre médecins, j'allais dire, on en est bien conscients, mais moi, ce que j'aimerais bien, c'est que les patients le sachent parce que les patients ne le savent pas forcément, ça. Et je trouve que ce serait hyper important qu'ils en prennent conscience parce qu'en fait, ça, ce n'est pas de notre fait, en fait. Ce n'est pas de nous qui descendons de ça, du coup, c'est le fait d'au-dessus, donc de l'État, donc du ministère, etc. Et ça, je pense que ce serait quand même bien que les patients aussi l'entendent et le comprennent parce que... C'est pas juste qu'ils ne veulent pas l'entendre, c'est juste que personne ne leur explique. Donc ça, ce serait hyper intéressant quand même qu'ils le sachent aussi.
- Speaker #1
Absolument. Et puis il y a quelque chose, il y a quand même une grosse inconnue dans cette équation, c'est que c'est comme en médecine de ville, il y a des gens qui en ont besoin. Par exemple en SSR, alors c'est plus pour les personnes peut-être plus âgées, mais il y a des gens qui arrivent au SSR par le biais des urgences, pour une fracture de hanche, une infection, que sais-je, qui ne peuvent pas rentrer à la maison. C'est impossible parce qu'il n'y a personne pour les aider, parce qu'ils ont une fracture, parce qu'ils sont malades. Dans ce cas-là, l'hôpital est bien obligé de les garder. C'est quand même son rôle de soigner les gens. Dans ce cas-là, on perd forcément de l'argent. C'est comme ça. Donc, il faut peut-être repenser un petit peu les rôles et le financement parce qu'il y a des fois où on n'a pas le choix. C'est comme en ville, si vous voulez bien soigner des gens, il faut parfois prendre le dossier et puis se remettre dans un examen clinique qui prend du temps. Et ça, c'est un problème aussi de finance et de système, comme tu le racontes.
- Speaker #0
C'est vraiment ça, c'est vraiment un problème de système, parce que de toute façon, ce que je dis souvent, c'est que soigner des gens, ce n'est pas rentable. Et c'est normal, que ce ne soit pas rentable, ce n'est pas fait pour, en fait. Donc, il est là, vraiment, le problème, le nœud du problème, c'est que l'État, mais pas que celui-là, même les autres d'avant, essaye de rentabiliser une activité qui ne pourra jamais l'être. Donc, forcément, la pression, elle redescende sur les soignants et les patients, des fois, sont... peut-être pas encore moins bien soigné, mais quand même, si, il y a quand même des soucis dans certains services où, effectivement, il y a une pénurie de médecins et du coup, il commence à y avoir des problèmes de soins. Donc, c'est tout le système qu'il faut repenser.
- Speaker #1
Très bien. Est-ce que le burn-out, maintenant, c'est aujourd'hui une maladie reconnue ?
- Speaker #0
Eh bien non ! Non, puisqu'elle n'est toujours pas dans le DSM-5, donc en fait, sur les arrêts même de ma psychiatre qui me reconnaissait en burn-out, elle écrivait... Non, mais c'est hyper important de le dire, parce que finalement, c'est toujours pas reconnu, donc c'est quand même assez embêtant et inquiétant pour l'avenir, parce qu'il y en a quand même beaucoup des burn-out. Et non, ça y a écrit syndrome dépressif, et elle mettait avec mécanisme de type burn-out. parce qu'elle ne peut pas écrire burn-out sur l'arrêt de travail parce que sinon, ce n'est pas pris en compte par la CPM.
- Speaker #1
Alors que tu ne souffrais pas de dépression.
- Speaker #0
Oui, mais c'est ça qui est, je vais dire, énervant là maintenant. À l'époque, ça me passait au-dessus parce que j'avais d'autres soucis en tête, mais je trouve que là, ce n'est pas normal. Ça devrait être étiqueté en tant que maladie en soi. puisque de toute façon le mécanisme n'est pas du tout le même
- Speaker #1
Très bien, je te remercie infiniment Magali il ne me reste qu'à recommander chaleureusement ton livre Burnout en blouse blanche aux éditions L'Archipel, est-ce que tu aurais un dernier message à adresser à nos confrères, nos consoeurs qui nous écoutent pour clôture cet épisode et avant de te remercier chaleureusement pour ce bel ouvrage
- Speaker #0
Oui, je voudrais quand même juste leur dire prenez soin de vous, si vous sentez que vous n'allez pas bien, arrêtez-vous avant de faire comme moi et d'aller au bout du bout du bout parce qu'après, c'est beaucoup trop long pour s'en remettre.
- Speaker #1
Merci beaucoup Magali Milot, à bientôt.
- Speaker #0
Merci, à bientôt.
- Speaker #2
Voilà ce que je retiens de cette conversation. La première leçon, ce que cet épisode m'a appris, c'est que le burn-out n'est pas un problème de résistance. Mon invitée Magali m'a montré que les médecins qui s'effondrent ne sont pas les moins solides. Ce sont parfois les plus engagés. Elle a ignoré ses signes physiques pendant trois ans. Eczéma, infection à répétition, tachycardie. Son corps lui criait stop et elle continuait. Ce que je vais changer le mois prochain, devant mon agenda, je vais m'arrêter 30 secondes et je vais me demander est-ce que je sens quelque chose que j'ignore ? La leçon numéro 2. La deuxième chose qui m'a frappé, c'est qu'elle décrit trois stades très clairs. D'abord, des signes physiques, ça peut être n'importe quoi, mais ça arrive et on le met sur le compte du boulot. Ensuite, la fatigue, qui devient un mot favori. Et enfin, le stade auquel on se met à se faire des choses. où il ne faut jamais arriver, les troubles cognitifs, perte de mémoire, impossibilité de se concentrer, le cerveau qui coupe après 30 minutes. Magali a attendu ce stade pour s'arrêter, résultat, 4 ans avant de pouvoir retravailler. Ce que je vais changer, si je commence à oublier des trucs basiques, ce n'est pas l'âge, c'est un signal d'alarme. Et enfin, la leçon 3, ce qui m'a le plus marqué, c'est quand elle dit que soigner les gens, c'est pas rentable, et que c'est normal. Le problème, ce n'est pas nous, c'est un système qui nous pousse à avoir toujours plus de patients, toujours plus vite, pour équilibrer des comptes qui nous tient. tiendront jamais. Et pendant ce temps-là, on culpabilise de s'arrêter, on culpabilise d'abandonner nos passions, d'être fatigué. Ce que je vais changer, c'est arrêter de me dire que c'est normal de souffrir. On nous a appris à encaisser, et bien peut-être qu'on devrait apprendre à plus s'écouter. Ce que cet épisode m'a confirmé, c'est qu'on ne peut pas soigner les autres si on ne prend pas soin de soi. Ce n'est pas un slogan, c'est une urgence médicale. Et vous ? Est-ce que vous avez déjà eu des signes que vous avez choisi d'ignorer ? Une fatigue, un eczéma, des oublis, cette impression que tout est trop lourd ? Ou au contraire, vous avez réussi à vous arrêter à temps ? Racontez-le-moi en commentaire, je lis tout, et je sais que ça peut aider d'autres confrères qui sont dans le déni en ce moment même. Si ce sujet vous a touché, je vous recommande l'épisode avec Antoine Fournier, psychologue du travail, où on décortique ensemble les mécanismes du burn-out médical et les leviers concrets pour en sortir. On y parle de ce que l'institution peut faire, mais aussi de ce que vous pouvez faire. Dès demain, je vous mets le lien en description. Chaque semaine, un épisode comme celui-ci, un invité de terrain, un sujet qui change votre pratique et trois leçons que vous pouvez appliquer le lendemain en consultation. Si ce n'est pas déjà fait, abonnez-vous, ça prend 2 secondes et ça nous aide à continuer. Merci d'être là, prenez soin de vous et à très vite sur Superdocteur.