- Speaker #0
La plupart d'entre nous ont fait des études de médecine en mettant de côté une partie d'eux-mêmes, leur sensibilité, leur créativité, leur rapport aux histoires. Et si c'était exactement cette partie-là qui faisait de nous de meilleurs médecins ? Il existe une discipline qui s'appelle la médecine narrative. Elle n'est pas très connue en France. Elle est pourtant soutenue par des données scientifiques solides. Et dans cet épisode, mon invité va vous montrer comment elle transforme concrètement la relation de soins et peut-être votre façon d'écouter vos patients dès demain matin. Dans cet épisode... Vous allez comprendre ce qu'est vraiment la médecine narrative au-delà du concept et pourquoi elle intéresse de plus en plus les soignants. Vous allez découvrir ce que dit la science sur son efficacité et comment un atelier se déroule en pratique. Et vous allez repartir avec des outils concrets pour commencer à l'intégrer dans votre pratique sans formation préalable des deux mains. Mon invitée s'appelle Solène Blanchin. Elle est médecin généraliste, chef de clinique et enseignante en médecine narrative, une discipline qu'elle pratique et enseigne avec une conviction qui, vous allez voir, est... communicative. Bienvenue Solène et merci de me rejoindre aujourd'hui pour éclairer ce sujet fascinant.
- Speaker #1
Bonjour Mathieu, merci de m'avoir invitée.
- Speaker #0
Solène, est-ce que tu peux m'expliquer qu'est-ce que c'est la médecine narrative ?
- Speaker #1
Oui, alors la médecine narrative c'est une discipline qui a une petite vingtaine d'années maintenant, qui a pour objectif d'améliorer l'écoute des soignants, du récit de vie des patients. Donc ça vient de la littérature. On va utiliser des récits de littérature et de l'écriture pour nous permettre d'améliorer notre attention envers les récits de vie des patients.
- Speaker #0
Ok, donc à ce que j'ai compris, c'est vraiment la conjonction entre la littérature et la médecine, c'est ça ?
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Après, il y a depuis plusieurs siècles déjà eu des enseignements littérature et médecine dans les facs de médecine. Mais là, c'est une discipline nouvelle parce qu'il y a des ateliers en fait. qui sont bien décrits et une méthode pédagogique rigoureuse derrière.
- Speaker #0
Donc ça s'adresse principalement aux soignants, aux médecins, pas directement aux patients ?
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Pour l'instant, ça a été développé aux États-Unis, essentiellement auprès des soignants, et ça arrive en France. Il y aura peut-être dans la suite des années à venir des développements auprès des patients, mais pour l'instant, c'est vraiment dédié aux soignants pour améliorer leur prise en charge des patients.
- Speaker #0
Très bien. Quels sont les principaux objectifs de la médecine narrative ? En quoi elle est pertinente pour les soignants d'un côté et, j'imagine, en retour pour leurs propres patients ?
- Speaker #1
Ça a été étudié et on a montré que les soignants qui pratiquent régulièrement la médecine narrative ont une amélioration de leur empathie envers les patients. Ils peuvent mieux s'y mettre à leur place et ils améliorent aussi leur réflexivité sur leur pratique. Donc, ils peuvent mieux prendre soin de eux, analyser leurs pratiques et mieux anticiper les prochaines situations. Et puis, il y a quelque chose dont on a tous besoin en tant que soignant, c'est que ça nous permet de prendre soin de nous. Parce que dans les ateliers, on va pouvoir passer par l'écriture pour accepter nos émotions et partager avec nos pairs des situations qui peuvent être difficiles.
- Speaker #0
Très bien. Et est-ce que le fait de pratiquer la médecine narrative, donc ça se pratique ? Dans une pédagogie qui est assez codifiée, dont toi tu es enseignante, tu vas m'expliquer après comment ça se passe, un atelier de médecine narrative. Les soignants, les étudiants et les médecins que tu formes suivent ce cursus. Est-ce que ça influence leur décision auprès de leurs patients ?
- Speaker #1
Alors c'est une très bonne question et c'est ce qui m'intéresse en plus en ce moment. Ça n'a pas encore été étudié. C'est compliqué à étudier ça. En tout cas, ce que je peux déjà dire c'est... Quand on demande aux soignants de parler de leurs vécu, des ateliers de médecine narrative, ils parlent de leur créativité et du fait que développer leur créativité, ça leur permet de mieux appréhender les situations où ils sont dans l'incertitude. Donc ça, c'est une grande question parce qu'au final, quand on finit une consultation, en général, on n'a plus une décision, mais on est toujours un peu dans l'incertitude. Mais avec la médecine narrative, on apprend à développer cette créativité pour co-construire. avec notre médecin et peut-être penser à des choses auxquelles on n'aurait pas pensé. Peut-être que ce n'est pas forcément décrit, ce n'est pas forcément une case dans un arbre diagnostic.
- Speaker #0
Ok, donc ça permet la créativité et la gestion de l'incertitude, la gestion du doute pour un médecin.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Je t'ai écouté dans un podcast et j'ai cru comprendre que tu avais hésité à une époque entre des études littéraires et des études médicales, c'est ça ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Ok. J'imagine que, tu vas me dire si je me trompe, mais que la découverte de la médecine narrative et de ton enseignement, ça t'a permis de conjuguer tes deux intérêts ?
- Speaker #1
Oui, vraiment. en souffrance dans mes études de médecine. Et je pense que j'avais perdu justement cette part de moi assez créative et artistique. Et je pense que c'était nécessaire de prendre soin de ces parts-là de nous-mêmes pour être aussi dans un bon sens, travailler notre intuition et notre contact avec les autres.
- Speaker #0
C'est primordial et c'est fascinant. Et tu m'as dit que la médecine narrative ça datait d'il y a une vingtaine d'années. Je crois que c'est Rita Sharon à l'Université de Columbia qui a initié cette pratique. Est-ce qu'il y a des études scientifiques, des publications qui montrent que c'est efficace ?
- Speaker #1
Oui, alors effectivement, ça a été créé par Rita Sharon, qui est docteure en littérature et docteure en médecine. Donc, elle a eu le temps de développer une équipe puisqu'elle a commencé à écrire le concept dans les années 2000. Donc, il y a pas mal de publications qui sont sorties de l'Université de Columbia. Il y a également eu une revue de la littérature internationale. Donc, on a pu voir que c'était essentiellement... aux États-Unis, au Canada, mais aussi en Asie, en Chine, à Taïwan, ils font de la médecine narrative. Et cette revue de la littérature, du sens 30 petits enseignements quand même, montre qu'il y a pour la plupart des enseignements ce modèle pédagogique en trois phases que je n'ai pas explicité encore, mais c'est en fait une première phase de l'écriture, puis une deuxième phase d'écriture et une troisième phase de partage des écrits. Et en fait, ça, c'est assez codifié. Et on peut ensuite évaluer l'impact sur les participants. Et on montre qu'il y a une amélioration de leur empathie. Alors, c'est toujours difficile à étudier, mais il y a des échelles d'empathie. Et sinon, il y a aussi toutes les méthodes qualitatives qui nous permettent de faire émerger le vécu des participants et voir ce qu'ils en retirent.
- Speaker #0
Est-ce que tu peux m'expliquer comment ça se passe, un de tes ateliers ?
- Speaker #1
Oui. Alors... Il y a une toute première partie théorique, mais très rapide, parce que j'aime bien plonger directement dans la pratique avec les participants. C'est comme ça qu'ils comprennent le mieux ce que ça fait la médecine narrative. Et donc, quand on plonge dans l'atelier, en première partie, on a une lecture attentive d'un support que j'apporte. C'est assez varié. Ça peut être un roman autobiographique ou de la fiction, donc une autobiographie de médecin ou de patient en général. Les supports que j'apporte ont un lien avec le son. Ça peut aussi être de la poésie ou des BD. Il y a de plus en plus de BD qui parlent de maladies, de récits de patients. Et puis, ça peut être aussi des extraits de cinéma. Donc, il y a différents supports possibles. Mais là, l'intérêt, c'est vraiment de tous porter notre attention sur qu'est-ce qui est raconté dans cette oeuvre. Donc, on en discute. Puis ensuite, ça a une deuxième partie. où j'invite les participants à écrire. Je leur donne une petite écriture, et en général, ils ont peu de temps pour écrire. Ils ont 5 minutes ou 10 ou 15 minutes maximum. Ça permet de se plonger vraiment dans l'écriture, sans trop réfléchir, d'avoir une écriture assez intuitive. Et là, en général, c'est des consignes qui peuvent être réflexives, où je vais leur demander, par exemple, de raconter une situation où ils ont été mal à l'aise avec un patient, ou une situation de silence avec un patient. Et puis, ça peut être des consignes d'écriture vraiment qui vont vers la fixe, où on a lu, par exemple, un texte de Bation, et je leur demande de suivre le texte en se mettant à la place de ce patient. Ou encore, ça peut être aussi des choses un peu humoristiques, décalées. Je peux leur demander de raconter une consultation qu'ils ont vécue, mais du point de vue d'un objet, de l'écran d'ordinateur, par exemple. Voilà, en tout cas, il y a toujours un lien entre l'œuvre vue en première partie et PCA technique. qui vient ensuite. Et en dernière partie, je leur propose de partager leurs écrits. Donc là, c'est toujours volontaire, il n'y a pas d'obligation, mais en général, il y a vraiment un climat de confidentialité et bienveillant qui se met en place. Donc les partages des écrits se font et là, c'est très riche parce qu'il y a des résonances entre les gens.
- Speaker #0
Excellent. Donc il y a une première phase de lecture, ensuite une phase d'écriture personnelle et éventuellement une phase de partage. Ça a l'air du coup hyper créatif. J'imagine qu'il y a plein de soignants qui ne sont pas du tout habitués à ce genre de choses. Est-ce qu'on peut se tromper ?
- Speaker #1
Merci, très bonne question. Donc ça, je le dis dans ma partie théorique, qu'il n'y a pas d'erreur possible. Et en général, je dis qu'une consigne d'écriture est faite pour être détournée. Voilà, donc parfois j'ai des hors-sujets. Et souvent, les soignants sont des gens qui ont été très scolaires. Et c'est aussi très libérateur de leur montrer que c'est OK.
- Speaker #0
Fantastique. Et comment tes confrères perçoivent ton activité, ton enseignement en médecine narrative ? Quelle est la vision que portent nos confrères sur cette discipline ?
- Speaker #1
Alors, ça attire, ils sont curieux. Et je pense qu'on est de plus en plus les soignants d'aujourd'hui pour une approche centrée patient. Donc souvent, ils ont envie de comprendre mieux comment ça se pratique et puis s'intéresser à l'histoire de vie des gens. Ça parle même beaucoup à mes confrères.
- Speaker #0
Donc, c'est assez positif ?
- Speaker #1
Oui, c'est plutôt positif. C'est juste la question de comment se former. Pour l'instant, il y a peu de diplômes ou de formations continues disponibles. Donc, souvent, ça reste une curiosité. Mais derrière, il n'y a pas vraiment d'endroit où se former.
- Speaker #0
Et justement, est-ce que tu peux nous expliquer comment se former à la médecine narrative ? Est-ce que tu es au courant des différents DU qu'il y a déjà disponibles ?
- Speaker #1
Oui, il y a le diplôme universitaire de Bordeaux qui est mené par Isabelle Gallichoux.
- Speaker #0
C'est de bonne qualité, je crois, oui.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Ça fait trois ans qu'il existe. J'ai fait la première promo. Et oui, il y a vraiment des intervenants de très grande qualité. Et ça ouvre vraiment les champs sur plein de disciplines philosophiques, éthiques, historiques. Et il y a de la pratique aussi, des ateliers, pédagogiques aussi. Donc oui, c'est très riche.
- Speaker #0
Donc, il y a celui de Bordeaux. Est-ce que tu sais s'il y en a d'autres ?
- Speaker #1
Oui, il y a le certificat universitaire de Paris-Sergi, qui existe depuis quelques années, je crois, depuis trois ans aussi, et qui est mené par Anne-Marie Petitjean. Là, c'est plus de la pratique, dans mon souvenir, parce que je l'ai fait il y a un peu plus de 20 ans.
- Speaker #0
Très bien. Et pour ceux qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas commencer un cursus universitaire, est-ce que tu aurais des ressources ? pour nos confrères généralistes qui sont déjà en train de bosser, qui sont déjà au cabinet, qui sont curieux de cette discipline. Par quoi on commence ? Est-ce qu'on peut lire des choses ? Est-ce qu'on peut voir des films, des documentaires dessus ?
- Speaker #1
Oui, alors déjà ce que tu fais aujourd'hui Mathieu, merci, parce que ça permet d'expliciter un peu ce que c'est avec un format simple. Il y a le livre de Rita Sharon, « Principes et pratiques en médecine narrative » , qui est un livre assez conséquent, mais qui décrit bien toutes les origines de la médecine narrative et les ateliers aussi en pratique.
- Speaker #0
Il y en a deux, je crois, de Rita Sharon. Ça, c'est le premier, elle en a fait un deuxième.
- Speaker #1
Non, c'est le deuxième que j'ai cité parce qu'il est plus clair et précis que le premier.
- Speaker #0
Ok, c'est celui que j'ai lu qui m'a fasciné. C'est un gros bouquin.
- Speaker #1
Oui, oui, oui.
- Speaker #0
Il y a plusieurs gros chapitres, mais moi, ça m'a vraiment fasciné, ça m'a vraiment mis le doigt dedans.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
C'est vraiment fascinant. En fait, c'est une discipline... qui est à la limite de la philosophie. D'ailleurs, elle cite beaucoup la phénoménologie et l'intersubjectivité. C'est un livre qui peut paraître un peu technique, mais quand on outrepasse les termes un peu grandiloquents, philosophiques, on peut le lire très simplement et comprendre très facilement de quoi il s'agit. En tout cas, c'est l'impression que j'en ai eue.
- Speaker #1
Oui, oui, bien sûr. En tout cas, c'est sûr que c'est un premier pas. Après, pour rentrer dans la pratique... sans s'engager tout de suite dans un diplôme universitaire. Isabelle Gallichon propose des séances mensuelles qui sont disponibles en ligne. Où ça ? Partagez ça. C'est via l'Université de Bordeaux et c'est des ateliers en visio.
- Speaker #0
Ok, et qui sont disponibles gratuitement ?
- Speaker #1
Oui, complètement.
- Speaker #0
Fantastique. Tu pourras m'envoyer le lien que je le mette dans les notes de l'épisode ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr.
- Speaker #0
Ok, donc on a commencé à lire le bouquin de Rita Charon, peut-être les confs de Madame Galichon, quel est son prénom pardon ?
- Speaker #1
Oui c'est ça, Isabelle Galichon.
- Speaker #0
Isabelle Galichon, est-ce qu'il y a d'autres choses ou déjà on est assez armé là-dessus ?
- Speaker #1
Il y a d'autres choses dans ma tête, je ne sais pas encore. Mais oui, j'ai créé une association avec un groupe de soignants, chercheurs, enseignants, étudiants. Et là on a organisé un festival à Montpellier. où on va parler de comment prendre soin de soi, des autres, notamment avec la médecine narrative, mais aussi communication non-violente, méditation. Et avec cette association, on aimerait proposer les dimanches soirs des ateliers en ligne où on va proposer ces pratiques-là. C'est dédié aux étudiants en santé. Pour le coup, on a vraiment envie d'aller vers les plus jeunes. Et ce sera gratuit aussi.
- Speaker #0
Excellent. Et donc si... Icairos, ton association.
- Speaker #1
C'est ça. Ok.
- Speaker #0
J'espère que cet épisode t'a plu. Si c'est le cas, pense à t'abonner pour ne rater aucun épisode. Si tu veux me laisser une note de 5 étoiles sur ton application, ça m'aiderait aussi beaucoup. Tu peux également rejoindre la newsletter afin de recevoir une fois par mois un mail dans lequel je te transmets plein de contenus pour la médecine générale. Enfin, tu peux participer financièrement sur la cagnotte Tipeee. Toutes les ressources sont dans les notes de cet épisode. A bientôt !