Speaker #0Depuis des années, nous entendons beaucoup parler des biais cognitifs. C'est presque devenu une mode. Entre la presse, les plateformes vidéo, les internets, les conférences et les formations, les contenus prolifères et les experts pullules. Avant toute chose, je dois vous poser une question importante. Avez-vous des techniques pour éviter les biais cognitifs ? Ou aimeriez-vous que je vous en livre une, infaillible et immédiatement activable ? Si vous avez répondu par l'affirmative, je suis au regret de vous dire qu'on vous a abusé ou que vous vous trompez. Or, c'est un thème crucial si on veut parvenir à s'engager sur des choix meilleurs, dans des contextes où il faut trancher, surtout dans des circonstances dégradées. Évoquer les biais cognitifs, c'est avant tout parler d'erreurs et de résultats insatisfaisants. Ce sont des raisonnements fautifs, des inexactitudes de la pensée qui nous amènent à formuler des jugements inadéquats. La qualité de nos décisions s'en trouve altérée. Toutes et tous sommes semblablement concernés par les biais cognitifs, chaque jour et souvent sans le savoir. Nous sommes des êtres profondément faillibles. Et c'est pour comprendre la nature de cette faiblesse qui nous réunit que je me propose d'être votre guide le temps de ce podcast et de visiter ensemble un vrai cabinet de curiosité, d'explorer salle après salle un musée de l'erreur. Nous allons parcourir pas à pas un panorama non exhaustif mais très représentatif des erreurs de perception, car c'est la porte d'entrée la plus claire pour comprendre comment et pourquoi nos esprits se trompent. Sans cette prise de conscience, nos décisions se construisent sur des bases fragiles et instables. Ce voyage nous permettra d'aborder les biais non comme des abstractions, mais comme des mécanismes tangibles qui parfois nous égarent en déformant notre rapport au réel, menant ainsi à l'échec. C'est parti, commençons dès maintenant notre visite. Approchons-nous de la première salle. L'air y semble dense, presque vibrant. C'est ici que le réel commence à se tordre, que la frontière entre ce qui est perçu et ce qui est inventé s'efface. Voici des hallucinations. Ce sont des perceptions sans objet, des images mentales qui ne correspondent à rien de réel autour de nous. L'esprit invente, projette, fabrique une réalité parallèle, bien à lui. Elles peuvent être sensorielles, c'est-à-dire visuelles, auditives, tactiles, mais aussi parfois gustatives, ou même olfactives. De manière plus troublante, Il arrive qu'elle soit sénesthésique, c'est-à-dire impactant notre conscience intime d'exister, perturbant ces sensations intérieures qui nous donnent le sentiment d'avoir un corps. On rapporte également des hallucinations intra-psychiques, l'impression que des pensées ou des voix venues de l'intérieur ne nous appartiennent pas. Quoi qu'il en soit, ces phénomènes altèrent le rapport au réel. Ils le déforment, le distordent, parfois le brisent. Ils peuvent résulter de certains troubles psychiatriques, mais aussi être l'œuvre de psychotropes, de médicaments ou de drogues. De manière plus familière, plus banalement, beaucoup d'entre nous vivent des hallucinations dites hypnagogiques, au moment de l'endormissement. Des images fugaces de visages ou d'animaux qui surgissent à distance. Des voix qui parlent ou chantonnent alors qu'il n'y a personne. Plus impressionnant, il arrive que ce genre d'hallucination soit somesthésique, autrement dit procure de brèves sensations de contact sur la peau, ou provoque même des myoclonies d'endormissement, terme jargonneux qui s'illustre par une sensation de chute qui réveille en sursaut. Nous observons là que même lors de ce passage entre veille et sommeil, le réel se fissure. Et pourtant, ce n'est que la première salle. Avançons. Car l'esprit, quand il ne crée pas de toute pièce, interprète. Et il lui arrive plus souvent qu'à son tour d'interpréter de travers. Bienvenue dans la salle des illusions. Ici, les sens nous trahissent sans vergogne et sans arrêt. Ce que vous voyez, entendez ou touchez semble vrai, mais ne l'est pas tout à fait. Les illusions sensorielles sont des tromperies. persistante de nos sens. Même quand on connaît le « truc » , l'illusion continue d'opérer. Vous pouvez être exposé cent fois, mille fois, la supercherie fonctionnera toujours de manière aussi efficace. Elles peuvent être tactiles, visuelles ou auditives. Les illusions d'optique en sont l'exemple le plus éloquent. Certaines sont bien connues. Prenez les deux lignes de la fameuse illusion de Müller-Lierre. L'une semble plus longue que l'autre, alors qu'elles sont strictement identiques. Ou encore l'échiquier d'Adelson, ou une case grise paraît blanche selon la lumière et les cases qui l'entourent. Notre cerveau ne regarde pas, il l'interprète. Il devine la profondeur, la lumière, l'ombre, et parfois, il devine mal. Parmi les illusions d'optique, les pareidolies nous font voir des formes familières, surtout des visages ou des animaux, là où il n'y en a pas. Les pareidolies sont des illusions d'interprétation dont la persistance dépend du contexte et de nos attentes. Elles sont en général moins irrépressibles que certaines illusions visuelles dites classiques. Un animal dans un nuage, un visage dans une prise électrique, une expression humaine sur une façade ? Notre esprit est obsédé par les visages. C'est adaptatif. Pour nos ancêtres, reconnaître vite un prédateur ou un congénère pouvait sauver la mise. Ceux qui repéraient plus vite menaces et alliés survivaient plus souvent, avaient donc tendance à pouvoir davantage se reproduire, et nous en sommes les descendants. Les pareidolies ont des effets culturels bien réels. En 1976, une sonde de la NASA photographie sur Mars une forme évoquant un visage humain. Le Face on Mars enflammera l'imaginaire collectif faisant la joie des conspirationnistes qui y trouvaient une preuve tangible pour étayer leurs thèses les plus farfelues. En 2004, un toast vendu sur Ebay arborant l'effigie de la Vierge Marie atteint des milliers de dollars. En mars 2009, à La Réunion, la presse rapporte que des fidèles affirment voir le visage du Christ sur le siège d'un curé. Six semaines plus tard, le même visage apparaîtrait sur les plissures d'un coussin, confortant ainsi les croyants qui y voient là, sans l'ombre d'un doute, une manifestation divine. Ces anecdotes prêtent à sourire, mais elles rappellent ceci. La faillibilité de notre perception est créatrice. Elle invente, interprète, structure et peut alimenter croyances et théories. Mais parfois, les illusions ne sont pas seulement dans nos têtes. Elles s'impriment dans l'air lui-même. Passons à la salle suivante. La lumière vacille, l'horizon ondule, bienvenue dans la salle des mirages. Ici, la réalité semble tangible, mais elle se plie aux caprices de la physique. Les mirages relèvent de la réfraction de la lumière dans l'air et sont observables et photographiables. On distingue deux grandes familles, mirage inférieur et mirage supérieur. Ainsi, on répertorie par exemple des phénomènes optiques en plein désert, qui nous font voir une mare scintillante au loin. C'est ici un mirage inférieur. La lumière se courbe près du sol chauffé et renvoie le ciel, d'où l'impression d'eau. La fata morgana est quant à elle un mirage supérieur complexe. Elle peut empiler... et déformer des images au-dessus de l'horizon, donnant l'illusion de navires flottants ou de cités suspendues, souvent au-dessus d'une surface froide comme la mer ou la banquise. Certains historiens de la navigation avancent même l'hypothèse qu'un phénomène de ce type aurait contribué à la catastrophe du Titanic, en dégradant la visibilité et la perception des distances. L'hypothèse est discutée et non consensuelle, mais éclairante. Parfois, une illusion peut coûter très cher. Ces mirages rappellent que la perception n'est pas qu'une question de « vision qui marche » , c'est une imposture du réel, une construction perceptive fragile par essence. Ces élaborations contrefaites de la réalité ne s'arrêtent pas à la vue, elles envahissent également la pensée. La salle suivante vous le démontrera. La lumière baisse. Sur les murs, des constellations, des points, des schémas. C'est ici que l'esprit relie ce qui n'a pas de raison de l'être, qu'il réalise des connexions douteuses sans motif valable. On pouvait précédemment tenter de se rassurer, d'accord pour les sens qui dysfonctionnent, mais nous avons au moins la raison. Erreur. Même quand nous raisonnons, nous restons prisonniers d'autres mécanismes qui nous éloignent du vrai. Nous avons cette tendance à naturellement déceler des liens ou des motifs entre des événements sans rapport, à voir un schéma dans le hasard. Cela s'appelle l'apophénie. Ce terme désigne la tendance à percevoir des motifs et des liens dans l'aléatoire, là où les... pareidolie projette une forme familière sur une perception ambiguë, l'apophénie tisse du sens entre des éléments disparates. C'est puissant, utile pour anticiper les dangers, mais c'est aussi la porte ouverte aux corrélations illusoires, aux superstitions et avoir des causes et des liens invisibles où il n'y en a pas, alimentant ainsi parfois les croyances au paranormal et à l'extraordinaire. Notre esprit répond maladroitement à ce besoin viscéral de signification et de structure qui nous tourmente tant. Cette quête existentielle de sens, vraisemblablement inatteignable, qui nous obsède. Poursuivons notre visite. Avant d'aborder les billets, il faut traverser la salle de la mémoire. Nous nous souvenons de beaucoup de choses, mais la science montre que la mémoire est reconstructive. Nous fabriquons parfois de faux souvenirs ou altérons des souvenirs réels sans nous en rendre compte. C'est bien entendu un problème majeur en justice, car croire sincèrement n'est pas garanti de véracité. Remettre en cause un témoignage est douloureux, Mais croire aveuglément la sincérité peut condamner un innocent. Cette faillibilité touche à notre intimité, à notre identité narrative. Nous sommes, pour reprendre l'expression de Nancy Houston, une espèce fabulatrice. Nous nous racontons et nous racontons le monde, nous basant sur ce qui a été, sur notre histoire. Avec la fabrication de faux souvenirs, c'est notre récit de soi qui vacille. La question se pose, suis-je ce dont je me souviens ? Et si mes souvenirs sont faux, que devient cette vérité-là ? C'est une trahison presque ontologique, car elle bouscule la relation entre notre être et le souvenir que nous en avons. En clair, notre esprit interprète le présent et réécrit le passé. Entrons enfin dans la dernière salle, celle à laquelle tout ceci nous préparait. Voici les biais cognitifs. Mais alors qu'est-ce exactement ? Les biais cognitifs sont des déviations, des distorsions systématiques dans notre façon de penser, juger et par voie de conséquence de décider. Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie pour ses travaux intégrant la psychologie à l'économie, a popularisé l'idée de deux modes de pensée. Un mode rapide, associatif et intuitif, souvent appelé système 1, et un mode plus lent et analytique, le système 2. Ces deux systèmes sont une façon utile d'expliquer des processus cognitifs plus qu'une description anatomique à proprement parler. Pour aller vite, le cerveau s'appuie sur ce qu'on appelle des heuristiques. Ce sont des raccourcis efficaces qui nous servent au quotidien. Ce mode de pensée est rapide, intuitif et automatique. Il est globalement efficient, mais sujet à l'erreur. Un biais survient lorsque le système 1 fournit une réponse intuitive inexacte que le système 2 ne détecte pas ou ne rectifie pas. Le raisonnement fautif peut pareillement advenir lorsque le système 2 échoue à son tour. Résultat, une interprétation systématiquement déformée de la réalité avec des conséquences variables selon le contexte, allant du mineur au dramatique. Un exemple connu illustre bien ceci. Voici une petite énigme rapide. N'hésitez pas à mettre sur pause si vous désirez prendre le temps de la réflexion. Si je vous dis qu'une batte de baseball et une balle coûtent 1,10€, la batte coûte 1€ de plus que la balle. Combien coûte la balle ? Notre système 1 tend à nous faire répondre intuitivement que la balle coûte 10 centimes. Alors qu'en réfléchissant plus avant, en mobilisant notre système 2, nous comprenons que la réponse correcte après calcul est en fait de 5 centimes. Pour résumer brièvement, Il faut se souvenir que système 1 et système 2 désignent des processus cognitifs, des manières de penser. L'heuristique, c'est un raccourci qui simplifie. Le système 1 l'emploie pour aller vite. Le système 2, lui, peut corriger, mais pas toujours. Le biais apparaît quand il y a une défaillance lors de la simplification. Et la confiance, elle, reste. C'est ce systématisme, cette récurrence, cette persistance qui nous amène à les nommer également, par analogie, des illusions cognitives. Et là vous comprenez. Comme les illusions visuelles, les biais sont persistants. Connaître l'illusion ne suffit pas toujours à la dissiper. La sensation de justesse demeure, même quand on sait qu'elle est trompeuse, et ce même en répétant invariablement la même situation. Mais concrètement, comment cela se manifeste au quotidien ? Nous allons maintenant essayer d'illustrer les biais cognitifs dans la vie de tous les jours pour en comprendre la réalité empirique, ce que ça donne sur le terrain, Quelle forme ils peuvent prendre ? Et quels coûts peuvent-ils avoir réellement ? Imaginez la scène. Vous devez faire quelques réparations chez vous. Rien de bien compliqué, une étagère à poser, une porte à ajuster, un petit travail de menuiserie. Mais il s'agit tout de même de bien choisir le professionnel qui interviendra, pour ne pas perdre d'argent. Un ami à vous, qui travaille dans le BTP, vous parle d'un artisan qu'il connaît, et qui selon lui, travaille bien. Vous notez le nom, vous jetez un coup d'œil à son site, le travail a l'air propre. Ils présentent bien. Par précaution, vous faites quelques recherches. Vous consultez les avis, regardez des photos, parcourez même quelques forums. Et globalement, toutes les informations récoltées semblent confirmer votre première impression. Le contact se passe bien, le ton est cordial, les délais annoncés sont corrects, alors vous signez. Quelques semaines plus tard, les finitions sont approximatives. Le travail est décevant et l'artisan reste injoignable lorsque vous tentez de le joindre pour qu'il rattrape les malfaçons. Ce n'est pas catastrophique, juste mal fait. Vous avez perdu un peu de temps et d'argent. Vous pestez un peu, vous vous dites que vous n'avez pas eu de chance, que l'artisan est tombé sur un mauvais jour. De l'extérieur, l'histoire semble parfaitement rationnelle. On pourrait même dire que vous avez bien agi. Vous vous êtes renseigné, vous avez vérifié, comparé, pris votre décision sans précipitation. Difficile alors de voir où se trouve l'erreur, n'est-ce pas ? Alors reprenons point par point. Dès le départ, l'histoire portait en elle plusieurs erreurs discrètes. Le simple fait que la recommandation vienne d'un ami a suffi à vous convaincre de sa fiabilité. C'est l'hypsédixitisme. Vous prenez pour viable une assertion parce qu'elle vient de quelqu'un de confiance. Pour ne rien arranger, c'est un travailleur manuel. C'est le biais d'autorité. Votre ami est lui-même issu du monde ouvrier, ce qui renforce l'estimation de bien fondé de son conseil. Ensuite, l'artisan présentait bien. Il était poli, calme, rassurant. Vous avez naturellement associé cette impression positive à sa compétence. Comme si quelqu'un d'aimable et de séduisant devait avoir d'autres qualités. C'est l'effet de halo. Une qualité visible, ici l'allure ou l'aisance, influence l'ensemble de notre jugement. Et lorsque vous avez effectué vos recherches, vous avez surtout lu et retenu ce qui allait dans votre sens. Parce que les autres contenus étaient un peu inconfortables, ils allaient à l'encontre de ce que vous teniez pour sensé. Les avis négatifs, vous les avez trouvés trop sévères ou non représentatifs. C'est le biais de confirmation. L'esprit sélectionne inconsciemment ce qui le conforte et filtre ce qui dérange. En somme, vous n'avez pas pris une décision rationnelle. Vous avez réalisé une recherche motivée pour confirmer une décision déjà prise. Et maintenant que je vous le raconte, vous vous dites peut-être « C'était évident que ça finirait comme ça » . C'est le biais rétrospectif. Après coup, tout semble logique, prévisible, inévitable. Mais sur le moment, rien ne paraissait suspect. Ici, la conséquence est minime. Un peu d'argent de perdu, un peu d'agacement. Mais ces mêmes mécanismes peuvent se rejouer dans des situations bien plus graves, là où les enjeux dépassent de loin une simple étagère mal fixée. Quelques mois plus tard, un proche tombe gravement malade. Le diagnostic est tombé, les traitements sont lourds, les effets secondaires difficiles à supporter. Et bientôt, il n'est plus en état de tout gérer seul. C'est à vous qu'incombe la responsabilité de l'accompagner, de chercher, d'aider à décider pour choisir le traitement le plus adéquat. Alors, bien naturellement, vous vous documentez. Vous lisez des articles, des témoignages, des études, mais vos recherches traînent un peu en longueur. Toujours pas de résultat. Un jour, un ami infirmier vous parle d'un traitement dont il a entendu du bien. Il dit que plusieurs patients ont bien réagi et que ça mérite qu'on s'y intéresse. Il connaît son sujet, il travaille dans le milieu médical depuis longtemps et côtoie quotidiennement des médecins. Vous poussez un peu plus loin les investigations sur le traitement qu'il vous a conseillé. Sur Internet, tout semble converger. Les témoignages abondent, des gens bien réels racontent leur parcours, leur guérison, leur soulagement. Les photos, les visages, les histoires sont sincères. Et tout cela finit par former un faisceau cohérent. Ce traitement a l'air efficace et peut-être même est-il salvateur. Alors vous conseillez ce choix à votre proche. Le médecin officiel émet des réserves, mais vous vous dites qu'il est peut-être un peu fermé, formaté, hautain. Et le malade, épuisé, finit par accepter. Quelques mois passent, le traitement ne donne rien. Pire, il fait perdre un temps précieux. L'état s'aggrave, et bientôt, il est trop tard. De l'extérieur, cette histoire semble logique, presque exemplaire. On s'est informé, on a consulté, on a pris conseil auprès d'un professionnel, on a lu des témoignages, tout semble raisonnable. Et pourtant, à chaque étape, plusieurs biais se sont glissés dans la décision. Débriefons tout ça. Le premier, c'est l'effet blouse blanche. La parole d'un professionnel, même éloigné du sujet, pèse plus lourd que celle d'un inconnu. Pourtant, il est infirmier, il n'est pas médecin spécialiste de la pathologie de votre proche. On y combine l'hypsédixitisme, puisque c'est également votre ami en qui vous avez confiance. S'y ajoute le biais de confirmation. En cherchant à se rassurer, on ne retient que les informations qui vont dans le bon sens. On écarte les critiques jugées exagérées ou malveillantes. Mais ici... Deux autres biais sont venus refermer le piège. D'abord, les fameux témoignages. Effectivement, ils étaient vrais. Mais vous êtes tombé dans le biais du survivant. Je vous explique. Sur mille malades ayant essayé ce traitement, certains allaient guérir de toute façon. Par hasard, par rémission spontanée ou par résistance naturelle. Ce sont eux qu'on entend, eux qu'on voit et eux qui témoignent. Les autres, ceux pour qui le traitement n'a rien changé, ne peuvent plus témoigner. Ils sont morts. Leur silence renforce l'illusion. Enfin, nous pouvons noter la confusion entre corrélation et causalité. Le fait que quelques survivants aient suivi ce traitement ne prouve pas que c'est lui qui les a sauvés. Tout s'emboîte avec cohérence jusqu'à l'erreur finale. Vous l'aurez compris, les biais cognitifs peuvent être anodins mais aussi menés au pire. Comme toutes les illusions d'optique, ils ne peuvent pas être éradiqués, mais on peut en réduire la probabilité d'occurrence et surtout le coût décisionnel. Ils sont mécaniques. Ils font partie du fonctionnement même de notre esprit. On ne peut ni les annuler, ni les ôter. Ils reviendront encore et encore. Et c'est normal. Il faut composer avec. Parce que si l'on ne tombait pas dedans, ce ne seraient plus des biais. C'est leur principe même. Le biais, c'est ce que l'on ne voit pas venir. C'est ce raisonnement fautif, cette illusion cognitive qui, inlassablement, nous trompe. Alors non, nous ne pouvons pas supprimer les biais. Nous pouvons toutefois en anticiper certains, les détecter plus souvent et en limiter les conséquences. Pour cela, il s'agit de préparer le terrain pour mieux décider, mettre en place une hygiène mentale, une rigueur épistémique, installer des protocoles de pensée, des réflexes, des garde-fous, des red flags, qui nous aideront à repérer plus souvent nos défaillances cognitives. Car oui, certains passeront toujours entre les mailles du filet. Mais si, sur 100 raisonnements fautifs, nous en décelons 20, là où auparavant nous n'en détections que 3, c'est déjà un immense progrès. C'est cela, la vigilance intellectuelle. Apprendre à se surprendre en train de se tromper, et y prendre plaisir. Apprendre, comme le disait Gaston Bachelard, à penser contre son cerveau, contre l'élan instinctif, contre l'illusion du « je le sens bien » en toutes circonstances. La zététique peut nous y aider. La zététique, c'est l'art du doute, un ensemble d'outils d'esprit critique. Vérifier les faits, questionner les sources, confronter les arguments, chercher le contrefactuel, c'est un entraînement. Une discipline, à ne pas confondre avec la mécanique du soupçon, celle de ceux qui doutent de tout, sauf d'eux-mêmes et souvent avec des méthodes discutables. Cet esprit critique, c'est comme toute discipline, cela demande de l'effort. C'est un peu comme le sport, au début ça fatigue, ça agace, ça demande du temps. Puis peu à peu, le doute devient un réflexe sain, une posture mentale. On apprend à apprécier la légère gêne que provoque la suspension du jugement. à trouver de l'intérêt dans la frustration de constater qu'on s'est trompé et à accepter le malaise d'assumer cette erreur en société parce qu'on sent que tout ceci précède une décision plus juste. Car c'est bien là notre objectif commun, prendre de meilleures décisions. On ne peut pas bien décider si, à la base, le raisonnement est faussé. Décider lucidement, c'est admettre nos limites et refuser la complaisance. Il n'y a, à mon sens, ni astuce ni recette miracle pour éviter les biais. Seulement une hygiène mentale, une posture à long terme, pas un coup d'éclat, mais une course de fond. Cependant, il s'agit de nuancer notre propos. Il faut tout de même rappeler que les biais cognitifs ne sont qu'une pièce du puzzle parmi tant d'autres. Leur vertu explicative est circonscrite. Ils ne sont pas la seule et unique réponse. Par exemple, il existe le bruit, ces variations aléatoires du jugement, et puis toutes les manipulations extérieures, les sophismes, les discours fallacieux, les influences sociales, émotionnelles ou idéologiques, qui elles aussi perturbent nos décisions. Et la liste est longue. Autrement dit, il existe une multitude de paramètres différents qui viennent influencer parfois subtilement notre processus décisionnel. Alors, si vous découvrez ces mécanismes pour la première fois, ou que vous les comprenez désormais un peu mieux, j'espère que ce podcast vous aura offert quelque chose de précieux. La liberté de choisir à quelle qualité de raisonnement futur vous aspirez.