Speaker #0Bienvenue dans Transclassos. Ici, on parle de classe sociale, du mythe du mérite, du club un peu trop fermé de la culture. Je m'appelle Peggy Pexy Green. Parfois je raconte, parfois j'écoute. Des artistes issus de classes populaires prennent la parole. On rit, on se révolte, on fait entendre notre voix. Bienvenue dans Transclassos. Aujourd'hui, je vais vous raconter la révélation que j'ai eue autour d'un acte quotidien qui est la douche. En tant que transclasse, en tant que transclassos, il y a quelque chose que j'ai réalisé au fur et à mesure du temps, c'est que beaucoup de mes habitudes ou de mes « goûts » venaient en fait de ma classe sociale, venaient des habitudes que j'avais avec mes parents, avec ma famille. que notre ami Bourdieu appelle socialisation, donc tout ce qu'on intègre, tout ce qu'on apprend, comment on se comporte, lever la main en cours, faire la bise ou pas, ou dans sa famille, comment on se comporte dans le milieu de travail dans lequel on évolue, toutes ces choses-là. Et toute cette socialisation, donc, ça donne un résultat qui est ce qu'on appelle l'habitus, que Bourdieu et d'autres sociologues... Et ces étudiants et étudiantes, notamment, apparemment, dont il s'est largement inspiré, nomment l'habitus. C'est-à-dire que c'est vraiment des réflexes qu'on a en nous, dont on ne se rend pas du tout compte, et qui font qu'on agit d'une certaine manière. Bon, là, je fais très court. J'ai fait une conférence performée sur ce sujet, une conférence gesticulée sur le sujet de Transclassos, qui parle notamment de ça, de ces concepts de sociologie. qui éclaire pas mal de choses en fait sur les classes sociales et tous les sujets qui nous agitent dans ce podcast. Donc ma révélation du jour que j'avais envie de partager avec vous, elle date pas d'aujourd'hui, elle date quand même de quelques années. En gros, quand je suis venue en Belgique, moi je suis française d'origine et je suis venue faire mon master spécialisé en Belgique. Et ensuite j'ai trouvé un travail. cadre dans ma première vie, enfin ma deuxième vie. Et à ce moment-là, je me suis rendue compte qu'il y avait des gens qui se douchaient le matin. Et je me suis dit, mais quelle dinguerie, c'est trop bizarre. Vraiment, je ne savais pas que des gens qui se lavaient le matin. Je ne comprenais pas du tout le délire, en fait. Pour moi, c'est évident. qu'on se lave le soir. C'est-à-dire, on passe sa journée. Déjà, on était propre le matin parce qu'on s'est couché la veille propre. On passe sa journée et en fait, le soir, on est sale. Donc, on se lave. Et voilà. Et en fait, je me rends compte que certaines personnes se lavent le matin. Mais pire que ça, au bout de quelques mois, je me rends compte en fait que la plupart des gens autour de moi se lavent le matin. Et vraiment, je me dis, mais c'est dingue ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Ce n'est pas du tout quelque chose de belge. Non, pas du tout. Ça, je m'en rends compte, parce que je fréquente des gens de toutes nationalités belges et autres. Et en fait, je me dis, c'est marrant. Tiens, j'ai un goût différent des autres. Ce n'est pas la première fois, ni la dernière. Mais c'est quand même surprenant pour moi que toutes les personnes que je fréquente se lavent le matin. Et me trouvent bizarre, du coup. Et en fait, avec le temps et mes éclairages psychosociologiques, j'ai compris qu'en fait, tout ça, ça venait tout simplement de ma socialisation et de ma famille, puisque comme mes parents avaient des métiers manuels, donc mécanicien et coiffeuse, quand ils rentraient le soir, déjà mon père, il avait du cambouis sous les ongles, et ça, bonne chance pour enlever du cambouis sous les ongles, c'est eux qui en ont déjà eu, vous savez, c'est une espèce de graisse noire dégueulasse. Et ça s'incruste dans la peau. Ma mère, elle avait passé sa journée debout, sur des talons, à mettre les mains dans le shampoing, à s'abîmer le corps aussi, avec les lalacs qui se reposent. Qu'on respire, qu'on inhale, c'est toxique. Vraiment, c'est des particules volatiles pas du tout bonnes ni pour la peau, ni pour les poumons. Mais aussi toutes les substances de couleur, d'ammoniaque, etc. A l'époque, c'était encore pire que maintenant, ce qu'il y avait dans les produits. Et donc, de toute façon, ils étaient harassés, fatigués, et ils avaient transpiré toute la journée, forcément, vu leur métier. Donc, dès qu'ils arrivaient à la maison, ils filaient sous la douche pour être propres et pour se mettre en pyjama. Habitude qu'ils m'ont transmise et que j'ai gardée. Une fois que j'étais dans des longues études et ensuite dans un métier de bureau, bien au chaud, assise derrière mon desk, j'ai continué à me laver le soir en pensant que c'était ma préférence. Je suis convaincue que c'est ma préférence. C'est pas moi qui ai décidé from the beginning. C'est vraiment quelque chose... Je vais mettre des manglets. Sorry. Donc, en fait, c'est quelque chose qui est vraiment hérité. Et toutes les personnes que je fréquentais, au final, personne n'avait des parents qui exerçaient des métiers manuels. Donc, les gens avec qui je pouvais partir en week-end ou bien on faisait une activité, un stage ou quoi, d'un pro ou autre, et je voyais que tout le monde se lavait le matin, Ces personnes-là ont des parents qui étaient de classe en général d'ailleurs plutôt supérieure ou moyenne supérieure et qui en aucun cas ne rentraient transpirant de leur travail. Ça n'a rien à voir avec transclassos, artistes ou pas, c'est plus une question de trouvaille, de révélation en tant que transclasse tout court. Et le petit lien que je peux faire par rapport au milieu artistique... à mon travail actuel, sur lequel je vous propose de partager mes réflexions, c'est que moi maintenant je donne beaucoup de cours, je donne beaucoup de cours le soir aussi d'ailleurs, cours d'impro en tout genre, et donc je suis quand même debout et je bouge quand même mon corps, je dois dire, je ne suis pas assise dans un bureau, mais ce n'est pas du tout aussi fatigant que les métiers de mes parents, en aucun cas. Et quand on va jouer, quand on a ce bonheur-là, d'aller jouer sur scène, et bien oui, effectivement, déjà entre le stress, le trac, les emballements, etc., on est aussi, dans un sens, en train d'utiliser son corps. Donc c'est pas un métier, moi j'ose pas dire manuel, parce que vraiment la pénibilité du travail d'ouvrier, la pénibilité du travail qu'exerçait chacun dans leur métier, la plupart des membres de ma famille, ça n'a rien à voir avec la pénibilité d'un acteur ou d'une actrice, normalement. sauf un cas exceptionnel où on travaille avec des fous, je ne citerai pas de nom. Mais donc voilà, pas du tout en termes de pénibilité, pas du tout comparable. Par contre, en termes d'utilisation du corps, oui, effectivement, on est dans un espace en train d'utiliser notre corps pour notre travail et de mettre à profit tout ce qu'on peut mettre à profit quand on est en train de bouger. De proposer quelque chose basé sur le mouvement, sur la parole, et pas d'être coincée à un bureau derrière un ordinateur et un écran. Et donc moi je peux en parler aussi de mon niveau, puisque j'ai fait tous ces mouvements de classe, divers mouvements de classe, en passant de mon environnement familial pour aller dans un environnement de cadre et un milieu international, pour finalement... tout quitter d'émissionner et me retrouver à pouvoir enfin faire ce que j'ai envie de faire, c'est-à-dire travailler dans le domaine du théâtre et de l'impro. En tant que prof, en tant que comédienne et créatrice de spectacle, quand on arrive à pouvoir vendre ses spectacles ou se produire, ce qui heureusement arrive, mais enfin bon, dans les conditions actuelles et le gouvernement actuel et les politiques culturelles actuelles, ça devient complexe. Heureusement pour moi, comme j'ai été à la fois serveuse, vendeuse de crêpes et aussi petite main dans des usines, je sais qu'il y a toujours moyen de se reconvertir. Voilà, c'était une petite note un peu cynique de fin parce que les temps sont durs en Belgique, en France et ailleurs pour tous les milieux de la santé, de la culture et du soin notamment. A très vite pour la suite. N'oubliez pas de mettre des étoiles et de partager. Ça fait vivre le podcast vraiment, vraiment. Parce qu'il n'y a pas d'autre pour le produire que vos partages et vos étoiles.