- Speaker #0
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode de Vidal et moi. Aujourd'hui on s'attaque à un sujet qui est plus que d'actualité, la gestion de la pénurie des médicaments. Vous le savez, ces ruptures de stock sont devenues un véritable casse-tête au quotidien, aussi bien pour les pharmaciens que pour les patients. Mais face à ces difficultés, une question se pose, comment gagner du temps pour trouver rapidement des alternatives thérapeutiques et est-ce possible d'alléger la charge mentale au comptoir tout en assurant la sécurité et la continuité des traitements ? Aujourd'hui pour en parler... J'ai le plaisir de recevoir Camille Stavris. Bonjour.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Alors, vous êtes pharmacienne titulaire à Marseille et on vous connaît également sous le nom de Camoxycyline sur les réseaux. Alors, vous avez su fédérer une communauté fidèle autour de la pharmacie en mêlant humour, pédagogie et prise de position.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Alors, avant d'aborder le sujet de la pénurie des médicaments, j'aimerais qu'on revienne sur votre parcours sur les réseaux sociaux. Ma première question, c'est qu'est-ce qui vous a donné envie de vous lancer sur les réseaux ?
- Speaker #1
Alors... Ça a commencé il y a deux ans. En 2023, les officinaux avaient quand même le moral en berne, je trouve. En tout cas, nous, c'était notre cas et c'est ce qu'on voyait chez nos confrères. On était assez déprimés. Le Covid nous a mis un gros, gros coup. Ça a été très difficile, la gestion du quotidien en officine. Et voilà, on avait un gros coup de mou, aussi l'impression d'avoir énormément de temps libre soudainement. Ce qui aurait dû être agréable. Et en fait, ça n'a pas été tant que ça. On s'est retrouvés un peu comme un saut dans le vide. Et donc, on s'est dit, avec mon équipe, c'est une de mes employées, ma préparatrice Séverine, qui est aussi une de mes meilleures amies, qui m'a dit, on rigole tout le temps entre nous, viens, on essaye de faire se marrer les autres aussi. Et donc, on a fait une vidéo pour rire. On s'est dit qu'on allait parler de ce qui se passait en back-office dans les pharmacies, ce que les gens ne voient pas. Et puis, ça a marché dès la première. Et donc, on a continué.
- Speaker #0
Effectivement, au début, vous tourniez plus le compte sur le ton de l'humour. Aujourd'hui, il y a plus de prises de position. Est-ce que pour vous, c'est important justement d'alterner ces deux registres aujourd'hui ?
- Speaker #1
Oui, je pense que c'est très important. Après, ça va de pair avec ma personnalité. J'ai toujours été quelqu'un de très engagé. Je dis tout haut ce que... Parfois les gens peuvent penser tout bas, ça ne me gêne pas d'être porte-parole, ce n'est pas un problème pour moi. Je pense qu'il est temps de rétablir certaines vérités et donc j'ai décidé, oui, de prendre position sur certains sujets d'actualité.
- Speaker #0
Alors vous avez sensibilisé notamment votre communauté sur les problématiques quotidiennes des officines. Vous dévinquez également certaines prises de parole et clichés qui circulent autour des pharmaciens. Aujourd'hui, j'aimerais parler de la pénurie des médicaments qui doit être une problématique pour vous. Quelle est aujourd'hui l'ampleur de ces pénuries en officine ?
- Speaker #1
Il faut poser le contexte. On doit pouvoir faire la différence entre trois termes parce que le mot pénurie englobe beaucoup de choses. Il y a les ruptures de stock. La rupture, c'est qu'il n'y en a pas. Il y en a zéro en France. On n'en retrouvera aucune boîte. Ensuite, il y a les tensions. C'est-à-dire que même s'il y a deux boîtes en France, une dans le nord, une dans le sud, C'est en tension, ce n'est pas en rupture. Et le dernier point, c'est ce qu'on voit apparaître sur nos logiciels quand on essaye de faire une commande, c'est quota, c'est un manque de cotation. Et ça, c'est quand le laboratoire va être taxé s'il vend plus que son engagement initial. Donc, il se met en rupture et il vend à l'étranger plus cher. Les données qu'on a, les données du DREES, c'est une direction de statistique en France, montrent qu'on est passé de 200 ruptures en 2019 à 800 en 2024.
- Speaker #0
Et pour vous, quelles en sont les principales causes ?
- Speaker #1
Alors, elles sont variées les causes. Il y a plusieurs raisons, on ne peut pas trouver une seule explication. Déjà, il peut y avoir un dysfonctionnement dans une usine, ça a été le cas pour la Sertralim. Il y a eu un problème de qualité, ça a été mis en pause au niveau de la production pendant quelques temps. Le temps que ça reprenne, on a été en rupture totale sur tout le territoire. Après, il y a les détournements d'usages. C'est ce qu'il y a eu avec l'Ozempic, le Trudy City, qui ont été détournés de leur usage à des fins d'amaigrissement. Ça a entraîné une rupture massive. Il y a aussi le problème des lieux de fabrication. Ça, c'est un gros sujet. La grande majorité des matières premières et même des produits finis viennent d'Inde et de Chine. La prise en charge de la santé dans ces pays est en train d'évoluer. Ces pays commencent à vouloir se soigner comme les Occidentaux. Forcément, on se retrouve avec... un peu moins que ce qu'on avait auparavant. Tout ce qui nous revenait directement est aujourd'hui partagé. On n'est plus en France les seuls destinataires de ces médicaments-là. Donc pour ça, il faudrait à un moment relocaliser en Europe la fabrication. Emmanuel Macron a prévu une usine de fabrication pour le paracétamol et pour des insulines aussi, ce qui serait une très bonne nouvelle. Il y a encore une autre cause, c'est les pics de prescription. Ça a été le cas pour la moxicilline. ça c'était en... post-Covid, enfin pendant le Covid. Il y a eu un pic de prescription d'amoxicilline pendant le Covid, évidemment pas à juste titre, puisque le Covid est une virose, et que pas tout le monde était surinfecté, et en fait le pic de prescription injustifié lié au Covid a entraîné une rupture. Dernier point, évidemment, et pas des moindres, c'est le prix de remboursement par la sécurité sociale, qui est trop bas en France. Les industriels sont forcément moins enclins. à avoir des stocks valables et costauds pour la France.
- Speaker #0
Quelles conséquences concrètes ça a sur votre travail au comptoir ?
- Speaker #1
Tout le temps qu'on passe à gérer ces problèmes de pénurie, c'est du temps qu'on ne passe pas avec nos patients, pas avec nos équipes, pas au comptoir et pas à faire tourner une officine. Et en conséquence majeure également, ce sont les craintes des patients. et tout ce qui en découle.
- Speaker #0
Et si vous deviez estimer combien de temps un pharmacien perd chaque jour, chaque semaine à rechercher des alternatives ?
- Speaker #1
Entre la recherche non spécifique, c'est-à-dire le temps que je passe tous les matins et plusieurs fois dans la journée à vérifier est-ce qu'un produit est revenu à la commande, est-ce que j'ai la possibilité de le commander, etc. et la recherche pour les patients, pour le coup on se répartit entre toute l'équipe, je dirais que ça prend au moins une heure et demie pour une personne en équivalent temps plein.
- Speaker #0
Ces dernières années, il y a eu des ruptures de stock, il y a eu des pénuries aussi de médicaments. Est-ce que vous trouvez quand même que ça ne fait qu'augmenter d'année en année ?
- Speaker #1
Alors, moi, mon ressenti, je dirais que oui. Après, factuellement, les données du DREES dont j'ai parlé tout à l'heure montrent que c'est en train de diminuer, qu'il y a eu un pic en 2023-2024 autour de 800 ruptures. Encore une fois, ça ne prend pas en compte les cotations et les tensions. Moi, mon ressenti, c'est de ne faire quasiment plus que ça. Des recherches d'alternatives, de passer des coups de fil à des confrères, d'essayer d'appeler des médecins pour trouver une alternative, de renvoyer le patient chez son médecin, de se faire dépanner. Mais factuellement, le DRES nous dit que c'est en train de baisser et c'est plutôt une bonne nouvelle que la tendance soit à la baisse.
- Speaker #0
Alors, quelles sont les solutions et les perspectives qui existent actuellement pour aider les pharmaciens à gagner du temps ?
- Speaker #1
il y a le coût des... préparation possible pour certains médicaments. Évidemment, quand c'est un médicament extrêmement technique, c'est absolument impossible. Il y a quelque chose qui est intéressant, c'est que depuis 2021, un décret est en train d'application pour prévoir ce qu'on appelle un PGP, un plan de gestion des pénuries pour les médicaments d'intérêt thérapeutique majeur. Les industriels pour tous médicaments d'intérêt thérapeutique majeur s'engagent à rédiger un PGP ce qui permet d'établir un stock tampon fixé à deux mois pour les MITM, les médicaments de thérapie apothique majeure. Et cette durée peut évoluer selon certains critères. Concrètement, en tout cas, en attendant, en pharmacie, des fois on n'a pas le produit. Et donc c'est intéressant d'avoir mis en place ce principe de stock de sécurité de deux mois. Moi j'attends de voir cet hiver ce que ça va donner. La NSM a établi un plan hivernal sur les ruptures de médicaments saisonniers, donc clairement les antibiotiques. Ce plan en tout cas ne nous dit pas grand chose, en dehors du fait qu'on n'a pas trop à s'inquiéter, donc voilà, qui vivra verra.
- Speaker #0
Et pour les patients, comment ces derniers vivent ces situations d'après votre expérience ?
- Speaker #1
Alors, en officine depuis le Covid, on ressent un net changement dans l'attitude de nos patients, de manière globale. Il y a beaucoup beaucoup plus d'agressivité, beaucoup plus de violence même. Tout a été déclenché à partir du Covid, donc c'est effectivement toujours la peur. qui génèrent la colère et qui entraînent des situations très compliquées en officine. Donc ça, c'est pour poser un peu les bases. Déjà, depuis le Covid, on se sent parfois menacé, ce qui ne nous était pas vraiment arrivé avant. Là, les pénuries, ça n'aide pas. Ça ne nous aide pas parce qu'il y a une grande incompréhension de la part des patients, déjà. Beaucoup de peur. Ils ont extrêmement peur de devoir arrêter un traitement qui fonctionnait bien. Et évidemment, parfois, de la colère, on a eu des agressions physiques dans mon officine. Ça arrive, ça arrive rarement, mais ça arrive. En fait, c'est très compliqué d'arriver à faire comprendre qu'on n'y est pour rien et qu'on est tout aussi impacté que nos patients, même si on ne prend pas ce traitement-là. Pour moi, les médias ont un rôle à jouer là-dessus. Au lieu de communiquer, par exemple, sur la rupture de la sertraline ou de la kétiapine, c'était martelé de partout. On entendait au JT qu'il n'y avait plus de kétiapine. Ça a eu un effet, ça a généré énormément d'anxiété chez les patients sous kétiapine. Et il y en a beaucoup qui ont arrêté soudainement leur traitement alors qu'on pouvait en trouver. On avait des solutions. J'ai eu des patients qui avaient fait tout Marseille, qui en cherchaient partout et qui me disaient « Bon ben voilà, j'ai arrêté mon traitement, j'en prends plus depuis une semaine. » Alors qu'on a Vigirupture, on se connecte sur Vigirupture, on en trouve une boîte. Parfois elle est un peu loin, mais on a... toujours des possibilités.
- Speaker #0
Est-ce que vous avez des exemples ou une meilleure organisation qui a pu chez vous changer la donne en officine ?
- Speaker #1
Alors, numéro un, c'est Vigirupture. On est obligé de fonctionner avec ce site qui nous dit la disponibilité dans les autres officines de toute la France, toutes les officines qui sont référencées sur ce site. C'est très utile. Beaucoup de mes confrères ne l'utilisent pas parce que c'est un patient où on perd une vente, on perd une ordonnance. J'estime que la santé du patient prime et qu'on ne va pas se dire « zut, je n'ai pas vendu ma boîte » . Il faut renvoyer le patient vers une pharmacie qui a la boîte pour assurer la continuité des soins. C'est indispensable. Après, selon le grossiste, il y a sur leur plateforme un retour de disponibilité à la commande. Moi, mon grossiste a ce système-là, je l'utilise toute la journée. Parfois, j'ai des bonnes surprises. J'ai eu de la colchicine il n'y a pas longtemps, j'étais très contente. Ensuite, les confrères. On peut avoir parmi nos confrères quelqu'un qui avait du stock pour une raison X ou Y. C'est important, encore une fois, d'être proche de ses confrères. Et après, dernière solution, c'est de créer une commande de manquant qu'on passe plusieurs fois par jour.
- Speaker #0
Pour terminer, si vous deviez donner un conseil pratique à un confrère pour mieux gérer ses situations au quotidien, ce serait quoi ?
- Speaker #1
J'ai un seul conseil, c'est s'armer de patience. Et le pharmacien est assez bon pour ça. Je trouve qu'on l'a bien prouvé ces dernières années.
- Speaker #0
Très bien, parfait. Eh bien, merci beaucoup Camille. Où est-ce qu'on peut vous retrouver sur les réseaux ?
- Speaker #1
On peut me retrouver sur Instagram, sur TikTok et sur Facebook, sous le nom de Camoxycyline.
- Speaker #0
Très bien, on va mettre tous ces liens dans la description de nos vidéos. Merci beaucoup.
- Speaker #1
Merci à vous.
- Speaker #0
Merci à toutes et tous d'avoir écouté le podcast jusqu'au bout. Tous les épisodes de Vidal et moi sont disponibles sur Spotify, sur Deezer et également sur notre page YouTube. A très vite pour un prochain épisode.