Speaker #0Salut Internet, et bienvenue sur Vie, ma vie d'artiste raté, le podcast qui vous dévoile l'enfer du décor d'une vocation très souvent fantasmée. Alors, je pose mon petit baluchon, et aujourd'hui, je vous parle de tragédie, de kakémono et de collectivisme. Je m'appelle Adrien, je suis musicien professionnel depuis 20 ans, et je propose également des séances d'accompagnement, des séances de mentorat pour vous aider. de l'intention à la performance, à développer confiance et équilibre. La question que je me pose aujourd'hui, c'est celle du collectif. Comment le collectif me fait sortir de mes ornières, comment parfois le collectif me fait sortir de ma zone de confort, et comment dans le collectif, parfois, je peux créer différemment. Donc forcément, c'est la question du rapport à soi, du rapport à l'autre, et comment la perception de l'autre, du collectif, me fait changer la manière dont je me perçois moi-même. Je ne sais pas si tu as déjà connu ça, de te retrouver d'un coup à créer dans un univers qui est complètement différent pour toi. Et en tout cas, là où j'ai envie de témoigner, c'est comment je me suis retrouvé à créer la musique pour une pièce de théâtre. et à participer à cette pièce pendant un mois au festival d'Avignon. Alors, je pose mon petit balouchon, et comment ça s'est passé cette affaire ? Eh bien, j'ai un super pote qui s'appelle Joe, avec qui j'ai fait plein de projets, et à l'époque on jouait beaucoup ensemble. Et un matin, il vient me voir et il me dit Adrien, tu fais quoi cet été ? Je lui dis Je ne sais pas mon vieux, je ne sais même pas ce que je fais demain. Et il me tape dans l'épaule et il me dit Allez, je t'embauche. C'est parti, on va créer la musique pour une pièce de théâtre. On part un mois à Avignon. L'offre est hyper alléchante, donc je dis Oui directement. Donc quelques mois avant Avignon. Il m'introduit auprès de la compagnie, donc c'est une compagnie qui existe, avec laquelle lui travaille depuis un moment. La pièce a déjà été créée en amont, mais là c'est une recréation, il y a des nouveaux comédiens. Bref, c'est un peu une nouvelle équipe, mais j'ai l'impression d'être l'élément le plus frais, le plus nouveau. La pièce de théâtre qu'on va jouer, c'est une relecture d'électre par Mishima, qui s'appelle L'arbre des tropiques. C'est une pièce assez dure. avec des femmes vengeresses très fortes, il y a un couple frères-sœurs qui ont une relation très proche, très fusionnelle, avec quelque chose de quasi incestueux. Donc c'est un thème très lourd, c'est une pièce assez sombre, qui va être assez minimaliste dans la mise en scène, avec assez peu de décors. Et tout le projet du spectacle, c'est de faire de la transversalité d'art, où il va y avoir... les comédiens en jeu, une projection de vidéo derrière, et les musiciens qui sont directement sur scène. Donc l'instrumentation, c'est moi et mon auguste contrebasse, mon pote Joe et sa flûte, et puis des boucles qu'on va déclencher via un ordi, via Ableton. On commence les répétitions, nous en amont on a créé plein de trucs. Ah oui, ce qu'il faut savoir, je ne sais pas si ça résonne pour vous, mais parfois vous êtes habitué à être dans un certain serrail, à travailler d'une certaine façon. Et par exemple, moi à l'époque je travaillais déjà pas mal en musique classique, où on est habitué à être payé au service pour les répétitions, et parfois... Je sais pas, on a 5 services avant de faire 2 concerts, parfois on a même plus de services, et on trouve le moyen de se plaindre, mais quand tu découvres le monde du théâtre, et bien c'est une autre limonade, parce que le monde du théâtre c'est une vraie jungle, il y a beaucoup de compagnies, des compagnies qui fonctionnent avec des moyens parfois, enfin vous voyez, il y a de moins en moins de subventions, donc parfois des moyens... vraiment des bouts de ficelle, voilà, parfois c'est l'argent du metteur en scène, donc là, bon, le deal c'est, on sera payé pour Avignon, mais pas de sous-sous pour la création, donc pas de sous-sous pour créer la musique, et pas de sous-sous pour toute la période de création avec les comédiens sur scène. Mais bon, c'est ok, je suis ok avec le deal, allons-y. Donc nous on a écrit plein de musiques, des trucs assez alambiqués, on a bien recherché, et la premier jour de répétition, bam, on s'aperçoit que ça ne marche pas du tout. Ben non. En fait, on a trop de musique par rapport au texte, du coup on couvre les musiciens, les comédiens, pardon, et quand on commence à jouer nos phrases, on s'aperçoit qu'on est trop bavard par rapport au texte. Donc il va y avoir tout un jeu comme ça de chat subtil pour réussir à se glisser musicalement dans les pas des comédiens, à travailler leur rythme. Et puis moi je vais adorer parce qu'en fait c'est la première fois que je renoue avec le théâtre depuis mon abandon, quand j'avais 18 ans et que j'étais ce grand adolescent orgueilleux. Donc je suis ravi, et en plus tous les matins de la création, on va travailler avec les comédiens au travail de cœur, c'est vraiment la mise en corps, et c'est comment unifier les corps pour avoir un propos cohérent tous ensemble. Et là je vais vraiment kiffer ce travail collectif, ce travail corporel, tout ce qu'on va mettre en jeu ensemble, tous les exercices qui vont nous confronter à des choses qu'on ne fait pas du tout. Dans la vie de tous les jours, pouvoir par exemple faire des reptations au sol avec tout le monde, se serrer les uns contre les autres, mais je vais adorer ça. Bref, la création se passe bien, on est dans l'incandescence de la création, à forger petit à petit, et on arrive au bout de la création, on est assez fier de ce qu'on a à présenter, on fait une première présentation dans notre lieu de résidence, tout se passe bien, et puis vient, peut-être deux semaines avant, une réunion pour savoir exactement comment ça va se passer. Et ben là, je déchante, mon ami. J'apprends qu'on va tous être logés au même endroit, donc ça, bon, je m'en doutais. Dans une maison, donc ça, c'est plutôt cool. Mais j'aurai pas de chambre. Enfin, j'aurai pas de chambre. Je vais dormir dans une chambre, évidemment. Mais j'aurai pas de chambre à moi, donc intimité, zéro. Je vais dormir avec deux potes, puis une petite porte à côté avec un autre mec, donc voilà. J'apprends qu'en journée, il faut tracter. Donc il faut aller dans la journée vendre ta camelote et puis le soir, on va jouer le soir à 22h30. Oh là là, ça fait beaucoup ça ! Parce que jouer à 22h30, ça veut dire que les journées sont très longues, que tu sors très tard, et que t'as moins de chances d'avoir du monde. Mais bon, bref, je garde pour moi toutes mes râleries internes, j'ai vachement peur de la vie en collectivité, de me dire, mais vivre avec tout le monde en permanence, tracter, jouer, faire à bouffer, les courses, machin, mais bon, je dis rien, j'ai foi au truc, allez, j'y m'en, on charge le camion, Et c'est parti, petit coup de van, direction Avignon. Alors là, il y a un petit parfum de vacances, quand tu traverses la France comme ça, pour te rendre à Avignon, bah ouais, c'est plaisant, c'est plaisant, tu vois les paysages qui changent, les chânes de lavande, enfin c'est bon. Et on arrive à Avignon, on arrive dans la maison, on découvre la maison, la maison est chouette, géniale. Petit apéro tous ensemble, petite réunion aussi, alors nanana, ça va se passer comme ça. Le lendemain, on est sur le pied de bataille, on commence pas à jouer tout de suite, donc on commence à préparer les affiches. Et alors là, quand tu vas afficher Avignon, c'est la jungle, mais la méga jungle. Tu vois, nous on se baladait dans la rue avec des échelles pour monter le plus haut possible, pour que ton affiche soit visible, trouver les endroits les plus subtils, pour que les autres compagnies les pas mises, enfin bon, c'est tout un micmac. Mais c'est assez fun à faire, c'est assez rigolo, puis tu vois, on est en groupe, on est portés. Il y a toujours un qui a une idée mieux que l'autre, se fait des blagues, c'est rigolo. Et puis nous, on est des petits malins, enfin c'est le metteur en scène qui est un petit malin, il a prévu ce qu'on appelle un kakemono. Kakemono ! C'est un immense, je sais pas, une espèce d'immense affiche, mais géante, qui fait 3 mètres de haut, et il faudra se balader dans la rue pour tracter dans la journée, parce qu'à Avignon, tu tractes. À Avignon, tu vas dans la rue quand tu fais partie du off. du festival off, parce que le festival in, c'est souvent des grosses compagnies subventionnées, des spectacles achetés, donc c'est un fonctionnement à part. Mais le off, c'est vraiment, tu viens faire ta promotion, dans l'espoir que ton projet soit acheté pour la saison, ou voire même les saisons suivantes. Donc on se balade avec ce grand kakemono. Seulement, on n'avait pas prévu, en fait, c'est pas du tout pratique. Donc on le fixe avec des espèces de bouts de bois, ça devient une espèce de voile. Je revois mon pote Joe partir le matin avec le kakémono, il l'avait fixé sur son vélo. On aurait dit une planche à voile sur l'asphalte. Et là, je le vois partir. Et puis le metteur en scène a une idée incroyable, il nous dit, les musiciens, si on veut vraiment communiquer, et que les gens comprennent qu'il y a de la musique sur scène, il faut que vous tractiez avec vos instruments. Ah bah génial, donc je me retrouve dans les rues d'Avignon, hop, petite roulette, j'enlève la roulette, je mets la pique, et puis à jouer, en plus on fait pas de la musique de balle, on fait pas de la musique de foire, c'est une musique qu'on a composée pour une tragédie japonaise, donc... Mais bon, c'est plutôt rigolo à faire. sauf un jour où je tire un peu la tronche et je dis aux autres écoutez, non moi je là je vais pas tracter, j'ai pas envie et donc je m'échappe avec ma contrebasse et ma roulette dans une petite ruelle parce que voilà à Avignon il y a du monde, beaucoup de monde donc voilà, si comme moi t'es un peu introverti à un moment tu satures donc je vais dans cette petite ruelle et j'entends l'acoustique et je me fais waouh ça sonne incroyable, donc je sens ma contrebasse je commence à jouer Là, il y a un badaud qui passe, qui s'arrête, un deuxième qui s'arrête. Je suis bien, je suis dans mon monde, j'improvise, je joue intuitivement, instinctivement. Pour moi, c'est un petit moment de reconnexion dans cette frénésie de création, dans cette frénésie de collectivité, d'organisation. Et puis là, je vois mon pote Joe qui arrive avec sa flûte. Il sort discrètement sa flûte et il commence à improviser sur mes traits de contrebasse. Et là, cette espèce de petit échange magique musical qui passe au-delà des mots, avec ces quelques badauds qui nous écoutent. Je sais pas, on improvise peut-être trois quarts d'heure, comme ça, puis on s'arrête spontanément de jouer. Les badauds nous applaudissent, et là, ils nous balancent des petites pièces, comme si on était des menestrels du Moyen-Âge. Bon, c'était cool, on a pu se payer un petit apéro. Bref, là c'est pour le côté tract, et puis première représentation arrive, donc là c'est toute une petite mécanique, c'est-à-dire avant même de monter sur scène, vu qu'à Avignon les pièces s'enchaînent, c'est-à-dire dans le théâtre, t'as une pièce à 9h, une pièce à 10h, une pièce à 11h, une pièce à... Et bien nous, tu vois, à 22h on est là, allez vite, on a un quart d'heure pour tout monter, donc... Il y en a un qui prend l'ampli, il y en a un qui monte, tu vois, la structure. On avait une espèce de structure accrochée qui a été faite par un plasticien qui devait symboliser cet arbre des tropiques. Une espèce de structure en plastique avec des boules comme ça. C'était très beau, mais qu'est-ce que c'était pas pratique, ça. Bref, t'as même pas commencé à jouer que t'es déjà en mode charge mentale, plus, plus, plus, plus. Et là, on commence à jouer, donc il y a du track, machin, mais... On est bien, on est tous ensemble, petit travail de cœur, petite connexion, et là on commence à jouer. La première représentation se passe super bien, on est bien sur scène, on a des bonnes sensations, seulement, comme on le savait, quand tu joues une tragédie japonaise à 22h30, t'as pas grand monde. Donc le climax qu'on ait eu sur nous, peut-être 25 en représentation, c'est peut-être 35-40 personnes, dans un théâtre qui peut accueillir jusqu'à 300 personnes. Ça c'est une des réalités d'Avignon, il faut se le dire. c'est que t'es pas sûr de faire l'unanimité, surtout quand t'es une petite comédie, une petite compagnie, et que tu fais de la tragédie. T'as plus de chance à Avignon si tu fais un bon pouet-pouet one-man show ou un gros spectacle familial dans l'après-midi, mais une tragédie japonaise, c'est pas évident. C'est pour ça qu'il faut venir armer Avignon, c'est bien, si vous avez l'occasion d'y aller et de le faire. mettez un petit billet pour une attachée de presse, quelqu'un qui va vraiment faire relayer les choses, ça peut vraiment aider. Et bref, on va jouer tous les soirs, et plus on va jouer, plus la pièce va prendre entre nous, plus on va être plongé dans la création, plus on va être imbibé des personnages, imbibé du texte, imbibé de la musique. En plus, on devait faire chanter une des comédiennes. Il y avait vraiment ce lien qu'on tissait entre nous. Tu joues à 22h30, donc tu termines assez tard, minuit, minuit trente. Et après, qu'est-ce qu'on fait à minuit trente ? On va boire des coups, c'est normal, c'est le jeu. On boit des coups jusqu'à 3h du mat. Et ça, c'est vraiment l'occasion de fédérer le groupe. Honnêtement, je pense qu'il y a un soir, on s'est tous retrouvés, petite terrasse à Avignon, très tard le soir, à bord des coups, jusqu'à tard. Et le lendemain, il y avait quelque chose de nouveau qui s'est créé entre nous, comme si cette petite cuite improvisée nous avait soudés. Et puis il y a bien sûr tout ce qui est inhérent à la vie de groupe, faire la tambouille, donc on organise, on fait des binômes par deux, tiens, machin et machin, vous faites le midi, machin et truc, vous faites le soir, billulez chouette, vous faites la vaisselle, moi je pensais honnêtement que tout ça, ça allait me gonfler, et en fait, c'est plutôt cool. Le fait de ne pas avoir d'intimité n'a pas été une souffrance pour moi tellement c'était joyeux, nouveau, créatif, pétillant. Il y avait aussi le fait de se faire porter par le groupe, c'était vraiment très agréable. Cette expérience d'Avignon pour moi a été... Plus que bénéfique, parce qu'en plus j'ai rencontré beaucoup de gens, il y a un des comédiens par exemple avec qui j'ai collaboré par la suite et j'ai composé la musique pour sa pièce. J'ai rencontré une autre comédienne pendant le festival avec qui j'ai collaboré et pareil j'ai pu écrire la musique pour sa pièce. Si je m'étais écouté complètement sur le côté collectif, le côté cohabitation, il y a une partie de moi qui ne serait pas allé. Et le fait de sortir de moi comme ça, fait que ça a généré plein de trucs. Et puis humainement, c'était une aventure incroyable. Donc je suis très très content d'avoir fait. Si vous avez l'occasion de le faire, et si vous avez l'occasion de collaborer sur d'autres médias, avec d'autres arts, je trouve que c'est tellement enrichissant, c'est tellement autre chose. Je crois que j'ai terminé ma petite digression. Est-ce que j'ai une réponse à ma question ? Comment le collectif nous sort de nos ornières ? Je crois que j'ai un peu répondu ou que j'ai des éléments de réponse. C'est qu'en effet... C'est quoi cette phrase déjà ? Seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin. Et bien là pour le coup je trouve que c'est vrai, cette intelligence collective m'a amené à aller plus loin dans la création, m'a amené à remettre en question mon jeu, ma façon de me placer, m'a aussi amené à travailler l'écoute. Aussi bien sur scène, parce que t'es obligé d'écouter différemment les comédiens, que l'écoute quand t'es dans un collectif, que tu vas vivre avec tout le monde, à quel moment je peux prendre de la place, à quel moment je me retire, tout ça. c'est la fin de cet épisode voilà n'hésitez pas à vous lancer dans les aventures collectives je trouve ça incroyable, n'hésitez pas à faire du théâtre c'est tellement joyeux, c'est tellement nouveau et puis surtout en tant que musicien je trouve que parfois on oublie son corps on travaille sur son instrument, on joue et en fait quand t'es comédien tu peux pas oublier ton corps donc quand tu vas travailler avec des comédiens tu vas reconnecter, tu vas renouer avec ton corps et ça je trouve ça tellement précieux tellement important Voilà, c'est la fin de cet épisode. Si ça vous a parlé, si ça a résonné pour vous, n'hésitez pas à partager. Mettez le maximum d'étoiles, ça participe grandement au référencement de ce podcast. On se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode. D'ici là, portez-vous bien, continuez à manger 5 fruits et légumes par jour. C'est excellent pour se protéger du soleil, avoir une peau pour accueillir le soleil d'Avignon. Et à très bientôt.