- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode du podcast « Vous avez les codes » , un moment pour partager des expériences, des connaissances et des idées innovantes sur le travail aujourd'hui et demain, vu sous le angle de la diversité, de l'équité et de l'inclusion. Avec, bien entendu, des personnalités inspirantes, des changemakers du quotidien pour démystifier, souligner les opportunités, mais aussi partager des pistes d'action. Dans ce nouvel épisode, nous allons parler de confiance, d'intelligence et d'intelligence artificielle. Quels sont les liens ? qu'on peut y trouver, qu'est-ce que l'on peut craindre et comment avancer sereinement. Quel impact tout cela peut avoir sur notre meilleur être au travail ? Pour répondre à toutes ces questions, j'accueille aujourd'hui Jérôme Lucereau, philosophe, psychologue et comparatiste. Il est président de Galance Conseil et Formation et fondateur de la fresque de l'IA. Jérôme, bonjour.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Comment est-ce que tu es tombé dans la marmite de l'IA générative et de l'IA tout court ?
- Speaker #1
Alors c'est une assez longue histoire. Il se trouve que j'ai passé à peu près toute ma carrière dans le monde universitaire et de la recherche, d'un côté, et puis de façon parallèle, je suis beaucoup intervenu au sein de plusieurs natures d'organisation, que ce soit des collectivités locales, des entreprises, des associations. Et il se trouve que le lien entre les deux est né en fait dans les années 85-86, où j'ai eu la chance de participer à un programme de recherche qui consistait à l'époque... à essayer de traiter des signaux sous-marins à travers la création d'un système expert. Et le système expert fait partie de cette histoire de l'intelligence artificielle. Bien entendu, à l'époque, le système était balbutiant. Il s'est largement virtualisé et mathématisé depuis. Voilà, donc depuis évidemment ces années-là, j'ai toujours suivi. de façon proche, parfois un tout petit peu plus lointaine, mais la plupart du temps de façon aiguë, les évolutions technologiques et surtout leur implication sur des notions comme l'identité, la conscience, en quoi ça nous fait quelque chose à nous, êtres humains, d'avoir ce type de « concurrence » dont on va parler aujourd'hui.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce que pour toi l'intelligence artificielle, Jérôme ?
- Speaker #1
Ah ben écoute Nora, c'est un vaste sujet et sur lequel il est difficile de trouver une réponse, parce qu'en effet, parler d'intelligence artificielle… Ça suppose qu'on ait déjà défini ce sur quoi ça en est le versu, c'est-à-dire l'intelligence naturelle. Or, précisément, sur l'intelligence naturelle, il n'y a pas véritablement de consensus. Le mot lui-même, si on en regarde l'étymologie, ça vient du latin, donc « interdigere » , ce qui signifie « relier entre, distinguer entre les choses » . Et si je regarde le dictionnaire, la plupart des définitions me donnent « capacité d'adaptation » . Ça me pose un problème. Le problème tout de même, en tout cas si je qualifie l'intelligence humaine, c'est qu'une paramétrie a une faculté d'adaptation. Un virus comme celui qu'on a malheureusement connu il y a quatre ans, le coronavirus, a montré de fantastiques capacités d'adaptation pour survivre, se muter, continuer. Donc manifestement, ça ne doit pas être la bonne définition. Alors il n'y a pas de consensus, parce que certains scientifiques considèrent que l'intelligence, elle est d'abord spécifique. Et donc il y a plusieurs formes d'intelligence. et que c'est un ensemble de ces formes d'intelligence qui ferait peut-être la spécificité humaine. Maintenant, si je prends chacune de ces formes-là, je peux trouver d'autres formes d'intelligence parmi les mammifères, parmi les végétaux, et du coup, ça ne répond pas à cette question-là. Donc, quand on parle d'intelligence artificielle avec un tel substrat, c'est compliqué, parce qu'en fait, on a plugué le mot artificiel sur un terme qui, du même, n'est pas totalement défini, ou en tout cas qui mériterait aujourd'hui sans doute… d'être totalement refondé. Par exemple, il y a quelque chose qui me vient à l'esprit en parlant d'intelligence, c'est surtout un monsieur qui s'appelle Henri Bergson, qui est un philosophe français du début du XXe siècle, et qui lui a proposé une conception de l'intuition comme un mode de connaissance distinct de l'intellect. Donc pour lui, l'intelligence est très liée aussi à cette capacité qu'on peut avoir de percevoir les choses, de résoudre à travers des patterns, d'entrevoir des significations. Je ne sais pas si tout cela est de l'intelligence. Peut-être la seule chose qui nous distingue, mais ça il va falloir parler de conscience du coup là, c'est peut-être cette formidable capacité que nous avons nous les humains à mettre du sens dans les choses. C'est-à-dire qu'il suffit, on a tous vécu cette expérience, de s'allonger par terre après un bon repas, de regarder un ciel nuageux, et nous sommes tous capables d'entrevoir des formes dans ces nuages qui passent. Et cette capacité que nous avons, je ne sais pas si elle est partagée par d'autres mammifères, mais en tout cas elle m'indique peut-être un peu plus. ce que pourrait être le sens d'une intelligence humaine versus intelligence artificielle. Alors il y a une autre, et je terminerai là, mais l'intelligence artificielle, elle est née au fond dès le XXe siècle, et tout particulièrement, j'ai envie de dire, en 1956 à Dartmouth, un certain nombre de scientifiques et de chercheurs se sont réunis pour avoir comme projet au fond de fonder un système, une machine, un algorithme, on ne parlait pas tout à fait ainsi à cette époque-là, mais en tout cas une machine à penser qui serait… une sorte de mime qui singerait l'intelligence humaine ou en tout cas les capacités cognitives humaines. C'est fondamentalement le projet de l'intelligence artificielle. C'est-à-dire d'une certaine façon, c'est créer les machines qui nous ressemblent. Voilà, je ne sais pas si ça répond à la question que tu me poses, Nora, mais la question est vaste.
- Speaker #0
Jérôme, pour toi, l'intelligence artificielle aujourd'hui, comment est-ce qu'elle fonctionne et quels sont surtout ses principaux domaines d'application dans la vie de tous les jours ?
- Speaker #1
Alors, il y a... plusieurs formes d'intelligence artificielle. Alors d'abord, il faut peut-être rappeler comment tout cela est né. C'est né d'abord de l'informatique traditionnelle. Globalement, on est le cybernétique, ça s'appelait comme ça dans les années 30. D'abord, elle résonne en probabilité. Le deuxième élément fondateur et absolument crucial pour comprendre une IA générative, c'est l'aspect de vectorisation ou vectorialisation, et qui consiste en fait à organiser cette gigantesque base de données. D'ailleurs, soit dit en passant, L'intelligence artificielle générative n'existe que parce qu'on a pu développer de façon très conséquente sur les 10-15 dernières années une formidable puissance de calcul, qui pose d'ailleurs quelques problèmes aujourd'hui en matière d'énergie, et surtout une gigantesque base de données alimentée en grande partie par Internet, par l'ensemble des réseaux sociaux et par l'appui des publications scientifiques. Donc cette gigantesque base de données, qui est très aléatoire dans sa qualité, c'est ça qui a permis, et la puissance de calcul, de faire naître l'IA générative. et donc ce qu'elle produit qui nous fascine aujourd'hui. Voilà, donc le deuxième aspect, cette vectorisation, c'est simplement une organisation plutôt sémantique de cet ensemble gigantesque de bases de données, tout simplement pour pouvoir tenter de comprendre, pas de comprendre, pardonnez-moi, de répondre à l'intention, plus ou moins comprise par le système du locuteur humain qui tente de converser avec ces machines. Voilà, je ne sais pas Nora si ça répond à votre question, mais voilà les grands aspects de la science émise. artificielle.
- Speaker #0
Beaucoup plus clair sur un sujet qui semble trop souvent, en tout cas, réservé aux experts et aux initiés. Jérôme, selon toi, qu'est-ce que l'on peut atteindre de l'IA aujourd'hui ? C'est une vraie question, c'est ce que tu me disais quand on préparait ce podcast.
- Speaker #1
Oui, alors, évidemment, c'est un peu la limite. Toutes les questions que tu me poses, Nora, mériteraient des développements qui pourraient prendre des mois, des années. notamment sur l'intelligence et la conscience, bien entendu on ne peut qu'effleurer les choses. Qu'est-ce qu'on peut attendre de l'IA ? Alors c'est une question qui reste aujourd'hui ouverte. Il y a bien entendu ce sur quoi la plupart des organisations se sont précipitées, c'est-à-dire ce qu'on appelle des cas d'usage. Autrement dit, les différentes IA, alors qu'on connaît les IA génératives sous l'angle des des systèmes avec lesquels on peut converser par écrit, comme ChatGPT, comme Copilot, comme Gemini, etc. Mais il y a des tas d'agents IA qui sont développés par des entreprises moins connues peut-être que Google, Microsoft, Meta, etc. et qui apportent en fait dans beaucoup d'organisations des possibilités par exemple de simplifier des processus, d'avoir une meilleure recherche des anomalies. Dans le monde par exemple du nucléaire, c'est important de pouvoir rechercher des anomalies avec une grande... précision dans le monde juridique également, dans le monde bancaire pareil, qui permet aussi d'avoir des chatbots et qui permet donc ces chatbots étant, n'ayant plus rien à voir avec les chatbots d'il y a une dizaine d'années, sont entre guillemets intelligents, c'est à dire en fait ne sont pas intelligents mais en tout cas permettent de façon très déliée avec un langage naturel adapté comme si c'était une forme de conversation et ça permet donc de répondre à l'ensemble des salariés au regard de leurs droits, de leur protection sociale etc. Donc ces choses là sont aujourd'hui développés, beaucoup existent déjà dans les entreprises. Je rappelle que l'IA générative, ce qu'on peut en attendre, par exemple, on en a attendu, on consomme aujourd'hui, lorsqu'on branche son GPS dans sa voiture. Le GPS, c'est une technologie déjà qui a mené une bonne vingtaine d'années largement et qui est fondamentalement du calcul de trajectoire qui relève de l'intelligence artificielle. Donc, il y a des choses très concrètes qu'on peut en attendre. Dans le monde médical, on peut en attendre de... très belles choses et on n'a pas attendu, on a déjà produit de très belles choses et on a réussi des opérations qu'on n'a qu'à reproduire pour faire rêver les personnes de voir ou des personnes sourdes d'entendre. Voilà les bonnes choses qu'on peut en attendre. Alors après, bien entendu, il y a parfois des mauvaises choses aussi et je pense qu'on va en parler plus tardivement. Alors,
- Speaker #0
justement, Jérôme, beaucoup craignent aujourd'hui que l'IA détruise des emplois. Est-ce que pour toi, ces craintes sont vraiment étayées ?
- Speaker #1
Je crois qu'elles sont toujours étayées dès lors qu'on a des ruptures technologiques ou des innovations technologiques. Je ne sais pas si vous parlez de rupture, parce qu'encore une fois, la rupture est plutôt liée à la démocratisation de Penahy plutôt qu'à une rupture technologique. Ça fait plus de 40 ans qu'on travaille sur ces sujets-là. Je prends cet exemple-là, mais lorsqu'on est passé du cheval à la voiture, il y a toute une économie équine qui est… tombé en désétude. Les palfreniers, les maréchaux ferrants, les cochers ont perdu leur emploi dans un délai assez court, mine de rien. Mais ce délai assez court, il a quand même mis une quinzaine, une trentaine d'années à se mettre en œuvre. Donc, d'une certaine façon, c'est intragénérationnel. Mais les gens ont perdu leur emploi. Là, avec le rythme effréné dans lequel nous sommes, il ne faut pas être grand clair pour visualiser une asymptote. de l'innovation technologique dans le monde. Ce qui nous fait défaut, c'est pas tellement, enfin le problème n'est pas tellement l'innovation technologique, c'est le temps que nous avons pour nous l'approprier. Notre temps humain n'est pas le même temps que celui de l'innovation technologique. Et c'est ça qui pose problème. Donc aujourd'hui, oui, certains emplois vont être certainement impactés. Alors ce qu'il faut voir, c'est peut-être pas au niveau de l'emploi, c'est au niveau de quelles sont les activités qui vont réellement être impactées. Certaines activités, comme par exemple celle d'un documentaliste, qui consiste à classer des données ou à classer des... des images, aujourd'hui ces capacités sont largement dépassées par l'IA, qui apporte une rapidité d'exécution et une fiabilité dans les processus inégalés, et en tout cas sur lesquels l'instrument ne peut pas lutter. Mais je rappelle, comme nous ne pouvions pas lutter lorsque Texas Instruments a produit dans les années 60 la première calculette, on ne pouvait pas lutter contre cette calculette. Aujourd'hui on ne peut pas lutter contre un système d'intelligence artificielle qui produit… un jeu d'échecs sur nos propres smartphones. Donc oui, on va avoir ce sujet, et c'est un sujet dont il faut qu'on s'empare extrêmement rapidement parce que ça va reposer des questions sur, au fond, quelle est la place, la valeur ajoutée de nous, des êtres humains, dans un univers qui se technocratise, qui se technologise. Alors, pardonnez-moi la création de termes, mais voilà, on est dans une inquiétude qui est fondée, me semble-t-il. En revanche, l'affolement n'est pas fondé. Parce que ça va prendre du temps. Et comme d'ailleurs les choses le démontrent maintenant, les organisations regardent aussi cela avec une certaine circonspection. Oui, on va mettre en place tel cas d'usage, mais on va aussi prendre en compte les impacts bien sûr de tout cela. Donc voilà, il faut être raisonnablement inquiet, j'ai envie de répondre.
- Speaker #0
Très bien. Jérôme, lorsqu'on a fait connaissance, je t'avais présenté les activités de la société IZIA que j'ai fondée, qui accompagne les organisations dans leur politique inclusive. L'inclusion, c'est permettre à chacun et à chacune de trouver sa place au sein de l'organisation, quelle que soit sa différence. Et parmi la différence ou les différences se trouve le handicap. On en a parlé d'ailleurs lorsqu'on a préparé en amont ce podcast. Justement, est-ce que l'IA peut être source d'opportunités pour l'inclusion ? Est-ce qu'elle peut être facilitante pour les personnes en situation de handicap par exemple ?
- Speaker #1
Écoute, Nora, c'est une super question. Et évidemment, sur des tas de pans de la question qui est très large, je ne me sens absolument pas compétent pour répondre à une telle ouverture. Mais peut-être quelques éléments tout de même. D'abord, ce plan purement pratique, oui, je le citais juste avant, il y a aujourd'hui des réalisations permises, autorisées par l'intelligence artificielle qui... renforce, si je puis dire, l'inclusion. Autrement dit, des personnes qui étaient porteuses de handicap, la cécité, l'audition diminuée, voire absente, et qui aujourd'hui ont des perspectives tout à fait sérieuses de pouvoir faire en sorte que certaines puissent réentendre, certaines puissent boire. Et des choses merveilleuses ont été réalisées, cependant de la prouesse médicale, mais pas que, aussi sur le plan tout simplement du meilleur être humain en perspective dans les deux dernières, trois dernières années. Donc oui, sur ces aspects-là, l'IA peut apporter énormément de choses. Mais ce sont des touches comme ça en camailleux. La question qu'on peut se poser après sur l'intelligence, c'est la problématique aussi du handicap et de la différence. Et je trouve qu'on a une opportunité absolument fantastique, non seulement, comme on disait préalablement, pour repenser ces notions de, mais au fond, c'est quoi l'intelligence humaine ? Qu'est-ce qui en fait la caractéristique ? Est-ce que, d'ailleurs, ça a du sens de poser ces questions ? Il faut refonder également peut-être la notion de conscience. Il n'y a pas de théorie, il y a des descriptions fonctionnelles de la conscience, mais on n'a pas de théorie de ce qu'il fait la conscience humaine, la conscience de soi, de l'environnement, du bien et du mal. Je pense qu'on a là une fenêtre de tir absolument incroyable pour refonder au fond mais qu'est-ce que ça veut dire le handicap ? Qu'est-ce que ça veut dire la frontière qu'il y a, exprimée par les différences, qu'on voit bien lorsque les différences sont majeures, mais qui deviennent tout à fait ténues et là beaucoup plus problématiques ? lorsque les différences sont microscopiques. Et on en parlait en préparant ce podcast, Nora, c'est un peu, par assimilation, c'est un peu la question que je fais avec la frontière. Tout le monde voit ce qu'est une frontière qui sépare deux pays, maintenant c'est quelque chose de conceptuel, de virtuel. Si je m'approche du territoire de la frontière, je serais bien normal de dire, c'est ce trait-là, parce que c'est quoi l'épaisseur du trait ? Et on voit bien que l'intelligence artificielle va sans doute… nous obliger à repenser d'abord les catégories entre le vivant et l'inerte, les catégories qu'il y a entre au fond les différences. Si demain par exemple, je vais prendre un exemple peut-être un peu dérangeant, mais je pense qu'il vaut le coup d'être pensé. Aujourd'hui, il y a des gens qui travaillent sur la création d'IA générative qui devrait permettre à des gens atteints d'Alzheimer ou en tout cas plutôt en fin de vie, dans des EHPAD, de disposer d'un robot conversationnel. Alors ça paraît une folie, on s'apparaît vraiment de la science-fiction des années 30 et de mauvais goût. La réalité, c'est que certains tests ont été faits et qui montrent qu'il y a un véritable meilleur être pour les personnes isolées, dont souvent malheureusement le personnel humain n'a pas toujours le temps nécessaire à passer avec ces personnes-là. Et ce robot conversationnel agit évidemment en osmose, en empathie, si je puis dire. Une empathie tout à fait algorithmique avec les personnes en question. Est-ce que c'est bien ? Est-ce que ce n'est pas bien ? C'est très compliqué à trancher.
- Speaker #0
Jérôme, on accuse beaucoup l'IA de tous les maux, notamment en matière d'éthique. Est-ce que tu valides ceci ? Et puis pour toi, quels seraient les garde-fous en matière d'IA ?
- Speaker #1
Il y en a de nombreux et c'est vrai que depuis la sortie de nouveau de Tchad GPT en avril 2022, On n'a jamais vu autant d'experts IA proclamés, et pas simplement en France, mais à peu près dans le monde entier. Donc, la première des choses, c'est peut-être de vérifier, au fond, dans ce que disent les personnes, quel que soit le discours, un discours enflammé, positif ou négatif, il y a des catastrophistes, il y a au contraire des personnes produisant des discours extraordinairement triviaux. Il faut déjà vérifier au fond, mais qui parle ? Est-ce qu'il y a un consensus ? Est-ce que ces personnes savent réellement de quoi elles parlent ? Première chose, se méfier peut-être des écarts, on va dire. La deuxième chose, c'est qu'il faut évidemment, comme toute forme de technologie de cette nature, il faut développer considérablement notre sens critique. D'ailleurs, c'est une belle opportunité pour redévelopper notre sens critique et comprendre mieux aussi comment nous-mêmes, les humains, nous fonctionnons. À savoir peut-être creuser davantage nos propres biais cognitifs, nos propres manières de prendre nos décisions. pour les confronter à la manière dont précisément l'IA prend ses décisions et quels sont les biais cognitifs de l'IA, qu'on traduit souvent par hallucination. L'IA n'a pas de bon sens. C'est-à-dire que l'IA va faire un calcul probabiliste dans sa réponse, va nous offrir une réponse qui peut être absolument étonnante dans sa rapidité, dans sa locution, dans son organisation grammaticale, syntaxique, mais qui peut parfois comporter des éléments qui sont tout à fait délirants. C'est ce qu'on appelle les hallucinations. Nous, les êtres humains, nous pouvons faire des erreurs, mais lorsque l'erreur est trop grosse, trop grossière, on peut la repérer, parce que précisément, nous sommes dotés d'un certain « bon sens » . Donc, revisiter tout cela, développer notre sens critique, comprendre mieux comment notre cerveau fonctionne, et là, on a énormément de progrès grâce aux neurones scientifiques, et grâce surtout aussi aux machines qui nous permettent aujourd'hui, notamment l'IRMF, qui nous permet aujourd'hui d'explorer et d'avoir une bien meilleure topographie de notre cerveau que nous l'avions il y a encore une minute. dizaines d'années, comprendre tout cela, faire preuve de curiosité, développer son sens critique seraient sans doute les meilleurs garde-fous, me semble-t-il, autour de cette nouvelle technologie.
- Speaker #0
Ce qui voudrait dire que ce serait l'opportunité pour les organisations, les entreprises, de faire de cette contrainte, en tout cas telle qu'on peut l'apercevoir à travers le prisme des médias, une véritable opportunité pour peut-être améliorer ses pratiques, les revisiter et puis acculturer chacun à ses enjeux.
- Speaker #1
Alors absolument, parce que dans les organisations se posent beaucoup de difficultés, enfin difficultés en tout cas de problématiques à résoudre, liées avec l'évaluation de l'IA et surtout sa courbe d'intégration et de progrès. Encore une fois, l'IA progresse très très vite. La première, par exemple, je vais vous donner deux exemples, Nora, qui me paraissent être significatifs des problématiques des organisations et en quoi ces problématiques peuvent déboucher sur une opportunité. Première problématique, c'est l'évaluation. Entre deux personnes, on va imaginer la tête d'un manager qui a plusieurs collaborateurs, dont certains utilisent l'IA pour produire un certain nombre d'éléments, de présentations, etc. et puis d'autres qui ne l'utilisent pas. Évidemment, il y aura la différence très vite avec ceux qui l'utilisent, c'est que la rapidité, l'absence de fautes d'orthographe, la qualité de synthèse, etc. va faire la différence. Mais alors du coup, quand l'heure va arriver d'évaluer mes personnes, qui est-ce que j'évalue ? J'évalue véritablement... la valeur ajoutée de chacune de ces personnes ou j'évalue la valeur ajoutée de l'IA. Et donc là, on voit bien que ça va poser quand même quelques difficultés. Il y a un autre sujet également, c'est celui tout simplement de comment je mesure demain. Ce n'est pas qu'une question de mesure d'ailleurs. Je fais un bilan, une cartographie dans mon organisation et je m'aperçois que certains métiers vont être impactés à hauteur de 80%, d'autres peut-être même 100%, et puis d'autres très très peu, 5-10%. Merci. Comment j'organise tout cela ? Ce n'est pas un changement comme un autre, celui de l'IA générative. Et là, évidemment, c'est une formidable opportunité, je disais que c'est une fenêtre, tout simplement parce que là, c'est peut-être une opportunité pour recréer quelque chose autour du dialogue social, autour de la relation avec les IRP, et tout simplement créer un débat dans l'entreprise autour de cela. Là, il me semble qu'il y a en tout cas des cartes à jouer passionnantes, parce que c'est bien au-delà des organisations. On a affaire à un sujet sociétal. Alors, il n'est pas neuf ce sujet sociétal, il est ancien, mais il s'est rendu beaucoup plus aigu. évidemment avec cette fameuse démocratisation de Penaillé en novembre 2022. Voilà, donc il ne s'agit pas de jouer les cas cendres, il y a véritablement des fenêtres de tir intéressantes à ouvrir.
- Speaker #0
Complètement, et d'ailleurs les deux cas d'usage que tu nous as partagés Jérôme, je pense qu'on peut les retrouver à travers des études et des enquêtes, et puis aussi à travers les restitutions que tu as pu avoir toi en déroulant les fresques de l'IA, puisque tu as… toi-même créé cette fresque de l'IA ? J'imagine en tout cas que ce sont des cas d'usage que tu notes assez régulièrement.
- Speaker #1
Absolument. En créant la fresque de l'IA, ce qu'on souhaitait faire, c'était d'abord se procurer un outil de sensibilisation, de formation, mais surtout de sensibilisation, de compréhension des enjeux, sachant que la fresque de l'IA repose sur une approche assez pragmatique des choses pour les organisations humaines, puisque le premier temps de cette fresque, c'est d'abord d'identifier des cas d'usage. On a repértoiré aujourd'hui presque 400 cas d'usage différents dans les organisations et dans des tas de catégories, je veux dire, de métiers différents, que ce soit dans le monde du juridique, le monde du transport, le monde des RH, le monde de la technologie d'elle-même, du développement. On a eu la chance de pouvoir partager cette fresque et de la faire vivre auprès de nombreuses organisations très différentes en termes de métiers. Et donc, ça a évidemment enrichi, bien sûr, tout ça, cette fresque. Et quand les personnes ont choisi, se sont mis d'accord... dans le cas de la fraise sur 3, 4, 5 cas d'usage, ce qui est intéressant, c'est de réfléchir sur, au fond, mais quelles sont les conséquences de la mise en œuvre de ces cas ? Qu'est-ce qu'on en attend concrètement de meilleur être, si je puis dire ? Alors, ça peut être de la productivité, mais ça peut être de la qualité de vie, ça peut être une meilleure compréhension des enjeux, etc. Mais aussi, surtout, quels sont les risques qu'il faut mettre sous pilotage ? Bien entendu, il y a celui de l'inféodation aux algorithmes, une forme de paresse. Alors c'est vrai que l'IA est un fantastique outil pour sortir de la pêche-manche, mais maintenant, m'inféoder à ce que produit l'IA parce que je suis sur l'effet de l'assidération, voilà exactement ce qu'il va falloir combattre. Conserver, comme on le disait, développer son sens critique. Ces éléments-là ont surgi de la fresque d'IA, enfin des différentes fresques, et ils répondent d'une certaine façon assez bien aux attentes des personnes, parce qu'au fond, qu'est-ce que ça va me faire à moi ? et à mon groupe de travail, quand j'ai mon groupe, ma communauté de travail, ma communauté d'appartenance. Donc, c'est à la fois une réflexion individuelle et collective qui, je trouve, est absolument nécessaire, en tout cas aujourd'hui, pour faire face à l'offre, tout simplement, qui émane de l'intelligence artificielle générative.
- Speaker #0
Jérôme, dernière question pour toi. Quel conseil tu partagerais aujourd'hui avec les personnes qui nous écoutent ?
- Speaker #1
Je vais essayer de rester modeste parce que donner un conseil, c'est toujours une immodestie. Je reviendrai peut-être sur un point crucial à mon sens qui est de devoir être curieux. Face à toute technologie, le réflexe de l'autruche n'est pas le bon, ni celui de la critique immédiate négative. Comme toujours, c'était mieux avant. Ce n'est jamais la meilleure des façons d'avancer dans ce genre de choses.
- Speaker #0
On a toujours fait comme ça. ça peut être aussi
- Speaker #1
Voilà, on a toujours fait comme ça, ça marchait mieux avant. Et nos parents, il faut se rendre compte, à mon sens, d'une chose, c'est pour ça que la curiosité est vraiment fondamentale, c'est que la promesse du progrès, c'est-à-dire la promesse des Lumières, si on remonte bien à 1789 et même avant, la promesse des Lumières, c'était de nous dire, au fond, chaque génération vivra mieux. Le progrès va nous permettre de tenir cette promesse-là, le progrès sous-entendu technique, social, etc. Et d'une certaine façon, ce n'est pas moi qui le dis, ce sont de nombreux penseurs qui sont bien plus malins que moi et plus profonds que moi, qui se sont penchés sur cette question-là, mais qui suggèrent au fond que cette ère-là, elle est terminée. Nous savons toutes et tous aujourd'hui que les générations qui nous suivent ne vivront pas nécessairement mieux que nous. Nous n'y croyons plus d'une certaine façon. Et donc la notion de progrès, elle est tombée un peu en vicissitude, elle a été un peu éloignée. Et d'ailleurs... à tel point que ça a presque disparu de la littérature dans les années 2000, 2010, 2020. On ne parlait pas beaucoup de progrès, on parlait plutôt d'innovation technologique, comme si la substitution valait. Or, ça ne vaut pas. Donc, quel conseil donner en dehors de la curiosité ? C'est celui d'une prise de distance, d'une prise de recul, d'un sens critique. Et je crois qu'il y a encore là aussi une belle opportunité, au fond, pour rénover notre sens critique. qui s'est quand même considérablement affadie de par la complexité médiatique, les paysages liés à l'évolution incroyable des réseaux sociaux et au développement sans précédent de quelques biais cognitifs et notamment des biais de confirmation. Donc sortir de sa bulle, se confronter à des pensées différentes, lire, lire et lire, parce que la lecture apporte une manière de voir qui est différente de celle de l'emmagasinage des... des médias purement visuels, travailler notre cerveau, je pense que ça peut être une belle opportunité pour renforcer nos spécificités humaines et le fait qu'on ait des choses à dire sur tout ça.
- Speaker #0
Très bien. Merci Jérôme pour ce mot de la fin, particulièrement inspirant. Je vous invite à partager ce podcast, bien évidemment. J'espère qu'il vous aura vous-même inspiré. Et puis, je vous donne rendez-vous très prochainement pour un nouveau podcast. Merci et à très bientôt.