- Speaker #0
Ça veut dire quoi être soi dans un monde qui nous vend simultanément la conformité absolue et l'individuation ultime ? Notre authenticité se révèle-t-elle plus aisément au travers d'un costume ? Pourquoi et comment être une personne queer ouvre un champ des possibles alternatifs qui se construit autant individuellement qu'en communauté ? La joie et l'humour incarnés dans l'art du drague peuvent-elles être le vaisseau d'un nouvel ordre social ? Et comment se retrouver dans toute sa sensibilité et sa complexité sans se réduire à seulement une facette de nous, quand bien même serait-elle la plus publique ? Et au fond, qui porte un nom derrière les paillettes que l'on donne à voir au monde. Bienvenue dans Walk With Me, le podcast des outsiders, de la transformation personnelle au service du collectif. Aujourd'hui, j'accueille un invité cher à mon cœur pour discuter d'excentricité, de sensibilité et de changement personnel et sociétal. Vous avez pu voir peut-être son alter-ego sur les planches du cabaret mythique Madame Arthur, et vous l'avez peut-être entendu pousser la chansonnette vous faire mourir de rire. Il a eu mille vies, parfois toutes en même temps, et il m'inspire... tous les jours par son unicité, son sens de l'humour et du baroque et sa créativité débordante. J'ai le plaisir de recevoir Sylvain, alias la fabuleuse Diamanda Callas. Bonjour Sylvain.
- Speaker #1
Bonjour Charles, Lélie, comment ça va ?
- Speaker #0
Ça va bien et toi ?
- Speaker #1
Écoute, je n'ai jamais été aussi bien introduite.
- Speaker #0
Oh, c'est beaucoup bien.
- Speaker #1
Pour 9h33 du matin, ça fait plaisir.
- Speaker #0
Oh, merci beaucoup. Ça me fait plaisir. Alors, pour contextualiser, Sylvain, on se connaît depuis bientôt 20 ans. Déjà ?
- Speaker #1
C'est impossible, j'ai 24 ans.
- Speaker #0
Ça ne nous rajeunit pas, n'est-ce pas ? Et du coup, j'ai eu le plaisir, l'honneur d'assister à de nombreuses métamorphoses.
- Speaker #1
Et moi donc.
- Speaker #0
C'est vrai, tu n'as pas été en reste. Je voulais commencer cet épisode par une citation d'Oscar Wilde que j'aime beaucoup, qui disait « C'est lorsqu'il parle en son nom que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. » Et je trouve que cette... citation, on dit énormément sur les choses parfois qu'on s'autorise à faire, à être dans un costume. Et je pense qu'on pourra aborder ça dans l'épisode. Et avant tout, j'aimerais bien que tu te présentes, toi Sylvain. Moi, j'aime bien que les personnes se présentent d'abord par qui elles sont, plutôt que par ce qu'elles font, qui tu es, qu'est-ce qui t'anime, qu'est-ce qui te passionne. Et comme ça, qu'est-ce que tu fais aussi en termes de projet, de créativité et aussi pour gagner ta vie ? carrière.
- Speaker #1
Très bien. Donc, je m'appelle Sylvain, j'ai 37 ans, j'ai grandi à Toulouse et je vis à Paris où je m'adonne à ma passion du chant qui est intrinsèque à ma personnalité. Je suis profondément chanteur et artiste et j'écris et je trafique des costumes pour naviguer la vie avec le plus de fun possible. Je suis artiste de cabaret en ce moment. C'est ça qui me fait gagner ma vie. Donc, comme tu l'as dit, je chante chez Madame Arthur et je chante dans un costume. Donc, cette activité de drag queen et de chanteur de cabaret me prend pas mal de mon temps et a tendance à faire, a pu faire évoluer ma passion en métier. Et voilà, c'est un peu tout ce qui m'attire dans l'idée de venir discuter avec toi. C'est comment une passion devient un métier et comment un métier ne peut pas... pas être une passion. Ça, c'est toute la complexité de ma vie et je suis une personne queer. Une personne queer joyeuse.
- Speaker #0
Trop bien, merci beaucoup. Du coup, est-ce que tu peux nous raconter un peu ton parcours ? Parce que tu as fait plein de choses et plein de choses aussi avant Diamanda et tu fais aussi plein de choses en même temps. Est-ce que tu as envie de nous raconter un peu comment ça s'est passé pour toi, notamment entre ta... personnalités artistiques, créatives, queer, les choses que tu as mises en place et créées avant d'avoir peut-être un shift pour passer à une autre étape de ta vie ? Est-ce que tu veux bien nous raconter un peu ?
- Speaker #1
Ouais, ouais, ouais. J'ai grandi de façon assez créative. J'ai toujours été assez enclin à inventer des choses, gueuler des choses, hurler des choses. J'ai toujours été très vocal sur les... sur les choses que j'avais envie de mettre dans le monde. Et en grandissant comme ça, je me suis dirigé vers la musique parce que je savais chanter. Je sais que les gens parlent beaucoup de talent à propos de la musique, mais moi, je pense qu'il y a des prédispositions et des skills qui sont essentiels et que le talent ne se situe pas vraiment là. Mais en tout cas, moi, j'ai eu la chance de naître avec les prédispositions et d'avoir les parents, des parents suffisamment dans le soutien pour pouvoir me permettre de développer les skills. Donc du coup, ça a été la première étape. pour trouver un médium pour exprimer un peu tout ça. Donc, j'ai vraiment grandi avec l'ambition de la musique jusqu'à ce que j'arrive à l'âge adulte et que j'entame des études. J'ai commencé en faisant des études d'ingé son. Donc, je suis parti à 18 ans. Je suis parti à Paris pour faire ça. Et en fait, arrivé à Paris, j'ai voulu apprendre la vie. Donc, j'ai un peu laissé la musique de côté. Et voilà, j'ai appris la vie. j'ai travaillé dans... 1111 endroits, notamment dans la mode, pas nécessairement par passion ni par intérêt créatif, mais plus parce que mon premier amour m'avait brisé le cœur en partant avec quelqu'un qui travaillait dans le milieu de la mode. Donc par vengeance, j'ai dédié une petite dizaine d'années de ma vie à la mode, ce qui a été à la fois une très bonne et une très mauvaise idée. Et une fois que j'ai fait mes classes dans la mode, j'ai pété un câble, je suis parti à Berlin pour reprendre le chemin de la musique. Ça n'a pas fonctionné. Donc je suis rentré à Paris. Et j'ai monté un magazine, un magazine de mode et de pop philo, on va dire, et de mode qui s'appelait Spline Factory et qui parlait d'idées autour de la mélancolie. Donc, on faisait des numéros de magazine qui parlaient d'un sujet autour de l'idée de mélancolie. Donc, on a fait l'ennui, puis l'hystérie, puis la fin du monde, puis l'amour frustré. on a fait plusieurs éditions et comme tout... collectif créatif, on s'est tourné vers tout un tas d'activités qui n'étaient pas notre activité principale puisqu'il fallait gagner des sous, donc on s'est retrouvé à faire des soirées, beaucoup de soirées techno, tout ça. On a fait deux collections de vêtements et on a fait beaucoup d'événements ciel-corpo. On a aussi fait du traiteur quand il fallait vraiment gagner de l'argent. Donc voilà, on a fait un peu tout et n'importe quoi jusqu'à ce que ça ne ressemble plus à rien du tout et qu'il soit l'heure de se dire mais... Je n'arrive plus à répondre à la question qu'est-ce que tu fais dans la vie. Et là, le drag est venu toquer un peu à la porte pour dire « Hey, il y a ce truc-là qui est au fond de toi, qui te regarde un peu par la fenêtre de derrière depuis quelques temps. Essaye parce que ça risque de bien te faire marrer. » Je ne pensais pas du tout que c'était possible, mais le drag allait me faire reprendre le chemin du champ. Encore une fois, par un projet que j'ai dû monter de toute pièce parce que je ne me suis jamais vraiment senti légitime d'aucune des carrières que j'ai que j'ai voulu avoir avant. Et donc, j'ai toujours un peu créé mes opportunités avec pas mal de sueur et beaucoup d'erreurs financières. Celle-là n'a pas dérogé à la règle, puisque c'est pour fêter mes 30 ans que j'ai loué un petit théâtre sur une péniche à Paris et que j'ai demandé à un pote pianiste si on pouvait faire un spectacle. Et c'est parce que, comme mes potes ne savaient que je savais chanter, je me suis dit que ça peut être marrant qu'on fasse trois chansons et qu'on s'amuse. Et j'ai invité des amis musiciens aussi à faire quelques morceaux. Et c'était très joyeux. Et dans le process de création de ce spectacle, étant donné que je traînais un petit peu chez Madame Arthur de temps en temps, je me suis dit, j'ai envie de le faire en drague. Donc, quelqu'un est venu me maquiller. Et ce premier spectacle a été le premier d'une longue série de 3 milliards de spectacles qui allaient se faire sur les 6 années à venir. Et ça a été beaucoup de... Plusieurs facteurs. La chance, déjà. Et... le fruit de tout ce que j'ai pu construire. En abandonnant la musique et en faisant la teuf pendant 15 ans, j'ai rencontré tout un tas de personnes formidables, très créatives, très motivées, qui ont construit petit à petit des plateformes et on arrivait tous à l'âge de 30 ans à peu près, où en fait, on était tous un peu assis et installés dans nos domaines, à part moi qui foutais tout en l'air. Et ces personnes-là m'ont dit, moi j'organise une soirée. que tu connais puisque ça fait dix ans que tu viens faire la fête avec nous, ça te dirait de venir chanter. Bah tiens moi je suis styliste depuis dix ans puisqu'on a travaillé ensemble, ça te dit que je te prête des robes et qu'on fasse des photos. Et voilà, tout le début de carrière en tout cas de Diamanda est vraiment passé par toutes ces connexions que j'ai pu faire dans la fête et la queerness. et par pas mal de facteurs chance qui font que je suis vite arrivé chez Madame Arthur et que toute cette activité s'est professionnalisée. Et aujourd'hui, ça fait six ans que je fais ça à plein temps. J'adore mon métier, mais à la fois, il est devenu un métier. Et aujourd'hui, je suis en recherche de connexion avec l'activité même du drague, en quête de sens pour ma créativité artistique. Aujourd'hui, je suis chanteur de reprises, de chansons populaires. ce qui je trouve est un outil formidable mais j'ai d'autres choses à dire aussi et voilà le grand questionnement c'est qui chante les chansons que j'écris parce que qui chante des chansons de Céline Dion sur scène 4 soirs par semaine ça je sais mais qui chante les chansons que j'écris ça c'est le grand mystère Voilà.
- Speaker #0
Trop bien. Merci beaucoup de nous avoir raconté un peu tout ça. Ce que moi, j'entends dans ton parcours aussi, c'est vraiment que c'est beaucoup. Ça s'est beaucoup fait aussi organiquement par la connexion, tester des choses et puis finalement, pas avoir un chemin préétabli en tête en disant OK, il faut que j'aille d'un point A à un point B et je vais prendre cette route là, mais plutôt une curiosité d'expérimenter, de suivre ce qui t'animait à ce moment là. C'est ça ?
- Speaker #1
Ouais, en fait, je me souviens quand j'étais au lycée, au lycée, notre professeur de français qui était M. Rigal. Un jour, j'avais les cheveux très longs et un jour, je les ai coupés et c'est devenu une crête. Et quand il m'a vu, ce prof que j'aimais beaucoup parce que je le trouvais très sexy et qu'il sentait très bon, et en plus, il était prof de français, il m'a dit l'audace est une qualité. Il ne m'a ni complimenté ni pas complimenté, mais il m'a dit l'audace est une qualité. Et j'ai emporté ce truc-là avec moi. En fait, j'ai emporté ça avec moi. J'ai emporté un deuxième truc qui était une amie à moi qui m'a dit « Toi, je ne m'inquièterai jamais pour toi. Je sais que ça va fonctionner pour toi. » Mais on était jeunes, on avait 15 ans. Je me disais « Ah non, mais toi, il n'y a pas de problème. On ne sait pas ce que tu feras, mais tout va bien aller. » J'ai emporté ça avec moi et j'ai emporté une autre chose que m'a dit une amie qui m'a tiré les cartes et qui m'a dit « Tu as un énorme changement à faire et si tu ne le fais pas, tu iras droit dans le mur. » Mais si tu le fais... tu brilleras à la hauteur de ce qui te va. Et je ne suis pas du tout, je ne suis ni superstitieux, ni je suis spirituel dans une certaine mesure, mais j'ai emporté ces trois choses avec moi et je les ai un peu... Je me suis toujours dit, OK, déjà, j'ai un filet de sécurité parce que mon amie Mélanie Dubois m'a dit que ma vie irait bien. Quand on avait 15 ans, j'ai cette intuition du disruptif parce que mon amie Sarah Vidal... m'a dit en me tirant les cartes quand on avait 20 ans qu'il fallait absolument que je sois toujours dans la rupture. Et le professeur, M. Régal, m'a toujours dit que l'audace était une qualité. Donc voilà, j'ai un peu avancé au feeling, au coup de cœur et tout en me disant que sur 10 projets, il y en aurait un qui prend. Et voilà, quand j'habitais à Berlin, je l'ai appris plus tard. Une fois que j'ai réussi à sortir le premier numéro de mon magazine, une amie de Berlin m'a dit, on t'appelait le project maker. dans ton dos parce que t'avais tout le temps 10 000 projets puis tu sais, il y avait un peu rien qui prenait mais t'avais toujours 10 000 idées à la minute et puis on trouvait ça distrayant mais un peu un peu désespéré et voilà,
- Speaker #0
là il y en a un qui est là donc je peux bien te le dire parce que bah on est content de voir qu'il y en a un qui a appris voilà ça fait tellement écho ce que tu me partages je crois que j'ai vraiment un peu ce qu'on partage ça toi et moi d'avoir vraiment 3 000 idées et projets tout le temps et d'en parler beaucoup. Je pense que pour moi, c'est quelque chose d'hyper important de décomplexer ça aussi et de se dire, mais en fait, tu lances un milliard de trucs, il y en a un ou deux qui prennent. Parfois, tu vas quand même au bout du truc, mais en fait, ça se plante lamentablement et tu vas te réinventer complètement. Et c'est cool, en fait, on peut faire ça. Et c'est aussi ça, la vie d'expérimenter, de se planter, d'apprendre. Et puis surtout, de rebondir à partir de nos échecs. Parce que j'imagine que toi, de tout ça... Tu as aussi appris plein de choses qui te sont toujours utiles maintenant dans ta vie aujourd'hui.
- Speaker #1
Hier, j'avais un ami au téléphone qui me parlait de sa rupture amoureuse et qui me disait mais franchement, ça fait cinq ans et c'est complètement foiré. Et je dis mais attends, ce n'est pas une relation qui n'a pas marché, c'est une relation qui a marché pendant cinq ans. Et pour moi, il y a plusieurs choses, mais déjà avoir cette perspective là sur les projets. que Moi, le projet de Splint Factory, le projet du magazine, ça dépend par quel angle on le prend, mais fondamentalement, il n'a pas marché. J'ai perdu des dizaines de milliers d'euros que je n'avais pas en plus, c'est-à-dire que je gagnais en flux tendu parce que le magazine m'apportait des opportunités pour faire de l'événementiel corpo, par exemple. Donc, on pouvait cash-in un chèque de 7000 balles pour faire la déco d'une soirée de Sega. mais vraiment on savait aucune idée de pourquoi on se retrouvait là et ces 7000 euros ils étaient réinjectés dans l'impression d'un magazine qui allait de toute façon m'en coûter 10 000 donc en fait j'ai transpiré financièrement en étant vendeur dans des voilà, on peut dire que ça a pas marché ou bien on peut dire que ça a marché sous certains angles ça a marché, c'est à dire que ça a été là, ça a été dans le monde, ça a été des opportunités, des super rencontres, j'ai rencontré mes artistes préférés que j'ai pu prendre en photo que j'ai pu interviewer Donc j'ai réalisé un rêve dans tous les cas, même si financièrement c'était un four. Donc il y a un peu l'angle de prise de vue qui est hyper important. Et après aussi, je... Je pense que j'ai développé grâce à ma famille, mon éducation et les erreurs qui ont été faites avant moi, un instinct de survie assez grand qui m'a permis notamment de ne pas tomber dans les addictions plus que ça, mais aussi de prendre des décisions tout en sachant que je pouvais retomber sur mes pattes sans avoir une aide financière de mes parents qui puisse dépasser un certain... à un certain stade, puisque mes parents n'ont pas de fric. En tout cas, pas plus que ça. Et donc, il faut toujours un peu doser et gérer quel est l'impact réel de ce qu'on peut faire. Et en privilégiant la créativité, je me suis rendu compte qu'on pouvait aller loin sans trop se foutre dans la merde.
- Speaker #0
C'est toute la prise de risque quand même mesurée selon la situation dans laquelle on est, en factorant la créativité et le kiff là-dedans. C'est ça.
- Speaker #1
Ouais, c'est ça. Je pense que l'énergie et le temps sont des ressources qui sont précieuses, mais dont tout le monde dispose. L'argent, non. Donc du coup, moi, je pense que j'ai mis énormément d'énergie, de cœur et de temps dans beaucoup de projets, là où avec énormément d'argent, tout aurait été plus vite. Mais en fait, quand ce facteur, il n'est pas là, il vaut mieux l'enterrer une bonne fois pour toutes et se dire bon, elle est où ma sécurité ? Voilà. Mais par contre, dans quoi est-ce que je peux investir de l'énergie ? Et c'est précieux, il ne faut pas l'investir n'importe où et pour n'importe quoi. Mais de l'énergie et du temps bien investi, ça, c'est quand même cool.
- Speaker #0
Oui, parce que c'est vrai qu'il y a quand même aussi un paramètre que moi, je retrouve beaucoup dans différentes configurations. C'est aussi cette idée de quand tu prends un risque qui n'est pas assez bien calculé et que du coup, tu es vraiment dans une situation délicate, ton énergie, ta capacité, même physiologiquement, tu sais, de décision est complètement impactée. Du coup, tu te... pas à prendre des bonnes décisions, tu n'as pas la même énergie à consacrer, et justement, même ton temps qui est libre, c'est un peu un temps de décompensation et de galère mentale. Et donc, du coup, je pense qu'il y a ça aussi dans ce que tu me racontes, c'est aussi cette idée de gérer cette tension-là entre dans quelle mesure je me mets en danger, de façon assez contrôlée quand même, pour continuer à avoir un espace de respiration et créatif. Ce qui n'est pas toujours possible selon les situations aussi, puisque l'espace mental peut se rétrécir à mesure que le stress financier augmente aussi.
- Speaker #1
Ça, c'est sûr. Mais je crois quand même au pouvoir du collectif. Et moi, dans tous ces projets, la dimension constante qui est restée là, c'est à chaque fois que j'ai un projet créatif, la première étape, c'est qui est-ce que je vais embarquer avec moi ? Qui va être suffisamment motivé ? pour s'embarquer avec moi sans qu'il y ait derrière justement un intérêt qui est financier. Et ça, c'est hyper important et c'est la raison pour laquelle aujourd'hui, je me mets encore beaucoup à disposition de projets non financés parce qu'on m'a donné cette opportunité-là toute ma vie. Quand j'ai commencé le magazine, on était une petite dizaine de personnes à croire au projet et à avoir envie d'investir du temps et de l'énergie dedans, même si j'étais l'instigateur du projet. Il faut non seulement convaincre les gens de le faire avec toi, mais surtout accepter que si on convainc les gens de s'impliquer, ça veut dire qu'ils vont impacter le projet hyper activement. Donc on ne peut pas avoir de paternité ou de maternité ou de parentalité trop ferme pour son projet parce qu'on embarque des gens avec nous qui vont le teinter dans tous les cas. Donc en fait, c'est vraiment le collectif, c'est la confiance, c'est le truc de... En fait, Si telle personne en qui j'ai confiance, là, j'ai plein de... J'ai tout un rolodex de personnes en tête et d'images dont tu fais partie, d'ailleurs, qui ont un jour dit « Ok, je m'embarque avec toi » . Et moi, ces gens-là, je les respecte, je les admire, je les machin. Je me dis « Ok, si toi, t'es ok pour bosser avec moi, ça veut dire que c'est pas si idiot » . Et dans le collectif, il y a aussi le truc de... Si je me plante, est-ce que vous êtes là ? Et la réponse est oui. Et je pense que c'est cool dans les amitiés, dans des amitiés à projet, des amitiés professionnelles, entre guillemets, qui sont aussi importantes et aussi dans les relations amoureuses, dans toutes les relations. C'est-à-dire, je risque de me casser la gueule, seras-tu là ?
- Speaker #0
Oui, et ça, ça rejoint aussi ce que tu disais sur aussi notre vision de l'échec. Comment, culturellement, on envisage l'échec ? Je sais qu'aux États-Unis, par exemple, il n'y a pas du tout la même culture de l'échec, c'est-à-dire faire un projet et, entre guillemets, le planter. Ça veut dire que tu as appris beaucoup, que tu as expérimenté, que tu as osé faire quelque chose. Donc, c'est hyper valorisé. En France, on a encore quand même l'image de l'échec comme quelque chose plutôt à cacher, plutôt à mettre de côté. Et dans ce que tu me partages là, que ce soit au niveau collectif, des relations, des projets, il y a vraiment cette culture justement différente de l'échec qui est, mais ça fait partie du truc. Et si tu refuses l'échec, c'est un refus de créativité aussi. Enfin, ça, pour le coup, c'est moi qui extrapole.
- Speaker #1
Après, l'échec, il est toujours... difficile, mais je pense que quand tu te mets dans cette perspective là, l'échec, tu as du mal à le voir. Quand tu... Enfin nous, quand on faisait nos premières soirées, qu'on a sorti nos premiers numéros de magazine et qu'il y avait 40 personnes, dont des potes et les parents des potes et tout machin qui étaient là, pour moi, c'était un franc succès. Et chaque étape est un... Chaque étape est un franc succès. Et c'est comme avec le drague, en fait, ce qui est génial avec le drague. Je recevais un message hier d'une personne qui me disait Je suis en recherche d'une formation ou d'une école pour faire du drague et tout machin. Et comme j'ai déjà animé des formations, enfin une formation, je prends volontiers ce genre de truc. Mais là, ce que j'attends de répondre à cette personne, c'est que l'idée, c'est de commencer. Et avec le drague, ce qui est formidable, c'est que tu commences. Au début, ça se passe très mal, le maquillage et tout, machin, c'est moche. Mais par contre, toi, je ne sais pas si c'est inhérent à qui je suis, mais pour... C'est quand même une expérience qui est assez partagée par tout le monde. Toi, tu te sens ultra fraîche. Et dix maquillages plus tard, ton niveau, il aura tellement augmenté que même si t'es dégueulasse, tu te diras mais j'ai jamais été aussi fraîche. Et en fait, ça augmente comme ça. Et c'est vraiment, c'est ça l'idée de succès. C'est que le problème aussi, c'est que si tu sors d'une carrière florissante où tu as fréquenté les plus grandes personnes, les meilleurs endroits, les machins et tout ça. et que après tu commences un autre projet que tu dois commencer à zéro mais que tu t'attends déjà à avoir du standing et tout ça, forcément ça marchera pas. L'idée de reprendre à zéro est hyper importante et d'apprécier chaque étape du succès. Et si ça doit commencer par 30 personnes, ça commence par 30 personnes et c'est déjà formidable. On est des créatures gourmandes et greedy. C'est comme ça mais je reviens moi toujours quand je pense à Madame Arthur. Quand je pense au... Là, chez Madame Arthur, j'ai participé à plus de 70 créations différentes, dont chacune a été jouée au moins 3-4 fois, plus des spectacles à l'extérieur, plus les tournées, plus les machins et tout ça. J'ai joué un nombre incalculable de fois, et quand j'en ai ras le cul, ou que je n'arrive pas à avoir de perspective, j'essaie de me souvenir que ça a été un jour mon rêve, et que j'ai passé, entre la première audition que j'ai passée et que j'ai raté, Et la deuxième que j'ai réussie, c'est passé un an et demi où j'en rêvais toutes les nuits en bouffant mon somme du petit déjeuner au dîner. Et j'essaie de me rappeler de ça pour me dire, OK, ça a été ton rêve. Là, tu te baignes dedans. Là, le limon peut durer encore quelques temps.
- Speaker #0
Oui, ce que tu partageais sur le fait d'accepter de recommencer un peu de zéro quand tu démarres un projet. Tu sais, moi, je pratique pas mal dans une tradition zen et on parle du Ausha, le beginner's mind. C'est vraiment l'idée de cultiver cet esprit du débutant en permanence. Et de plus voir le fait de débuter comme quelque chose de quoi avoir honte ou quelque chose dont il faut se cacher. Et justement, assumer de te dire, mais en fait, ça, je ne sais pas faire. Je suis en train d'apprendre. Et quand tu veux, je pense, lancer des projets créatifs où tu mets aussi beaucoup de cœur à ça, il faut vraiment l'accepter. Là, on est en train de faire un podcast. Je ne sais pas faire de podcast. Bon, là, je commence à... Ce logiciel sur lequel on fait, ça fait deux fois que je l'utilise. J'ai passé des heures à monter le premier podcast avec Invité parce que je galérais à l'utiliser. Je sais que le nôtre, je vais le monter beaucoup plus vite. Et je pense que vraiment d'accepter ce truc-là.
- Speaker #1
Chers auditeuristes, sachez que Charlie ne parle que de ce logiciel. C'est vraiment son crush du moment.
- Speaker #0
C'est ma grande découverte. C'est la honeymoon avec le logiciel. Mais je pense qu'il y a un côté surtout quand tu as certains accomplissements. Et moi, c'est quelque chose que j'ai pu vivre, avoir certains accomplissements assez importants. Et puis, à d'autres endroits, recommencer complètement à zéro et me sentir nulle et me dire mais ce n'est pas possible. Je croyais en être à un endroit différent d'un bac, tu vois. Et dire non, en fait, j'ai choisi de recommencer de zéro quelque chose. Il faut y aller avec ça et avec cette énergie et se dire OK, c'est quoi la richesse de ça ? Qu'est-ce que je suis en train d'apprendre ? Et d'apprécier aussi ce parcours-là.
- Speaker #1
Après, je pense qu'il y a un gros rapport au deuil aussi à faire. Là, par exemple, moi, en ce moment, je suis en train d'enregistrer de la musique et je n'ai pas envie de sortir cette musique avec mon personnage de drague. L'exemple, il est parlant parce que tout ça, c'est très matériel et très capitaliste. Mais en gros, j'ai un compte Instagram avec plus de 17 000 followers qui est mon compte Instagram de drague. Et je recommence à zéro avec un projet où je suis en mec, où j'ai un autre nom. Et donc, j'accepte de repartir de zéro. Et comme j'ai l'expérience de Diamanda, où on a eu des opportunités incroyables avec Madame Arthur, on a joué à l'Olympia, on a joué à New York. Ça, c'est le rêve de Sylvain, c'est le rêve de chanteur de Sylvain. Et je dois m'en deuiller de ces expériences-là, où en tout cas, je dois accepter que... Je ne les vivrai pas ou je ne les vivrai probablement pas avec ce nouveau projet ou je les vivrai plus tard. Mais je dois éviter de plaquer un vécu sur un autre. Mais tout à la fois, je ne repars pas vraiment de zéro. Repartir de zéro, ce serait ridicule parce que si jamais un jour avec ce nouveau projet, j'accède à l'Olympia, je saurai où sont les loges. Je connaîtrais le prénom de la personne qui est en charge du son et je saurais comment mieux me débrouiller dans cet endroit-là. Donc, je suis une somme d'expérience de toute façon et on est tous et toutes des sommes d'expérience. Mais voilà, je pense qu'il faut s'endeuiller d'un standing passé pour accepter et à la fois goûter à de belles choses d'un côté, permet d'apprécier les petites de l'autre. C'est ça qui est merveilleux.
- Speaker #0
Je pense que la notion de deuil, elle est hyper importante. dans l'as que tu partageais, parce que c'est vrai qu'il y a aussi, je pense, le deuil de certaines illusions. Quand tu vois l'enfance, l'adolescence, on se construit quand même une vision du monde, de ce que c'est, par exemple, avoir une carrière, même une carrière artistique ou créative. Et on a souvent une vision très linéaire d'une espèce de montée sans fin. Et puis ensuite, on vit et on se rend compte qu'en particulier quand on a des chemins un peu atypiques comme le tien ou comme le mien, En fait, ça n'a aucun sens si tu veux... Si tu veux un peu t'éclater créativement, suivre ta passion.
- Speaker #1
C'est clair que c'est un sacré mythe. Et je pense que la meilleure leçon que moi, je peux donner de mes 37 ans de vie, qui n'est pas immense, mais qui, pour les gens qui envisagent des carrières artistiques, est déjà plutôt âgée. Parce que je constate qu'il y a... Enfin, en fait, je benchmark le truc autour de moi et je ne vois aucune carrière artistique aujourd'hui qui démarre pas ses 40 ans. Donc, voilà, ce que je peux dire, c'est que dans tous les cas, ça ne ressemblera, votre vie artistique et votre carrière probablement ne ressemblera à rien de ce que vous avez prévu. Et ça, c'est super parce que moi, ça, c'est un truc que j'emporte aussi beaucoup avec moi. C'est l'idée que tout ce qui m'est arrivé dans ma vie n'était absolument pas au programme. Et donc, cet élément de une fois qu'on lâche un peu le planning, le business plan, on se laisse un peu aller à. à être des artistes. J'ai passé toute mon adolescence à me dire, je pensais à Lady Gaga qui disait, moi, je priais tous les soirs pour que Dieu me donne la folie de David Bowie, la folie des grands artistes, pour qu'elles me pénètrent d'une façon divine. Et c'est arrivé. Et du coup, j'ai grandi dans cette idée du mythe d'être un artiste. Est-ce que je suis ? Est-ce que je ne suis pas ? Mais pour moi, être un artiste ne veut rien dire. Par contre, faire de l'art, ça veut dire quelque chose. Faire, exécuter, produire, expérimenter et dire oui. Dire oui à essayer, quoi. Essayer, essayer, essayer. Et je pense que ça, ça construit des personnalités artistiques.
- Speaker #0
Quand tu disais « je ne vois aucune carrière artistique qui démarre après 40 ans » , qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Speaker #1
Non, c'est pas que je ne vois aucune carrière artistique. Je ne parle pas de voir dans l'absolu, mais plus je constate. qui est un peu notamment dans le milieu de la musique, le premier album de machin, qui est en tout cas dans la musique pop à grande échelle, tout ça. Donc, je pense que les gens comme moi qui recommencent un peu à zéro, à 37 ans, ont peu de modèles et se disent il y a un modèle à créer. Et du coup, les personnes qui se posent la question d'avoir une carrière artistique sont souvent des gens plutôt jeunes, entre 20 et 30 ans, et qui vont envisager réellement, alors que j'ai l'impression que... que passer 30 ans.
- Speaker #0
Peu de gens envisagent l'art, la création et la créativité comme quelque chose qui peut potentiellement être une carrière. On se dit assez vite, c'est trop tard.
- Speaker #1
Parce qu'il y a aussi, du coup, cette fameuse idée que ça doit être linéaire et que repartir de zéro, forcément, ça fait encore plus flipper quand tu as peut-être 40 ans que quand tu en as 20. Et notamment parce que socialement, sociétalement, comme tu dis, on n'a pas de modèle. Et culturellement aussi, ce n'est pas quelque chose qui est très valorisé. Alors que pourtant, je trouve que c'est... C'est le fun, quoi !
- Speaker #0
Je pense qu'on hérite quand même de réflexes capitalistes qui sont juste des produits de la société. Je veux dire, pour produire de l'art aujourd'hui et pour avoir du succès, il faut être hot. Et pour être hot, il faut avoir entre 20 et 30 ans. Bon, ce constat, évidemment qu'il est dépassé. Évidemment que quand moi, j'étais petit, avoir 30 ans, c'était être vieux. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Évidemment que les carrières étaient linéaires à l'époque, aujourd'hui elles ne le sont plus, que l'accès au capital était linéaire et qu'aujourd'hui ce n'est plus le cas. Voilà, le monde change mais je pense que les réflexes ont du mal à changer, notamment sur le chemin de la carrière. Aujourd'hui, la réinvention, ça fait partie de tout le monde. Tous les gens de notre génération, en tout cas j'ai l'impression, ont eu soit des périodes de réinvention, soit des désirs de réinvention sur lesquels les haies ont acté ou pas. Mais voilà, on a quand même... Un peu tout un truc a changé. Mais c'est vrai que moi, il a fallu que je fasse un effort pour me dire, si tu veux lancer un projet de musique aujourd'hui, à qui est-ce que tu vas parler ? Parce que pour moi, il n'a jamais été question de parler à quelqu'un d'autre qu'au jeune Jean-Coul. Et en fait, je me dis, mais en fait, moi, je ne suis pas un jeune Jean-Coul. Et du coup... Est-ce que je vais arriver à 37 ans, saper comme un mec de 20 ans, à essayer de faire croire, de créer un Erzat, un machin, ou est-ce que je vais embrasser le public, déjà celui qui me suit déjà, qui est le public du drag, qui est un public qui a entre 30 et 60 ans, qui est composé de beaucoup de femmes hétérosexuelles cisgenres qui soutiennent la création... Je ne sais pas comment dire, on ne maîtrise pas son public, mais en tout cas, on peut avoir conscience de ce qu'on met dans le monde et se dire qu'on peut parler à tout un tas de gens qui ne sont peut-être pas les gens qui définissent le zeitgeist et la mode du moment et que peut-être on ne sera pas partie des 10 choses les plus cool des unrocks de 2030. Mais en fait, peut-être que si, parce que l'audace est une qualité et que tout est à écrire et qu'aujourd'hui, on laisse quand même de la place médiatiquement. et dans le monde de l'entertainment à des parcours atypiques. Et qu'à un moment, il faut bien que quelqu'un inspire quelque chose.
- Speaker #1
En fait, ce que tu dis, ça me fait vraiment penser à une réflexion que j'ai depuis un moment et que je partage, je sais, avec de nombreuses personnes, je pense, dont toi. Je ne sais pas si on en a parlé. Mais ce qui est aussi le poids de la culture du cringe et de dire en fait, les personnes qui font des choses qui ne sont pas effectivement calibrées pour être cool. Et peu importe la sphère où tu te places, parce que ce qui est cool pour un certain public sur TikTok ne sera pas du tout la même chose que ce qui est cool mais pour un autre public, public des unrocs, voilà. Mais en tout cas, on a toujours cette vision du cool et de quand tu le dépasses, ça devient la vision cringe. Et alors moi, je suis vraiment pour le fait d'être cringe à fond, quoi, et de juste faire ce qui est vrai pour nous, ce qui est juste pour nous, justement en se libérant de cette espèce de poids, parce qu'on est quand même dans une tension permanente entre des messages contraires, entre l'hyperconformité et à la fois le fait de se démarquer et de devoir naviguer ça en disant « alors il faut que je fasse un truc hyper unique, hyper spécial, mais avec uniquement les codes qui sont acceptés, appréciés et valorisés. Mais je pense que c'est un énorme blocage à la créativité. Et en plus, ça nous rend complètement déconnectés de nous-mêmes, de ce qu'on veut. Comment est-ce que toi, ce dont tu nous parlais, ça m'évoquait un petit peu ça. Est-ce que ça, ça connecte pour toi ? Comment est-ce que toi, tu navigues justement entre à quel endroit je décide de me conformer, à quel endroit je décide de tout balancer, de faire juste ce que j'ai envie de faire ? Cette tension-là, tu la gères comment ?
- Speaker #0
Ce n'est pas facile. Je pense qu'entre mes 20 et mes 30 ans, j'ai essayé d'être cool, notamment en montant des projets, magazines, modes et tout machin. Typiquement, la mode, je l'ai fait parce que... parce que je pensais que ça me rendrait plus aimable auprès de cette personne qui est mon premier amour. Enfin, je veux dire, ça n'a pas de sens en soi. Mais je me suis mis dans la mode parce que je me suis dit c'est cool, mon monde à moi. Et parce que j'avais une appréciation du médium comme je pouvais en avoir une d'une autre. Mais par contre, quand je suis arrivé dans le drag, je me suis dit, en fait, le drag, c'est cringe. Et moi, je trouve ça cringe. Et je trouve ça formidable dans ce sens-là parce que par cringe, je ne suis pas... Je ne suis pas certain de ce qu'on entend, mais de ce que moi j'entends quand on me dit que le drag c'est cringe, c'est surtout que c'est populaire, que c'est engageant, que c'est un peu ridicule. Et moi, ça m'a beaucoup aidé à dédramatiser tout ça. Et je me suis surtout rendu compte que le cringe, par exemple, dans le fait de faire du drag, il est très dépendant du J-Geist. C'est-à-dire que le drag, il y a cinq ans, c'était formidable. Aujourd'hui, ça devient un peu cringe. Je pense qu'en réduisant un peu la voilure de ce que je regarde, de qui j'observe, de qui j'admire, de qui je machin, en fait, le pouvoir de la niche a ça de formidable qu'aujourd'hui, je rencontre des personnes qui ont plus de 60 ans, qui font du drag et que je trouve être les personnes les plus cool de l'univers. Et cette intégrité crée des personnes qui, ultimement, sont les personnes les plus cool de l'univers. C'est peut-être un peu cryptique, mais ouais, je crois que le cringe... Pour moi, être queer, c'est avoir un sixième sens. Et ce sixième sens, il n'est pas additif, il est soustractif. C'est-à-dire que pour moi, c'est un truc qui te brouille ta perception de ce qui est convenu ou de ce qui ne l'est pas. Quand on est jeune, ce sixième sens, il nous empêche de voir qu'on est cringe. Moi, il m'a empêché toute mon enfance de voir que tous les efforts que je faisais pour fit in, ils passaient toujours à côté, qu'avec mes jeans délavés, que je trouvais super cool. On allait toujours dire de moi que j'étais une grosse pédale, que le jour où mon père m'a acheté des Nike parce que j'en avais marre de ne pas être comme tout le monde, je les ai choisis dorés. Et qu'en fait, je n'avais pas la capacité de comprendre ce que je faisais mal parce que mon sixième sens me brouillait. Ma capacité à intégrer ce que la société attendait de moi. Et je pense que la queerness et l'art se rejoignent dans ça. C'est-à-dire que si on accepte de brouiller notre capacité à comprendre ce que le monde pourrait attendre ou vouloir de nous, là, on peut commencer à créer du bon art.
- Speaker #1
Et toi, tu as un moment où tu as ressenti un shift comme ça ? Tu disais qu'il y avait des choses que je faisais pour toujours essayer malgré tout, même si ça tombait à côté d'être un peu cool. Est-ce que tu as eu un moment où tu as eu une sorte de déclic, où en fait tu as lâché un truc, ou est-ce que ça a été plus progressif ?
- Speaker #0
Ça a été un peu progressif, et ça a été surtout en donnant du crédit à ma propre communauté. Je pense qu'être cool, c'est ne jamais se satisfaire de ce qu'il y a autour de soi, et c'est d'aspirer toujours à plus. Et au bout d'un moment, tu te rends compte qu'en fait, autour de toi, il y a une communauté d'artistes drag, une communauté de gens queer, un public doux. attentif avec lequel tu n'as pas probablement pas énormément de points communs parce qu'on n'a pas non plus des points communs avec l'intégralité des personnes queer de l'univers. Par contre, vous avez en commun l'amour de la déglingue, du drag, de voir des gens faire n'importe quoi dans des très jolis costumes et de regarder quelqu'un vivre sa vérité et tout ça. Et du coup, c'est en acceptant que ce monde-là allait grandir et grandir et grandir, et en devenant cool... dans un milieu de niche, en fait. En disant, en fait, je suis chez moi. Je suis chez moi, je me sens bien chez moi. Et dans cet univers-là, je vois d'autres gens chercher à devenir cool dans ce milieu-là. Et je me dis, ah oui, en fait, cette échelle-là, ce milieu-là, il est quelque chose de formidable. C'est mon endroit, c'est ma maison. Et dans cette maison-là, je ne sais pas si je suis cool ou pas, mais en tout cas, je suis en symbiose et en connexion avec tous les gens qui sont là. Et tous les gens qui sont là, et attendent uniquement de moi que je fasse ce que j'ai envie de faire. Pas plus, pas mieux, pas machin. Ils me prennent pour qui je suis. Donc je ne sais pas si c'est inhérent au milieu de la queerness, du drag, des arts mineurs, qu'il y a une grande douceur autour de l'expérimentation. Parce que ça, c'est formidable aussi, le milieu du drag. Le public te soutiendra. Que tu fasses quelque chose de nouveau, que tu fasses quelque chose que tu as fait 10 000 fois, que tu fasses quelque chose bien, que tu fasses quelque chose mal. Dans tous les cas, on regardera le cœur que tu y mets. Je garde toujours en tête un show que j'ai vu une fois où il y avait une drag queen qui avait 14 assistants, qui avait des super tenues et tout, et qui était super, mais qui livrait un produit qui, du coup, a essayé. très fort d'être quelque chose. Et au final, je ne ressentais pas grand-chose. Et juste après, une drag queen qui faisait sa première scène avec un lip-sync tout simple, assise sur le bar et qui vivait sa meilleure vie. Et là, moi, mon cœur, il fait boum boum. Donc voilà, je ne sais pas si ça répond à ta question, mais c'est pareil du coup, c'est un peu, ouais, accepter qu'on ne vivra pas dans une sphère qui est plus grande que nous. Et que ce n'est pas nécessaire de toute façon.
- Speaker #1
Et du coup, par rapport aussi à tout ça... perception extérieure aussi, à ta perception de toi-même. Est-ce que le personnage de Diamanda t'a servi à t'émanciper de quelque chose ? Ou est-ce que parfois, au contraire, t'as l'impression qu'elle a pu t'enfermer dans autre chose ? Quel rapport t'as avec cet alter ego ?
- Speaker #0
Disons que je lui suis très reconnaissant d'avoir pris les choses en main à un moment où moi, je ne voyais plus vraiment ce que je foutais là. Ce que je faisais, notamment professionnellement. Parce que... Elle a slidé très vite. Ce personnage a vite pris les choses en main, même financièrement dans ma vie, même professionnellement, même dans mon emploi du temps et tout ça. En fait, ça a fait un takeover complet. Et du coup, c'était super. Parce que Sylvain, il était notamment dans un boulot, parce que je travaillais pour une école d'art américaine, pour laquelle je faisais de l'événementiel. Au début, j'étais embauché. en fait je suis venu en freelance et puis c'est un peu le collectif de Splint Factory qui a commencé un peu à se charger de ce que j'avais à faire là-bas. Mais fondamentalement, c'était moi qui y bossais. Et dans cet univers-là, c'était un univers très corpo dans lequel j'étais l'excentrique de service. Et au bout d'un moment, je me sentais assez maltraité dans ce lieu-là. Et du coup, Diamanda avait pour mission de libérer Sylvain de cet autre truc-là. Et comme c'est du freelance, j'ai jonglé avec les deux pendant quelques temps jusqu'à ce que... Jusqu'à ce que Diamanda dit, c'est bon, je gère. Donc, je lui suis très reconnaissant de faire tout ça pour moi. Mais au début, il n'y a plus Sylvain du tout. Donc, à un moment, il a été temps de reprendre un peu le contrôle de qui était Sylvain. Parce que, je ne sais pas, c'est un exemple tout con, mais j'avais les cheveux longs. Et j'utilisais ces cheveux longs pour mon drague, pour faire des coiffures, pour faire des machins, tout ça. Sauf que je détestais ma gueule au quotidien avec des cheveux longs. Mais je faisais ce sacrifice-là pour mon métier. Et ce simple sacrifice-là m'a permis de me dire, ah tiens, non. Sylvain peut faire... De toute façon, il fait énormément déjà de sacrifices, mais il ne peut pas ne plus exister ou ne plus s'aimer. Mais ça, ça a été un réapprentissage pour apprécier qui on est. Parce que j'ai commencé à 30 ans et que j'ai eu cette... Cette épiphanie-là, quand même vachement tard. Et que je me dis, mais attends, je ne peux pas me laisser tomber à 30 ans. D'un seul coup, je me réveille aujourd'hui à 37 ans. Et je me dis, ah mais c'est marrant, tu ne t'es pas vu vieillir. Tu ne t'es pas vu vieillir. Tu ne t'es pas regardé vieillir. Parce que tu as regardé Diamanda. Et tu as laissé Diamanda faire ses choses. Ça, c'est fini aujourd'hui. Aujourd'hui, les choses sont un peu plus séparées.
- Speaker #1
Parce que Diamanda, elle ne bouge pas.
- Speaker #0
Diamanda, elle bouge. parce qu'elle accepte aujourd'hui elle aspire plus à la perfection elle aspire à l'intégrité et donc ça c'est super et du coup c'est vrai que des fois je regarde des photos de moi avant je me dis mais tu te maquillais mieux avant vraiment mais je me sens mieux aujourd'hui dans ma peau même en tant que Diamanda et donc ça ça me va parce que je sais pourquoi je fais les choses et je mets plus de coeur dans mes numéros et voilà je comprends le chemin donc voilà aujourd'hui Diamanda c'est devenu un métier pour moi il y a un costume de travail Et il n'y a plus d'alter ego. Je le regrette. Et à la fois, là, j'essaie de créer un alter ego qui me ressemble un petit peu plus.
- Speaker #1
Et comment tu envisages du coup avec ça ? Parce que, alors moi, j'avais le sentiment, quand je suis venue te voir du coup pas mal de fois chez Madame Arthur, et que Diamanda, elle peut quand même dire des choses hyper frontales et parfois hyper dur, notamment des choses politiques et avoir des opinions politiques très, très sonores, vocales et sans s'en excuser. et de façon complètement hilarante. Et ça rejoint, tu sais, la citation d'Oscar Wilde du début de l'épisode. Quand tu portes un masque, tu peux dire la vérité. Est-ce que ça, ce que fait Diamanda, Sylvain peut le faire en termes politiques face à la même audience, tu penses ?
- Speaker #0
Je pense que quand deux personnes se fréquentent pendant très longtemps, elles finissent par s'habiller pareil. Et c'est vrai dans les couples de même sexe. Et je pense que c'est vrai aussi dans les couples pas de même sexe, mais c'est aussi vrai dans les couples. que l'on forme avec soi-même et je pense que Diamanda a appris à Sylvain qu'il est possible on peut reprocher beaucoup de choses à RuPaul mais on peut pas lui reprocher de ne pas donner quelques exemples pertinents et précis de comment le drague intervient avec la vie et ce que RuPaul a toujours dit et que je trouve inspirant et que j'emporte avec moi c'est le pouvoir que tu as en drague est disponible pour toi out of drag tout ce que tu mets en place quand tu es costumé est disponible à l'intérieur de toi quand tu ne l'es pas. Et ça, je trouve que c'est vrai, mais c'est un apprentissage, un apprentissage d'oser parler en son nom, d'oser montrer qui on est. Il y a des gens dans le drag qui font le choix de ne pas montrer qui ils ou elles sont en dehors de ça. Et du coup, je pense que c'est très propre à mon parcours, à moi. Mais Diamanda m'a appris à pouvoir l'ouvrir quand c'est nécessaire. Après, je défends pas. Moi, c'est pas ce que je fais sur scène. Moi, quand je fais des statements politiques sur scène, ils sont assez évidents et je ne rentre pas dans le détail. J'essaie juste de poser un cadre par rapport aux personnes qui sont en face de moi pour leur faire comprendre qu'ils sont en train de s'adresser à une personne d'extrême gauche. Mais c'est tout. C'est juste écouter, regarder la personne que je suis, qui est potentiellement soit comme vous, soit à l'opposé de ce que vous aimez, soit machin. Mais comme ça, vous savez qui est en train de vous parler politiquement. Et du coup, vous pourrez déduire que tout ce que je vais vous raconter, qui probablement va vous parler parce que je vais vous parler de ma liste de courses ou du fait que j'ai pris des champignons hallucinogènes un soir d'été de 2003. Tout ça, ça va vous parler. Mais du coup, sachez que ça vient d'une personne. Enfin, tu vois, c'est juste poser un calme.
- Speaker #1
Pour toi, justement, quelle importance ça a en tant que personne queer, en tant que... Tu sais, moi, je parle beaucoup des outsiders et je considère toutes les personnes qui ne correspondent pas à la norme un peu imposée comme... un peu des outsiders. Quelle importance ça a politiquement, justement, de faire ce que tu fais, d'être visible, d'être dans l'action en permanence, dans la créativité ? Quelle foi ça a de l'intime, justement, au collectif, au sociétal, et à la transformation qu'on a envie quand même de voir dans le monde, pour un monde plus juste, libéré, pour la libération de toute personne, ce qui semble quand même être un minimum, mais apparemment, c'est quand même... On n'a pas trop le cœur en ce moment. Donc, quelle importance pour toi ?
- Speaker #0
Je pense que quand tu débarques dans le drague, tu sens la portée intime, la portée politique intime que ça a, le pouvoir de t'influencer politiquement. Et ça, c'est dans plusieurs aspects. Moi, je me souviendrai toujours de la première fois que j'ai mis les pieds dans la rue en drague et où, en trois minutes, je me suis fait klaxonner, draguer, proposer de l'argent, machin. J'étais avec une amie. photographe avec qui on allait faire des photos un peu plus loin dans Paris. Et je lui dis oh là là, déjà, elle me protégeait complètement de toutes ces interventions. Et je lui dis oh là là, être drague dehors, c'est galère. Et là, elle m'a regardé, elle m'a dit non, être femme dehors, c'est galère. Et là, j'ai tout compris. Enfin, j'ai tout compris. Pas du tout, mais j'ai compris que je comprenais rien. J'ai compris que j'avais toute une expérience dans laquelle j'étais en train de mettre les pieds qui allaient m'ouvrir. à ce que ça signifie politiquement d'être pluriel, et en tout cas de ne pas être un homme, parce qu'avant ça, j'étais un homme qui fréquente les hommes, et ça, finalement, ça ne m'a pas aidé à tout comprendre, en tout cas pour les hommes cis, à tout comprendre dès le départ. Ensuite, il y a le fait de développer un immense vivier de personnes queer extrêmement diverses autour de nous. Aujourd'hui, je suis en couple avec une femme trans, on s'est rencontrés au début de Diamanda, mais en fait tout a... Tout concours a rencontré énormément de diversité de personnes. Et en tant que personne queer, on ne maîtrise pas tous les aspects de la communauté queer. Mais du coup, ça m'a politiquement ouvert déjà à une forme de non-binarité politique. Ça, ce n'était pas vraiment là avant le drag. En fait, je suis quoi ? Déjà, politiquement, c'est sûr que je ne peux pas rentrer dans ce système-là. Ensuite, intimement... Ça t'ouvre à tout un tas de questions qui te placent sur un échiquier politique qui est de toute façon beaucoup plus youyou que ce que tu imaginais à la base. Donc déjà, tu réfléchis politiquement différemment à toutes ces choses-là. Est-ce que le drag est politique parce qu'on existe dans l'espace ? À la fois oui et non, parce qu'aujourd'hui, le drag a une portée capitaliste qui est à envisager beaucoup de drag, fond du drag de façon intrinsèquement politique. Oui, mais je trouve que dire... Le simple fait de me mettre des talons, c'est politique. Pour moi, aujourd'hui, ce n'est pas suffisant parce que ça t'excuse de ne pas mettre en place de véritables actions politiques quand tu es sur scène, ce que tu n'es pas obligé de faire. Mais pour se revendiquer, être drague politique, ça existe. Il y en a plein qui le font, mais du coup... On ne peut pas dire à la première personne qui met une paire de talons qu'elle est aussi politique qu'une mini-majesté, par exemple, qui va récolter de la thune pour le site d'action, qui met en place des trucs depuis plus de dix ans, qui rend son drague politique, c'est-à-dire impactant. Par contre, au collectif, je sais que chez Madame Arthur, par exemple, on s'adresse à un public, il y a l'idée d'un... Je parle, moi, d'un mépris de classe mutuelle. par rapport au public qu'on a en face de nous. C'est-à-dire qu'eux n'ont pas envie d'être nous et nous, on n'a pas envie d'être eux. C'est des gens qui ne votent pas pour les gens comme nous. C'est des gens qui ne pensent pas aux gens comme nous. C'est des gens qui ont de l'argent. Et pas tous. Mais nous, les premières personnes qu'on voit, c'est celles qui sont à table et qui ont payé 120 balles pour dîner. Et 120 balles, ça peut être évidemment une personne qui a craqué son PEL pour se faire un plaisir. Mais par contre, ça peut aussi être des gens pour qui c'est hyper facile de venir faire ça, des gens qui sont bruyants, qui viennent fêter leur anniversaire bruyamment pendant que nous, on essaye de s'époumoner sur scène à raconter des choses. Et là, je trouve que l'impact politique d'arriver et de dire « Bonjour, je suis une drag queen, je suis en couple avec une femme trans et je vais vous raconter notre parcours » , là, il y a un effet de banalisation de nos vies et de nos parcours. En fait, cette personne parfaitement normale est en train de me raconter. sa vie. Et en fait, cette personne, je la trouve entertaining, je la trouve drôle et j'envis sa liberté. Et ça, c'est ce qu'on reçoit beaucoup de la part de ces personnes qui sont comptables dans la finance, dans des jobs qui nous ne nous parlent pas spécialement. Et là, pour moi, la portée politique, elle est essentielle. Et c'est la raison pour laquelle je persiste et signe avec Madame Arthur.
- Speaker #1
Oui, parce que du coup, ça te donne accès à des personnes que juste dans nos milieux queer, finalement, tu t'aurais... Il n'y aurait pas cette friction-là et du coup, cette opportunité de rencontre, de partage, d'échange et justement de mutuellement se faire peut-être évoluer et puis révéler aussi chez les personnes leur côté peut-être un peu plus weirdo, un peu plus queer qu'elles ont mis de côté, qu'elles ont rangé, peut-être donner aussi ces étincelles-là. Oui,
- Speaker #0
je trouve ça hyper inspirant de voir des gens... Là, en ce moment, je suis en tournée avec Madame Arthur, donc ce n'est pas comme à Paris. C'est des gens qui, justement, on ne peut pas... énormément accès à ce genre de show parce que malheureusement en France c'est compliqué en sortant de Paris d'avoir accès à des shows queer donc c'est des gens qui viennent avec déjà des vraies envies et des vraies étoiles dans les yeux à l'idée de voir ce qu'ils vont voir c'est vraiment l'expérience ultime d'une carrière de drague et un grand grand privilège par contre à Paris on communique avec des esprits complètement what the fuck et la première fois Parce que moi, je suis arrivé direct dans le milieu du cabaret, donc j'ai connu ces publics-là tout de suite. Par contre, quand j'ai commencé à intégrer le milieu du drag et qu'on m'a présenté des publics hyper cool, en fait, t'arrives sur scène, tout le monde est acquis à la cause, tout le monde a son portable sorti pour te faire une story, pour te soutenir, en fait. Et que toi, t'arrives un peu en mode insulte comique, parce qu'en fait, t'as l'habitude de la confrontation avec le public et t'as l'habitude de dire à Jean-René du premier rang de parler de sa doudoune sans manche. Et du coup, tu arrives dans un univers où tu es là, oula, en fait, mon humour ne va pas pouvoir être dans le confrontationnel parce qu'en fait, tous ces gens-là sont trop mignons.
- Speaker #1
Et même déjà.
- Speaker #0
Et même déjà juste parce que je fais l'effort d'être là. Et donc ça, moi, ça m'a fait bizarre au tout début. Mais c'est vraiment deux aspects du drag show. Il y en a un qui est là pour dire, voilà qui nous sommes et voilà. qui on est et take it or leave the room. Et un autre qui est là faisons communauté et respirons ensemble dans cette pièce qui est souvent une plus petite pièce, un plus petit espace, quelque chose de plus intime et genre soyons nous-mêmes tous ensemble.
- Speaker #1
Justement pour les personnes qui nous écoutent et qui se sentent différentes, que ce soit des personnes queer, que ce soit des personnes minorisées ou juste des personnes qui se sont toujours senties peut-être pas vraiment dans les clous, un peu à côté, tout ça. Quel message t'aurais-je pour ces personnes-là qui n'osent pas vraiment encore embrasser complètement leur unicité, leur singularité, leur différence dans, encore une fois, le monde très normé qu'on nous propose aussi ?
- Speaker #0
Alors, je dirais aux personnes qui se sentent un peu à part, qui se sentent un peu étranges, you are. Vous êtes étranges. Il y a un premier chemin d'acceptation quand même à faire de se dire ok, je vais m'inscrire dans cette... dans cette non-voix. Mais cette non-voix, elle en est une en soi. Là où j'ai du mal à donner des conseils à des personnes plus jeunes aujourd'hui, c'est que je pense que les outils ne sont plus du tout les mêmes. Et le fait de trouver sa tribe, de trouver sa tribu, de trouver son... C'est un peu idiot, mais voilà, tu n'es pas seul. Et de fait, des personnes qui te ressemblent, ça existe, quoi. J'ai trouvé ça à chaque coin de rue. en étant jeune, en me disant... Mais je pense que ça, ça revient à l'idée de confiance en soi et d'avoir reçu du soutien, en tout cas moral et psychologique, de la part de mes parents et de mes amis tout au long de... Mais je ne me suis pas juste dit « je suis bizarre » , je me suis dit « qu'est-ce que ma bizarrerie peut apporter à d'autres gens ? » Et de fait, j'ai trouvé des gens que ma bizarrerie faisait rire, que ma bizarrerie faisait créer tout sauf de l'empathie, juste de la camaraderie et pas de l'empathie. Donc je ne cherchais pas à ce qu'on me plaigne ou à ce qu'on me voit dans la souffrance, mais plutôt qu'on m'apprécie pour ce que je suis.
- Speaker #1
Merci de partager ça. Et pour toi, justement, politiquement, quelle importance ça a que les personnes qui ne sont pas vraiment dans les clous de ce qu'on attend dans la société patriarcale et capitaliste dans laquelle nous vivons actuellement, quelle importance ça a que ces personnes-là prennent vraiment leur place, justement, et clément leur place à la table ? peu importe les sphères d'ailleurs.
- Speaker #0
Mais il n'y a que ces personnes-là qui prennent leur place à la table. Je ne sais pas comment dire, mais on a toujours l'impression que le monde médiatique est dominé par des normises. Mais ce n'est pas le cas, en fait. Ça, c'est la politique. Et la politique et l'espace médiatique, évidemment, se rencontrent. Mais les personnes qui sont réellement influentes sur la culture, ce sont les artistes. Et les artistes sont tous et toutes des weirdos qui vont... créer de nouvelles aspirations, qui vont créer de nouvelles modes, qui vont créer de... Et ça, c'est pas nouveau. Quand on parle de David Bowie ou de Théodora, en fait, on écrit de nouvelles façons d'être normal. Donc voilà, politiquement, être ça, c'est pouvoir aspirer à participer à l'écriture collective d'une nouvelle façon d'être normal. Et c'est même ça, à mon avis, la grande souffrance des jeunes générations d'aujourd'hui. Merci. comment gérer le fait que nous, quand on était jeunes, on était le mouton noir et puis on essayait de partir à la recherche d'autres moutons noirs et aujourd'hui on a accès à tellement de choses que tous les moutons noirs se réunissent puis cherchent à devenir le mouton noir fluo et du coup ça recrée des couches d'aspiration à tout ça, mais je pense que pour vraiment être à la table de la vraie discussion qui n'est pas la discussion politique de base, mais qui est la discussion culturelle de la culture sociétale qu'on est en train de mettre en place. C'est nous, c'est nous qui faisons ça. C'est nous qui créons le débat. C'est nous qui créons les espaces de sécurité culturelle et politique pour que toutes ces personnes puissent se sentir bien, puisqu'on ne va quand même pas compter sur l'échiquier politique pour nous, pour créer des espaces de sécurité.
- Speaker #1
Je te rejoins et je pense que c'est aussi quand même important de noter qu'il y a... Quand même une dimension du pouvoir aussi qui est financière, que ce soit les empires justement, Bolloré et compagnie, qui choisissent aussi, qui est mis en avant, qui maintenant rachètent aussi beaucoup les médias, les publications, les maisons d'édition, les salles de concerts aussi. Et donc du coup, qui vont aussi quand même impacter fortement d'un point de vue purement financier et de pouvoir, de qui on choisit de mettre en avant. Et c'est là, je pense, qu'il y a un gros shift aussi dans ce qu'on est en train de vivre et qui a justement d'autant plus un enjeu. de continuer à prendre ces espaces-là que historiquement on a aussi bâtis, mais qui maintenant, justement, par ce biais quand même de pouvoir financier, sont en train d'être complètement aussi redéfinis. Oui.
- Speaker #0
C'est pour ça que là, le mood global par rapport au drag, c'est de dire que c'est allé trop loin, c'est trop capitaliste, c'est trop machin, c'est trop ci, c'est plus underground. Tu verras quand Bolloré possèdera tous les zéniths et toutes les salles de spectacle à grande échelle, que le drag en fait devra se réorganiser. C'est là qu'on se rend compte que le fait d'être outsider et d'être en dehors de la norme n'est pas un choix, mais une question de survie. On continuera dans tous les cas, parce que ça signifie juste être. C'est pas un désir de faire chier, ce qui a l'air d'être assez incompris de façon générale. C'est pas un désir de faire chier, c'est un désir de survie, et c'est juste ça, donc ça ne peut pas disparaître. On ne peut pas disparaître. Et quand on voit... Quand on voit des artistes qui font des choses qui ne nous parlent pas, parce que ce n'est pas notre monde, parce que c'est trop normé, parce que c'est trop ci ou trop ça, ce n'est pas parce qu'ils inondent l'espace médiatique que ça nous fait quelque chose. C'est pour ça que Théodora, par exemple, c'est super parce que Théodora, elle débarque et Théodora, tout le monde a dit OK, en fait, c'est ça. La France, c'est ça. Le rapport à la queerness, c'est ça. Et on va s'organiser pour soutenir des artistes qui nous plaisant.
- Speaker #1
Pour moi, il y a quand même aussi un vrai enjeu, justement, au niveau de comment on s'autonomise financièrement, justement, dans un monde où le pouvoir financier a tendance quand même à être de plus en plus concentré, factuellement, et de se dire, pas lâcher non plus cet espace-là, et réinventer aussi l'économie. Bon, ça, tu vois, il y a des secteurs, par exemple, comme l'ESS, donc c'est pas dans le côté créatif, mais plus dans l'économie sociale et solidaire, mais aussi justement dans la créativité. de se dire qu'on peut aussi continuer à inventer des modèles, à faire recirculer l'argent par chez nous aussi, et à créer des espaces de résistance comme ça, qui ne sont pas uniquement des espaces culturels, mais qui sont aussi des espaces avec une autonomie et une capacité, notamment économique, financière. Ça, c'est une autre question, je pense, un peu longue à aborder, là maintenant, après une heure 09 d'enregistrement. Mais pour moi, ça fait partie aussi des enjeux, effectivement, pour les outsiders de dire, prendre les espaces aussi. Avoir conscience du besoin d'autonomie et de comment est-ce qu'on se l'organise, pas juste entre nous, mais aussi dans une transformation générale, sociale et sociétale.
- Speaker #0
Et je pense que dans tous les cas, on le fait parce qu'on a quand même notre libre arbitre et ils peuvent influer sur le nombre de charges fixes qu'on va devoir sortir tous les mois. Par contre, ils ne peuvent pas influencer notre libre arbitre de comment on va faire circuler notre argent. Donc en fait, si aujourd'hui il existe des artistes comme Théodora qui accèdent à un niveau de privilège culturel tel, c'est parce que les gens comme nous décident d'où ils mettent leur argent, où ils mettent leur attention, où ils mettent leur énergie, où ils mettent leurs oreilles. Et tant que ça, ça existe, moi, je reste positif. Après, je suis un peu un bisounours. Moi, j'aime bien croire que tout va bien aller.
- Speaker #1
Oui, mais non, je pense que c'est important. Et c'est important de redire aussi que je pense qu'il y a quand même un mood général qui pousse un peu au désespoir, à l'inaction et à la sidération. Et je pense que c'est important de dire aussi, mais en fait, avec chaque acte, là en ce moment, on est en avril et donc il y a Nathalie Séjean qui a lancé, par exemple, une initiative qui s'appelle Monfouze pour les Zouzes. Et ça consiste à, par exemple, en avril, essayer de n'acheter qu'auprès de meufs, des entreprises, d'acheter ton bouquin par une autrice. Et par exemple, ce genre d'initiatives qui existent, qui sont faites pour se rappeler de, ah mais c'est vrai qu'en fait, on a du pouvoir, on a du pouvoir d'action, on a du pouvoir de ce qu'on... consomme, de ce qu'on achète, de ce qu'on consomme aussi sur les réseaux sociaux. Par exemple, je suis toujours dans la tension entre essayer de rester informé, mais à la fois, ne pas donner trop d'espace à ses idées, en commentant, en visionnant, parce que du coup, tu donnes de l'espace à des choses qu'on a envie de dépasser. Et donc, ça, c'est aussi notre pouvoir.
- Speaker #0
Surtout, on a le pouvoir de créer une véritable gymnastique communautaire. qui fait que depuis quelques années, des années pas assez nombreuses, mais qui sont quand même... Enfin, ça fait quelques temps qu'en tant que communauté de gens woke, on s'est tous habitués à acheter des choses qui viennent de femmes, de personnes gender non-conforming, de personnes non-blanches. En fait, on a arrêté d'acheter à des mecs cisblancs qui détiennent tout le pouvoir. Juste, on a culturellement shifté. Et c'est comme ça que, par exemple, on crée une culture collectivement de ce qui est acceptable et de ce qui doit être reward et qui doit être mis en avant pour lutter contre ces inégalités. Et ça fait que là, aujourd'hui, dans les musées, par exemple, parisiens, il y a énormément... Alors, je ne pourrais pas dire que c'est la majorité parce que fondamentalement, j'en sais rien. Mais énormément des grandes expositions sont des artistes féminines aujourd'hui parce qu'on a collectivement créé cette culture de nous n'accepterons plus d'aller voir un énième anti-war hall. En fait, on s'en fout. Ça, on s'en fout. On n'ira pas le voir. Ça ne nous intéresse plus. Et donc aujourd'hui, même ma mère qui me dit qu'elle emmène mes neveux et nièces voir des expos aux abattoirs à Toulouse, qui présentent des expos. d'artistes femmes noires, ça n'existait pas quand nous on a grandi. Et tout ça, c'est le résultat de tout ce qu'on a collectivement mis en place, de dire aujourd'hui on n'acceptera pas autre chose. Donc tout ça, c'est du pouvoir et ça marche. Je pense vraiment que ça marche.
- Speaker #1
C'est vrai qu'on le voit, même si on a des contre-mouvements qui se mettent en place pour ça, mais on ne va pas lâcher ce truc-là. Donc je pense que c'est important de... de le dire et tu sais que j'aime bien proposer aux personnes qui nous écoutent en fin de podcast une petite invitation aussi parce qu'avec tout ce qu'on s'est dit, on repart de là, on a plein d'idées, on est hyper stimulé et tout ça. Bon, alors maintenant qu'est-ce qu'on fait concrètement ? Et je voulais savoir si toi, Sylvain, aujourd'hui, tu aurais une invitation à la mise en action pour les personnes qui nous écoutent et qui sont sensibles justement au parcours artistique, qui sont des outsiders, qui se sentent être des personnes... sensibles qui ont quelque chose de particulier à amener au monde, est-ce que tu aurais une invitation à leur suggérer pour se mettre en action ?
- Speaker #0
Alors, j'ai pensé à quelque chose, mais qui s'adresse probablement au... aux personnes qui sont dans la production créative de façon générale. Moi, il y a un truc qui m'a pas mal aidé ces derniers temps, surtout en étant en train de composer un album, ce qui n'est pas un skill qui est particulièrement aiguisé chez moi, c'est de s'autoriser à créer quelque chose de mauvais. Et ça, j'ai trouvé beaucoup de force dans ce simple petit truc-là qui est tout connement venu d'un TikTok. Mais voilà, j'ai TikTok un jour qui m'a proposé de créer quelque chose de nul, de me mettre à la table et de me dire le résultat de cette session de créativité va être nul. Et donc, d'un côté, il y a ça. Et d'un autre, là, en ce moment, je suis à un workshop en ligne avec Arka, qui est productrice de musique, qui est une femme trans et qui est une des rares personnes de l'industrie musicale Elle a bénéficié d'une certaine... impunité créative un peu comme Björk par exemple qui peut faire un peu n'importe quoi qu'en fait on va écouter ce qu'elle fait parce que c'est une trendsetter et que voilà et donc Arka parle beaucoup du punk ethos de la musique en disant moi je refuse de travailler avec des claviers qui valent des mille et des cent parce que la créativité ne naît pas de l'argent et dans le drag c'est hyper vrai aussi et Drag Race nous empêche de voir qu'à moins de 4000 euros on peut faire des choses formidables avec le drag en faisant travailler nos esprits et les personnes pas que les personnes les plus skillful du game mais les personnes qui nous connaissent et qui nous aiment donc mon invitation c'est de se mettre à la table à la table de la créativité quelle qu'elle soit dans un environnement qui est calme et propice à la créativité, avec tout ce qui est téléphone, emmerdement, et voilà, d'avoir un peu de temps devant soi, de limiter les moyens, et de dire je vais créer avec ce crayon tout simple, ce petit clavier tout simple, ce petit truc, je vais créer quelque chose de nul.
- Speaker #1
C'est génial, j'adore. C'est trop bien, merci beaucoup. Et je pense que c'est hyper important aussi justement parce qu'il y a beaucoup de personnes, moi je le vois, qui mettent une frontière très claire entre... C'est un peu ce que tu évoquais tout à l'heure par rapport au fait d'être un artiste. Moi et les artistes. Et donc, ils s'empêchent de créer parce qu'ils se disent non, mais en fait, je ne suis pas artiste. Et ça, tu peux le voir. Un test tout simple, mais juste prendre une feuille et un crayon dans le train, dans les transports. Moi, je sais qu'à chaque fois que je dessine ou que je peins dans un espace public, alors que vraiment, je fais ça de façon complètement récréative, les personnes ont vraiment des étoiles dans les yeux. Elles me demandent si c'est mon métier. Ah non, non, juste... On m'a offert des aquarelles et donc du coup, j'essaye. Et là, tu te rends compte de ce que ça fait pétier parce qu'en fait, on a tous et toutes un esprit créatif et tout le monde a envie d'expérimenter et on ne se l'autorise pas. Et je trouve que du coup, ton invitation, elle est géniale parce que ça va inviter aussi peut-être des personnes qui n'osent pas juste se mettre et dessiner des bonhommes en bâton qui assistent à un banquet sur une feuille A4. Mais c'est super,
- Speaker #0
faites-le. Les gens ont envie de faire une différence entre l'art et les loisirs créatifs. mais les loisirs créatifs
- Speaker #1
c'est simplement des générations de mamounettes muselées qui disent bah en fait je suis une artiste ouais ouais ouais carrément trop bien merci beaucoup avec plaisir merci à toi c'était un plaisir merci beaucoup d'avoir été avec nous pour cet épisode et d'avoir partagé ta sensibilité ta vision ton histoire j'aimerais partager une citation de John Waters notre héros qui a dit mon idée d'une personne intéressante c'est quelqu'un qui est assez fier de sa vie apparemment anormale pour en faire une carrière Et moi je pense que nos existences queer, par définition, sont encore considérées comme anormales dans bien des instances. Nos droits sont fragiles, nos vies semblent être conditionnées aux bords politiques du moment. Et aujourd'hui, nous les personnes trans, queer, intersexes, les lesbiennes, les bi, les gays, on porte une responsabilité qu'on n'a jamais demandé. Et cette responsabilité, c'est celle de prendre notre pleine place, autant qu'on le veut, partout, via nos carrières mais aussi nos vies personnelles, de citoyennes et citoyennes, pour contribuer au changement positif qu'on veut voir apparaître dans le monde. Cette responsabilité... Pour moi, c'est celle de toute personne qui ne rentre pas dans les normes étriquées. Les sensibles, les bizarres, les personnes qui ont vécu avec le poids des oppressions systémiques toute leur vie. Notre pouvoir se tient bien souvent là, dans notre simple existence, et notre amour pour nous, pour notre communauté, pour le monde, dans notre capacité à nous déployer, à nous épanouir, à créer, à résister, sans oublier notre joie, notre amour, la beauté de notre unicité. De l'intime au public, du personnel au collectif, on fait partie de ce tissu de l'humanité, autant quand il nous célèbre que quand il cherche à nous éradiquer. Nos vies sont autant de messages et elles façonnent le monde d'aujourd'hui et celui de demain. Alors quand tu doutes, quand tu désespères, rappelle-toi, on est des millions et on est ensemble. Merci d'avoir écouté Walk With Me, le podcast des outsiders qui transforment le monde. A bientôt !