Speaker #0Les événements internationaux s'enchaînent à toute vitesse. On commande beaucoup, on réagit vite, mais rien n'est simple. Les décisions politiques s'inscrivent dans des rapports de force sous l'influence d'intérêts internes et de contraintes externes. Avec vous, je cherche à comprendre ce qui se joue derrière, à donner du sens à ces choix, à ces tensions, à ces enchaînements qui semblent souvent très confus. Je suis Léa Landman et vous écoutez Zone d'influence. Aujourd'hui, je veux parler de la Jordanie, un pays dont on ne parle presque jamais. Alors que depuis son indépendance, il absorbe les chocs que ses voisins lui envoient et gère les contradictions que ses alliés lui imposent. Mais sans pétrole, sans eau, sans profondeur stratégique et sans consensus interne. Et pourtant, c'est un allié incontournable de l'Occident, dont tout le monde s'accorde à dire que sa chute serait une catastrophe régionale. Ce qui se passe en Jordanie concentre la somme de toutes les contradictions du Moyen-Orient. La question palestinienne, le développement, la rivalité Iran-Israël, la compétition entre l'islam politique et monarchie du Golfe. la dépendance américaine, la pression démographique et économique. Aucun autre état de la région ne porte autant de fractures simultanément avec aussi peu de ressources. Alors, comment est-ce qu'on tient dans ces conditions ? C'est la question de cet épisode. La Jordanie est une monarchie entourée de voisins en crise. La Syrie d'abord. Pendant la guerre civile, la Jordanie a accueilli plus d'un million de réfugiés syriens. Aujourd'hui, la plupart ne sont pas rentrés et la frontière n'est pas stabilisée. Le nouveau pouvoir à Damas n'a pas encore montré ce qu'il sera. Un Irak traversé par des milices pro-iraniennes, une Cisjordanie sous pression croissante, un Israël qui redéfinit ses alliances et ses doctrines stratégiques depuis deux ans et demi. Et à l'intérieur, une population majoritairement d'origine palestinienne, une économie sous perfusion, depuis 15 ans, un chômage des jeunes qui dépasse les 40%. La Jordanie survit parce qu'elle est utile. Israël, les Etats-Unis, l'Arabie Saoudite, les Palestiniens, même l'Iran, chacun a besoin d'elle pour une raison différente. Et elle a besoin de chacun. C'est ce système d'utilité croisée qui tient le royaume debout depuis 80 ans. Ça va vous sembler étonnant, mais la relation israélo-jordanienne est l'une des plus anciennes et des plus profondes du Moyen-Orient, bien avant le traité de paix de 1994. Depuis la création des deux États, des ennemis communs et le besoin jordanien de s'appuyer sur une puissance occidentale ont fait d'Israël un allié utile à la survie de la monarchie. Les deux pays ont combattu, c'est vrai, en 1948 et en 1967. Mais à part ces deux épisodes, en coulisses, les contacts n'ont jamais cessé. C'est Septembre Noir qui cristallise l'alliance entre les deux. La guerre civile de 1970-71 oppose l'armée jordanienne aux milices de l'OLP, l'Organisation de Libération de la Palestine, qui avait construit un État dans l'État sur le sol jordanien. Le roi Hussein lance l'armée. Il expulse violemment l'OLP. Des milliers de Palestiniens sont tués ou partent vers le Liban. Mais quand la Syrie menace d'envahir la Jordanie pour soutenir l'OLP, Israël se mobilise pour dissuader Damas. Hussein s'en souvient. En 1973, il prévient personnellement Golda Meir qu'une guerre se prépare. Mais la paix formelle était impossible avant 1993. Trop de pression arabe, trop de population palestinienne en Jordanie. C'est Oslo qui déverrouille. Une fois l'OLP reconnue comme interlocuteur légitime, la Jordanie peut signer, en gardant pour elle l'administration des lieux saints de Jérusalem. Le traité de paix de 1994 donne une... paix froide, c'est-à-dire entre États et entre armées, qui ne réussissent pas vraiment ou très rarement jusqu'au peuple. Il existe des initiatives de dialogue, de coopération autour de l'environnement, de l'eau, mais l'essentiel reste confiné à la sécurité, au gaz, à l'eau. La relation personnelle entre Rabin et Hussein a compté, vraiment compté. C'était une vraie estime mutuelle entre deux hommes qui voulaient tous les deux sortir de la logique de guerre. L'élection de Benémi Netanyahou en 1996 comme Premier ministre complique les relations entre les deux pays. Abdallah II, qui a succédé à son père qui est mort en 1999, dira plus tard à un journal britannique que les moments les plus difficiles de son règne sont à cause de Netanyahou. Ce n'est pas une question de personnalité seulement. La dégradation sous Netanyahou reflète une divergence doctrinale profonde. Pour Amman, la paix avec Israël et la question palestinienne sont inséparables. L'une ne peut pas exister sans l'autre. Mouacher, le premier ambassadeur jordanien en Israël, l'a dit sans détour. La Jordanie a signé en 1994 pour faciliter la création d'un État palestinien sur seul palestinien. Et pour une raison qui n'a rien de sentimentale. Si les Palestiniens n'ont pas d'État chez eux, la pression pour que la Jordanie devienne cet État ne disparaît pas, elle s'accumule. L'argument « la Jordanie et la Palestine portée par la droite israélienne depuis des décennies et aujourd'hui reprise par des ministres du gouvernement Netanyahou » n'est pas une formule rhétorique pour Hamann. C'est une menace directe à l'existence du royaume. Sans horizon politique palestinien crédible, le traité perd sa raison d'être, en tout cas aux yeux de la population jordanienne. En 1994, 80% des Jordaniens soutenaient la paix. Aujourd'hui, ils sont moins de 10%. Les deux parties portent une responsabilité dans cette dégradation, évidemment. Israël, par ses décisions unilatérales sur Jérusalem et la Cisjordanie, qui éreutent quand même ce que la Jordanie avait obtenu en échange de la paix. Et la Jordanie, par une rhétorique très anti-israélienne, de plus en plus assumée, utilisée par le gouvernement principalement pour gérer la rue, mais qui rend toute normalisation au niveau civil impossible. et empoisonne le terreau de la relation. La dépendance physique entre les deux pays est réelle et mutuellement assumée. Israël fournit du gaz à la Jordanie et depuis 1994, de l'eau. Un volume garanti qui a coulé sans interruption, même dans les pires moments de tensions politiques. En 2021, les deux pays négocient le projet Prosperity. La Jordanie fournirait de l'énergie solaire à Israël, qui en retour lui enverrait de l'eau dessalée en quantité beaucoup plus importante. L'idée est de transformer en fait une paix froide en interdépendance économique concrète et rendre la relation tellement coûteuse à rompre qu'elle devient irréversible. Puis arrive octobre 2023, le 7 octobre. La guerre à Gaza éclate et toute coopération publique avec Israël devient politiquement intenable pour Amman. Le projet prospérité est gelé. En 2024, la Jordanie demande de maintenir le doublement des quantités d'eau convenues en 2021 pour ses cinq ans. Israël conditionne le renouvellement, un apaisement de la rhétorique jordanienne contre la guerre à Gaza et au retour de l'ambassadeur jordanien en Israël. La Jordanie refuse de troquer sa position sur Gaza contre de l'eau. Israël accorde donc six mois. L'accord supplémentaire n'a pas été renouvelé depuis. Les livraisons sont revenues au volume de base du traité de 1994, soit la moitié de ce que la Jordanie recevait ou devait recevoir. Le socle du traité tient, mais Israël vient de montrer que l'eau peut être un levier politique. et qu'Israël n'hésite pas à l'utiliser. La question palestinienne reste donc existentielle pour la Jordanie. La relation entre la Jordanie et les Palestiniens est à la fois géographique, démographique, historique et politique. Entre 50 et 70% de la population jordanienne est d'origine palestinienne. Ils sont descendants des réfugiés de 1948 et de 1967. Un chiffre d'ailleurs que l'État jordanien n'a jamais officiellement confirmé pour des raisons de cohésion nationale et de politique interne. En revanche, les postes qui commandent l'État donc l'armée, renseignements, cercle du palais, restent structurellement dans les mains des tribus jordaniennes de l'Est. Cette imbrication entre la Jordanie et la question palestinienne est le résultat de décisions historiques. Donc en novembre 1947, l'ONU vote le partage de la Palestine mandataire en deux États, un État juif et un État arabe. Les dirigeants palestiniens et les États arabes rejettent le plan. En mai 1948, à la fin du mandat britannique, Israël déclare son indépendance sur la base de ce partage. Cinq pays arabes entrent immédiatement en guerre et à l'issue des combats, la Jordanie se retrouve en contrôle de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, le territoire qui aurait dû devenir l'État arabe. En 1950, elle l'annexe officiellement et accorde la nationalité jordanienne à l'ensemble des populations concernées. La Ligue arabe considère l'annexion illégale et seul le Royaume-Uni la reconnaît formellement. Ce qui n'est pas un hasard évidemment, c'est la puissance qui a créé la Jordanie et qui la finance encore. Et pour Amman, ces terres sont... jordanienne. En 1967, la Jordanie perd la Cisjordanie à Israël. Mais elle ne coupe pas les liens. Elle continue à payer les salaires de milliers de fonctionnaires, à financer les écoles et les institutions religieuses en Cisjordanie. Les députés de Cisjordanie siègent toujours à Amman. Puis, le 31 juillet 1988, le roi Hussein franchit la rupture définitive. Ils auront tous les liens avec la Cisjordanie, administratif, juridique, parlementaire. Les Palestiniens de Cisjordanie, citoyens jordaniens depuis 1950, se retrouvent apatrides par décision royale unilatérale. Le message est clair. Deux peuples, deux destins. Un État palestinien sera créé ailleurs, pas en Jordanie. C'est cette construction qu'Abdallah II hérite en 1999. Et c'est pour ça que lorsque Trump propose de vider Gaza et de réinstaller les Palestiniens en Jordanie, c'est pour Abdallah II une déclaration de guerre. Cette proposition transforme la Jordanie en ce que son père avait refusé en 1988. c'est-à-dire l'alternative à un État palestinien. La Jordanie a toujours choisi la stabilité. Et cette stabilité, on vient de voir sur quoi elle repose du côté israélien et palestinien. Une paix froide qui tient par intérêt mutuel, une question démographique qui ne se résout pas et un rôle à Jérusalem qui est à la fois sa plus grande carte et sa plus grande vulnérabilité. Mais Israël et les Palestiniens ne sont que deux des acteurs qui font exister ou qui menacent la Jordanie. Il y a aussi les États-Unis, dont la Jordanie dépense structurellement sans pouvoir s'en émanciper. Il y a l'Arabie saoudite, qui finance, mais qui prend des positions. Et il y a l'Iran, qui déstabilise méthodiquement depuis des années. C'est ce système A4 que la guerre de 2006 a mis à l'épreuve. Et c'est ce qu'on regardera dans le prochain épisode. C'était Zone d'influence. Et si cet épisode vous a intéressé, partagez-le à quelqu'un qui suit le Moyen-Orient ou à quelqu'un qui devrait le suivre.