Speaker #0Les événements internationaux s'enchaînent à toute vitesse. On commente beaucoup, on réagit vite, mais rien n'est simple. Les décisions politiques s'inscrivent dans des rapports de force, sous l'influence d'intérêts internes et de contraintes externes. Avec vous, je cherche à comprendre ce qui se joue derrière, à donner du sens à ces choix, à ces tensions, à ces enchaînements. Je suis là à l'endemain et vous écoutez Zone d'influence. Dans le dernier épisode, j'ai décrit ce qu'était la Jordanie, un État sans ressources, entouré de voisins en crise, dont la survie repose sur un principe simple, être utile à tout le monde simultanément. Et j'ai regardé les deux acteurs les plus compliqués de cette équation, c'est Israël et les Palestiniens. Une paix froide qui tient par intérêt mutuel, une question démographique qui ne se résout pas, et un rôle à Jérusalem qui est à la fois la plus grande carte d'Abdallah II, le roi de Jordanie, et sa plus grande vulnérabilité. Et aujourd'hui, je veux regarder trois autres acteurs, les Etats-Unis, l'Arabie Saoudite et l'Iran, et ce que la guerre de 2026 a mis à l'épreuve. Parce que la Jordanie tient, mais le prix à payer a changé. Fin février 2026, les députés jordaniens votent à l'unanimité pour supprimer le nom d'Israël des minutes d'un débat parlementaire en réaction aux propos de Mike Akabi, ambassadeur américain en Israël, qui avait évoqué une lecture biblique des frontières d'Israël incluant symboliquement la Jordanie. Alors, ce n'était pas du tout une position officielle de la Maison-Blanche. Mais dans une région où chaque inflexion américaine est interprétée comme un signal, la phrase a résonné et surtout la Jordanie qui est un des plus grands bénéficiaires d'aide américaine. A peu près une semaine plus tard, les Etats-Unis et Israël entrent en guerre contre l'Iran. Et la Jordanie, qui n'avait rien demandé, se retrouve physiquement au milieu d'une guerre entre ses alliés, ses voisins et ses ennemis. Mais commençons par l'Iran. Le chercheur Guy Salomari du Washington Institute le formule ainsi. Les Iraniens. considère la Jordanie comme le maillon faible de la région. Téhéran ne veut pas la chute immédiate du royaume, c'est trop risqué, trop imprévisible. Il veut une déstabilisation progressive. Introduction d'armes vers des cellules dormantes, mobilisation de la rue, trafic vers la Jordanie. En avril 2025, les autorités jordaniennes avaient arrêté un réseau lié au Hamas, financé par l'Iran, entraîné au Liban et qui préparait des attaques sur le territoire jordanien. Mais ce que la guerre de 2026 a transformé, c'est... la nature de cette menace. D'abord, 26 jours avant le début de la guerre, Safadi, le ministre des Affaires étrangères jordanien, appelle son homologue iranien et lui dit explicitement « La Jordanie ne sera pas un champ de bataille pour aucune des parties dans aucun conflit régional, ni une base pour toute action militaire contre l'Iran. » 26 jours plus tard, l'Iran bombarde la Jordanie, avec plus de 200 missiles et drones qui frappent ou traversent le territoire jordanien dans les premières semaines du conflit. et des débris qui tombent dans des zones habitées à travers tout le pays. L'Iran n'a pas eu besoin de réseaux clandestins. Il a utilisé la Jordanie comme couloir de guerre. Son territoire, son espace aérien, sa population, sans lui laisser le choix. Face à ça, la Jordanie fait ce qu'elle fait depuis toujours. Elle intercepte. Un think tank israélien a qualifié cette posture de « neutralité positive » . La Jordanie intercepte les missiles iraniens qui traversent son espace aérien au nom de sa souveraineté, tout en condamnant publiquement Les frappes israéliennes sur l'Iran. Le ministre des Affaires étrangères condamne les attaques iraniennes sur la Jordanie en disant que l'Iran a frappé sans justification au moment même où il savait ce que le royaume avait fait pour le protéger. Deux messages contradictoires mais assumés, même s'ils ne sont pas expliqués, dans la même semaine. Et ce double registre, Abdallah II le pratique depuis des années. Sauf que jusqu'ici, il se jouait dans les communiqués et les couloirs diplomatiques. Depuis la guerre de 2026, il se joue en fait en direct sous les yeux de sa population avec des missiles au-dessus des villes. L'Arabie Saoudite, elle, fonctionne autrement. Riyad a besoin de la Jordanie parce que frontières communes, architecture monarchie comparable, intérêt partagé à contenir l'Iran et les frères musulmans. Et la Jordanie a besoin de Riyad pour sa survie financière. Mais les transferts du Golfe sont en train de devenir des achats d'actifs plutôt que des subventions. et Riyad Finance. Mais en échange, elle investit, elle achète des actifs, elle s'installe. C'est une prise de position de l'Arabie saoudite qu'on peut retrouver un peu partout dans la région. Et dans toute négociation de normalisation avec Israël, le rôle jordanien sur les lieux saints sera sur la table. C'est la menace silencieuse. Riyad ne peut pas acheter ce rôle, mais progressivement le vider de son sens. Et c'est dans ce contexte qu'Abdallah II interdit les frères musulmans pendant sa visite en Arabie saoudite. Le moment... Évidemment, ce n'est pas un hasard, mais une façon d'envoyer un signal aux monarchies du Golfe que la Jordanie s'aligne sur leur lecture de l'islam politique. Alors, c'est le prêt à payer pour que le Golfe continue à financer le royaume. Mais cette décision aussi a un coût interne que le régime a peut-être sous-estimé. Les frères musulmans étaient présents en Jordanie depuis 1945, dans les écoles, les associations, les quartiers, la politique étudiante. En septembre 2024, ils avaient triplé leur représentation parlementaire, portée par la vague de solidarité avec Gaza, et les interdire, c'est fermer la principale soupape politique légale de la rue jordanienne, à part évidemment la solidarité avec Gaza et contre Israël. Et au-dessus de tout ça, il y a les États-Unis. Pas comme un acteur parmi d'autres dans cette équation. C'est le socle sur lequel tout le reste repose. Les États-Unis ont accès à plus d'une dizaine de bases militaires en Jordanie. Le renseignement jordanien est considéré comme le partenaire le plus fiable de la CIA dans le monde arabe. L'intégration, elle est profonde, elle est réelle, elle est irremplaçable à court terme. Mais la Jordanie n'a pas de levier symétrique. Elle ne peut pas se tourner vers la Chine ou la Russie sans détruire l'équilibre même qui la maintient debout. Et puis, comme a constaté l'Iran, ce n'est pas du tout une garantie. Et les États-Unis le savent. Et il lui arrive de s'en servir. Comme lorsque Trump a gelé l'aide à la Jordanie en janvier 2025, exempté Israël et l'Égypte dans la même foulée et déclaré publiquement devant les caméras que la Jordanie accepterait les Palestiniens déplacés de Gaza parce qu'on fait beaucoup pour eux. Abdallah II a été le premier des dirigeants arabes à rencontrer Donald Trump de son second mandat. Il a été reçu à la Maison-Blanche. Donc Abdallah Deleflat remercie Trump, promet. Il offre d'accueillir 2000 enfants malades de Gaza. Trump, lui, pose publiquement la question du déplacement des Palestiniens vers la Jordanie, qui est la ligne rouge absolue pour Amman, comme on l'a vu dans le premier épisode. Et tout ça, c'est par indifférence stratégique de la part de Washington. Parce que les États-Unis essayent d'optimiser leur deal régional. et compte sur le fait que la Jordanie absorbera le choc. L'aide américaine, brièvement gelée et finalement maintenue, et la pression sur le déplacement s'atténue. Washington recule discrètement parce que Trump, comme tous ses prédécesseurs, comprend très bien l'importance de la Jordanie. Et ce n'est pas par idéalisme, c'est un royaume stable, à la frontière d'Israël, de la Syrie, de l'Irak, qui coopère sur les renseignements, qui maintient une paix froide avec Israël. Et ça, c'est irremplaçable. La garantie américaine peut empêcher un effondrement brutal. Par contre, elle ne peut rien contre une dégradation progressive. Alors, est-ce que les mécanismes qui ont permis à ce royaume de tenir depuis 80 ans sont encore opérationnels ? Et la réponse est oui. Depuis des décennies, tout le monde prédit la chute de la Jordanie. Les analystes, les jordanistes, les diplomates, à chaque guerre régionale, à chaque vague de réfugiés, à chaque crise économique, à chaque tension avec Israël, la question revient. Est-ce que la Jordanie va tenir ? Et elle tient. Elle tient parce que sa chute pourrait déséquilibrer toute la région. Les Etats-Unis perdraient leur partenaire de renseignement le plus fiable de la région et ses dizaines de bases militaires. Israël se retrouverait avec une frontière de plus de 300 kilomètres incontrôlable. L'Arabie Saoudite verrait l'instabilité arriver à ses portes. L'Iran perdrait un territoire qu'il préfère déstabiliser lentement plutôt que devoir basculer dans le chaos. Et de toute façon, l'Iran a perdu aussi sa capacité de nuisance immédiate. En Jordanie, même les Palestiniens perdraient leur principal défenseur arabe avec une légitimité internationale réelle. Et ce calcul, il n'a pas vraiment changé depuis 2006. Ce qui a changé, c'est la façon dont ce prix se paie. Parce que pendant des décennies, la Jordanie payait en compromis public. Des déclarations difficiles, une population à convaincre et à tenir, des humiliations diplomatiques à avaler. Mais depuis février 2026, depuis cette guerre, elle paie en missiles sur son territoire. En tourisme effondré, en conscription réactivée. La Jordanie continuera probablement à tenir. Mais tenir, ça ne veut pas dire la même chose que d'aller bien. Et la vraie question, c'est de savoir combien de temps ses alliés peuvent continuer à l'utiliser comme amortisseur sans assumer la responsabilité de ce que ça produit. C'était Zone d'Influence. Et si cet épisode vous a intéressé, partagez-le avec quelqu'un qui suit le Moyen-Orient ou quelqu'un qui devrait le suivre. On se retrouve vite pour un prochain épisode.