Speaker #0Les événements internationaux s'enchaînent à toute vitesse. On commande beaucoup, on réagit vite, mais rien n'est sain. Les décisions politiques s'inscrivent dans des rapports de force, sous l'influence d'intérêts internes et de contraintes externes. Mais avec vous, je cherche à comprendre ce qui se joue derrière. À donner du sens à ces choix, à ces tensions, à ces enchaînements, je suis Léa Landman et vous écoutez Zone d'influence. Depuis que le mémorandum entre les États-Unis et l'Iran a été signé à Versailles, on entend presque tout et son contraire. Sur les inspecteurs nucléaires, un jour, J.D. Vance, le vice-président américain, annonce que l'Iran accepte le retour sur le territoire des inspecteurs. Le lendemain, Téhéran dit qu'aucun accès ne sera donné aux sites bombardés pendant la guerre, là où normalement se trouvent les réserves d'uranium. Trump répond que les Iraniens mentent et le directeur de l'Agence pour l'énergie atomique est en charge de ces mêmes inspections, confirme l'inspection. Sur le détroit d'Hormuz, le texte prévoit sa réouverture. Et les navires ont recommencé à transiter cette semaine en suivant la route que les Américains jugent sûre, c'est-à-dire le long de la côte Omanèse. Et jeudi, un drone iranien a frappé un de ces navires en sortie du détroit. C'était une façon de rappeler que Téhéran n'a pas accepté cette route et qu'il garde la capacité de fermer le passage quand il le décide. La même contradiction traverse le camp américano-israélien. J.D. Vance toujours critique publiquement les dirigeants israéliens qui s'expriment contre l'accord, leur reprenchant Batake, leur unique allié solide. Marco Rubio, le ministre des Affaires étrangères, donc le secrétaire d'État américain, dans la même semaine défend la campagne israélienne au Liban comme légitime et accuse séparément le Hezbollah de vouloir replonger le pays dans le chaos. Donc ce qu'on va faire aujourd'hui, c'est de déblayer cet accord et de comprendre ce qu'on sait vraiment. La première clause du mémorandum porte sur le Liban. Et elle dit « fin permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban, et garantie de l'intégrité territoriale et de la souveraineté du Liban » . Israël n'est pas signataire de ce texte. Deux jours après la signature, quatre soldats israéliens dont un lieutenant-colonel sont tués dans une embuscade du Hezbollah au sud du Liban. Israël ripose dans la béca. L'Iran annonce le report de sa rencontre avec J.D. Vance, prévu en Suisse, en invoquant la présence israélienne dans la zone de sécurité. Les discussions reprennent malgré tout. Et après 18 heures de négociations, le Qatar et le Pakistan annoncent la création d'une cellule de déconfliction associant les États-Unis, l'Iran et le Liban. pour garantir l'engagement à mettre fin aux opérations militaires au Liban. Israël n'est pas mentionné dans ce communiqué, n'en fait pas partie. Le Hezbollah non plus, alors que ce sont les deux partis qui se battent sur le terrain, mais le message quelque part est qu'on met maintenant le Hezbollah et Israël au même niveau. Il existe une deuxième architecture, parallèle et non officielle. Une coordination diplomatique entre l'Arabie Saoudite, la Turquie, l'Égypte, le Qatar et le Pakistan, qui agit au Moyen-Orient depuis plusieurs mois. Et Michael Young recommande au conditionnel que le Liban intègre le plan de cette coalition aux négociations avec l'Iran, qu'il accepte en fait que l'Iran ait son mot à dire sur le Liban, plutôt que de compter uniquement sur l'agenda américain. Ce qui est, au passage, contraire à ce que Israël et le Liban veulent. Et il existe une troisième architecture, qui est plus large et encore plus compliquée que le dossier libanais seul. C'est un canal de sécurité informel entre les gardiens de la révolution iranienne, donc les gardiens de la révolution, Et le CENCOM américain, qui est la base de commandement au Moyen-Orient, basée à Doha, est destinée à régler directement, entre les deux armées, les différents militaires en général, pas seulement ceux du Liban. En liant dans le même texte la fin de la guerre contre l'Iran et la fin des combats au Liban, Washington a donné à Téhéran un levier supplémentaire sur le dossier libanais, au moment même où son allié sur le terrain, le Hezbollah, est le plus affaibli militairement. L'Iran engrange sur le plan diplomatique et économique. ce qu'il a perdu sur le plan militaire. Les missiles balistiques iraniens ne sont mentionnés nulle part dans le mémorandum. Trump a même reconnu le droit de l'Iran à en posséder. Et un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars est inscrit dans ce mémorandum. Les 300 milliards de dollars sont à peu près l'évaluation des Iraniens de ce que leur a coûté cette guerre. Et les Émirats arabes unis négocient désormais directement avec Téhéran, gardien de la révolution comprise, sur des incitations économiques et sur des accords de non-agression. L'ambassadeur iranien en Arabie saoudite Ali Reza Enayati théorise même un nouvel ordre régional qui exclurait structurellement Israël, donc complètement l'inverse des accords d'Abraham. Côté israélien, la conséquence est inverse. Israël n'a pesé ni sur le mémorandum, ni sur la coalition A5, ni sur le canal militaire de Doha. Donc on a trois architectures qui redessinent son environnement immédiat et aucune ne s'est construite avec Israël. La dilution de l'Iranium enrichie sur place plutôt que sa sortie du pays. Le déblocage de fonds sans condition de résultat. L'absence totale des missiles iraniens dans le texte, sans parler des proxys. Et aussi la clause libanaise qui restreint sa liberté d'action. Tout ça négocié sans Israël à la table. Les objectifs de Washington et de Jérusalem dans cette guerre ont divergé. Là où Israël continue de voir des menaces objectives immédiates sur sa frontière nord et sur le programme nucléaire iranien, l'administration américaine, à un moment donné, a placé sa priorité ailleurs. Arrêter la guerre, rouvrir Hormuz, obtenir une signature. Les succès militaires israéliens, contre l'Iran directement, contre le Hezbollah, contre la Syrie indirectement, ont transformé cette région, mais non pas. pas réussi à être transformé par le gouvernement israélien en victoire diplomatique ou en tout cas en nouveaux accords. Cette divergence n'explique pas tout. La pression internationale pour arrêter la guerre a donné de l'air à l'Iran au moment où le régime était le plus affaibli et a mis beaucoup de pression sur Donald Trump. Et les pays arabes qui voient de plus en plus l'Iran comme la menace principale de la région, ils l'ont dit d'ailleurs, ont compris que le vent tournait dès que les négociations ont avancé. Donc en ce qui les concerne, mieux vaut ne pas se positionner contre Téhéran à ce stade. Pour comprendre où tout ça peut mener, je vais utiliser un cadre qui s'appelle la théorie du bargaining, donc de la négociation, développée par James Fearon, qui dit qu'en fait la guerre n'est pas une fin en soi. C'est un outil pour aligner l'estimation que chacun se fait du rapport de force. Tant qu'un camp croit pouvoir encore améliorer sa position, il continue de se battre. Tout ce qu'on vient de voir donne à l'Iran de bonnes raisons de penser que sa position n'est pas définitivement dégradée, au contraire même. Le régime, bon, il a changé mais il a survécu. Ses missiles restent une capacité crédible, absente du texte signé, les proxys pareils. Son programme nucléaire ne va pas quitter le territoire, il va être dilué sur place. Le Hezbollah, malgré les pertes, reste protégé par une clause qui lie son sort à celui du dossier iranien et en fait qui lie aussi le sort du Liban au dossier iranien. Et la pression internationale, puis arabe, pour arrêter la guerre, est venue confirmer à Téhéran que personne, en face, n'avait la volonté d'aller jusqu'au bout, à part Israël. Et dans cette logique, l'accord... ressemble moins à une fin de guerre qu'à une pause. Mais il y a une nuance importante. Une victoire militaire non décisive ne mène pas automatiquement à une nouvelle guerre. La recherche sur les sorties de conflits montre que plusieurs choses peuvent remplacer une victoire totale. C'est un accord politique crédible, un système de vérification robuste, une dissuasion suffisante, des garanties internationales. Une guerre peut se terminer sans victoire décisive, mais seulement si les deux camps estiment que reprendre les combats coûterait plus cher que ce qu'ils en retireraient. Le cas iranien complique cette équation, puisque aucune des choses qui peuvent remplacer la victoire totale, l'accord politique crédible, la vérification robuste, etc. n'a été imposée à l'Iran, ni cette fois-ci, ni jamais. Et en plus de ça, la République islamique a construit toute sa légitimité idéologique sur l'affrontement avec Israël et les États-Unis, et surtout sur l'expansionnisme de la révolution, c'est-à-dire l'islam politique. Tout ça à travers l'armement de proxys au Moyen-Orient, qui a effectivement déstabilisé toute la région. Si cette idéologie ne change pas, ce qui n'est pas le cas, une défaite militaire même sérieuse ne supprime pas forcément les raisons du conflit. Le régime reste en place, les capacités industrielles peuvent être construites et aucune nouvelle architecture régionale n'a émergé pour remplacer l'ancienne. Seulement trois mécanismes parallèles qui ne se parlent pas, ou pas officiellement, et un accord bilatéral entre les Etats-Unis et l'Iran, où ni Israël ni le Liban n'ont pesé sur les termes. C'est-à-dire assez crédible pour que chaque camp considère que reprendre les combats coûterait... plus cher que ça ne rapporterait. Une victoire militaire décisive est une façon d'obtenir cet équilibre. Ce n'est pas le cas ici. Mais si aucun équilibre ne se construit et que les motivations profondes et les capacités essentielles de l'Iran restent intactes, le risque de reprise du conflit reste ouvert. Est-ce qu'aujourd'hui, ces 14 clauses donnent fin à la guerre idéologique entre l'Iran et Israël ? Est-ce que l'Iran arrête de menacer Israël ? Est-ce que Donald Trump peut dire sincèrement à son camp que les États-Unis ont gagné la guerre, même ceux qui s'opposaient à la guerre. C'est-à-dire, les anti-interventionnistes se disent que si déjà la guerre a été menée, ce n'est pas possible d'accepter toutes ces conditions de l'Iran. Ça aussi, c'est quelque chose avec lequel Donald Trump va devoir faire les prochaines semaines et les prochains mois. À partir de là, trois trajectoires me semblent possibles. La première, c'est le scénario idéal, c'est-à-dire que le cadre tient, l'Iran n'essaie pas de gagner du temps et ne ment pas. La cellule de déconfliction produit un vrai recul du Hezbollah sur le terrain. La coalition A5 pousse son plan de confinement des armes du Hezbollah jusqu'au bout. Et Israël obtient de Washington les garanties bilatérales qu'il réclame. Dans ce scénario, l'ambiguïté du texte de Versailles aura servi de tampon temporaire et pas d'obstacle permanent. La deuxième, c'est que le cadre craque sur ses propres contradictions. Hormuz redevient un point de friction après les 60 jours. L'Iran refuse de revenir au statu quo, comme cette semaine le laisse déjà présager. Et la divergence entre les mécanismes libanais, ou en tout cas autour du Liban, finit par produire un blocage plutôt qu'une solution. Et enfin, la troisième, c'est qu'il n'y a ni rupture ni résolution. Le Liban reste l'otage permanent d'un système de gestion de crise qui empêche l'embrasement sans jamais le régler. L'Iran continue d'engranger des gains diplomatiques par petites touches, sans parler des gains économiques. Et Israël gère seule, mais quand même en bilatérale avec Washington, une menace que la région entière a décidé de ne plus traiter en priorité ou en tout cas que la région a décidé qu'elle ne pouvait plus traiter. Quant aux pays arabes, bien sûr, ils vont réévaluer leurs risques. Il faudra quand même attendre deux mois pour comprendre lequel des scénarios va se réaliser. Vous avez écouté Zone d'influence. On se retrouve dans un prochain épisode.