Speaker #0Les événements internationaux s'enchaînent à toute vitesse. On commente beaucoup, on réagit vite, mais rien n'est unidimensionnel. Une décision politique n'est jamais prise dans le vide. Elle s'inscrit dans un rapport de force, dans des intérêts internes, dans des contraintes externes, d'une position de pouvoir ou de faiblesse. Et souvent dans une nécessité d'adaptation. Moi, je cherche à comprendre ce qui se joue derrière, à donner du sens à ces choix, à ces tensions, à ces enchaînements. Je suis là, Landman. Et vous écoutez Zone d'Influence. Commençons par une question inconfortable. Quand vous regardez ce qui se passe au Moyen-Orient aujourd'hui, les frappes balistiques, les frappes de drones, les fronts ouverts sur plusieurs pays, simultanément, l'Iran directement dans le conflit, pensez-vous que c'est une rupture ? Pensez-vous que l'alliance américano-israélienne a rompu en équilibre et plongé la région dans le chaos ? Eh bien si c'est le cas, vous vous trompez. Et je vais vous expliquer pourquoi ce narratif est faux. Dans cette logique, il existe un récit central au Moyen-Orient et dans une partie de l'Occident, selon lesquels c'est Israël qui déstabilise la région, qui occupe, qui frappe ses voisins. Cette lecture s'appuie sur des faits partiels. La Cisjordanie est disputée, la violence contre les Palestiniens est réelle, le droit international est invoqué. Mais elle est réductrice. Elle réduit une instabilité régionale profonde à un seul conflit. Comme si le Yémen, le Liban, l'Irak et la Syrie n'existaient pas. Comme si les guerres entre sunnites et chiites n'avaient pas redessiné la région bien avant Gaza. Et surtout, elle dissimule la véritable architecture du chaos. Financé, armé, dirigé depuis Téhéran. Un chaos organisé, délibéré, instrumentalisé et rentable pour son commanditaire. Revenons en arrière. Parce que tout commence par une illusion. Le monde occidental fonctionne avec une grille binaire. La guerre ou la paix ? Appliquée au Moyen-Orient, cette grille produit en fait une illusion massive. Depuis la deuxième guerre du Golfe en 2003, il n'y avait pas eu de guerre inter-étatique déclarée. Pas de front officiel, pas de déclaration solennelle, donc on a conclu, c'est la paix. Sauf que l'absence de guerre déclarée ne signifie pas la paix. Elle peut signifier une guerre d'une autre nature, invisible, déléguée, systématique. Et c'est exactement ce que l'Iran a construit pendant... plus de 40 ans. Un réseau de milices capables de déstabiliser des États entiers, le Hezbollah au Liban, plus puissant que l'armée libanaise, un État dans l'État si vous voulez. Les Houthis au Yémen, ils ont plongé le pays dans une guerre civile dévastatrice et une famine terrible, tout en prenant le contrôle du détroit de Bab el-Mandab, l'une des voies maritimes les plus stratégiques au monde. En Irak et en Syrie, des milices chiites et le soutien au régime Assad à À l'époque, pour tisser un corridor d'influence de Téhéran jusqu'à la Méditerranée. Ce n'était pas de l'instabilité accidentelle, c'était une stratégie cohérente. Utiliser les vides de gouvernance, armer des acteurs non étatiques, exporter la révolution iranienne par procuration, en utilisant la cause palestinienne comme carburant idéologique. La guerre était là, elle n'avait juste pas de déclaration officielle. Et cette architecture ne s'arrêtait pas aux frontières du Moyen-Orient. Les attentats commandités par Téhéran. sur sol européen, les assassinats politiques dans les capitales occidentales, les réseaux de financement infiltrés jusqu'à Paris, Berlin, Londres, tout cela faisait partie du même système. La stabilité qu'on défendait en Occident avait un coût direct. On préférait simplement ne pas en faire la comptabilité. Cette illusion a eu des conséquences concrètes sur les choix politiques. Pendant des années, la réponse occidentale à ce système a tenu en un mot, en diguement. Accords, canaux diplomatiques, politiques d'apaisement. Prenez le JCPOA, le fameux accord nucléaire de 2015. Celui qui était censé changer la donne, remettre l'Iran dans le jeu diplomatique, désamorcer la menace. Sur le strict dossier nucléaire, il a produit des résultats partiels. L'enrichissement a été maintenu sous le seuil. Les inspecteurs ont eu un accès à certains sites. Mais l'Iran a utilisé ce cadre pour gagner du temps, continuer d'avancer sur ce qu'on ne voyait pas. tout en respectant ce qu'on pouvait mesurer. Et sur le reste, rien. Aucun changement au flux d'armes vers le Hezbollah, rien au financement des milices en Irak, rien à la doctrine des gardiens de la révolution. Ils géraient l'apparence d'un problème qui ne touchait pas. Les monarchies du Golfe, elles, ont joué une partition plus complexe, convaincues qu'elles pouvaient gérer simultanément la menace iranienne et le rapprochement avec Israël. Elles ont fait du hedging, si vous voulez. D'un côté, les accords d'Abraham en 2020. une convergence opérationnelle entre Israël et Washington et certains pays de la région. De l'autre, la normalisation avec l'Iran en 2023 de l'Arabie Saoudite, négociée par Pékin comme médiateur, censée en fait donner une forme de neutralité iranienne. L'un et l'autre, pas l'un ou l'autre. Et cette illusion-là aussi s'est effondrée. Les Israéliens, eux, ne s'y trompaient pas. Ils avaient développé une doctrine militaire entière autour d'une idée simple. La guerre arrive, on ne sait pas quand. Donc on agit maintenant pour en reculer l'échéance. Ça s'appelle la campagne entre les guerres. Des frappes chirurgicales, des assassinats ciblés, la guerre cyber, une campagne permanente entre deux conflits ouverts. Cette doctrine reconnaissait ce que l'Occident refusait de nommer. La guerre était déjà là. Et dans ce contexte, celui d'un chaos iranien bien installé, bien organisé, d'un Occident qui faisait semblant de ne pas voir, et la Russie et la Chine qui ont joué leur propre partition. Moscou, en fournissant à l'Iran une sorte de couverture diplomatique au Conseil de sécurité, bloquant systématiquement les résolutions qui auraient contraint le régime. Et Pékin, de son côté, est devenu un partenaire commercial de Téhéran sous sanction, absorbant le pétrole iranien que personne d'autre ou presque personne d'autre n'achetait officiellement, fournissant des technologies maintenant l'économie du régime à flot. Ce n'était pas de la solidarité idéologique, c'était du calcul. Moscou et Pékin n'avaient... Qu'il y a un intérêt à voir l'Iran s'effondrer ? Un Iran affaibli, c'est un Iran moins utile, comme levier de pression contre Washington. Ils ont donc soutenu le chaos organisé iranien, non pas parce qu'ils en partageaient les objectifs directement, mais parce qu'ils servaient les leurs. Le 7 octobre a brûlé en fait les étapes. En franchissant le seuil, le Hamas, immédiatement suivi par le Hezbollah et donc l'Iran, a précipité la phase que la doctrine israélienne était précisément censée repousser. Et tout ce qui a suivi, la décapitation du Hezbollah, la chute d'Assad, l'affaiblissement progressif des proxys, n'a pas créé l'instabilité. Il a révélé en fait ce qui existait déjà. C'est là que tout bascule, non pas dans le chaos, mais vers sa conclusion logique. Pendant plus de 40 ans, l'Iran a suivi une règle non écrite. Ne jamais frapper Israël directement. Laisser les proxys faire le travail. Maintenir une distance plausible. Préserver la possibilité en fait de négocier. Cette règle, elle a volé en éclats en avril 2024. Première attaque directe de missiles et de drones depuis le territoire iranien contre Israël. Puis une deuxième fois en octobre 2024. Et ce n'était pas une escalade accidentelle. C'était vraiment un changement de doctrine qui a été forcé en fait par l'épuisement des opions. Le Hezbollah est saigné. Le Hamas décimé, ou presque, puisqu'il contrôle encore une large partie de Gaza. Le corridor syrien supprimé par la chute d'Assad. Et la Syrie d'Al-Shara. l'ancien allié stratégique de Téhéran, aujourd'hui en transition et en tension ouverte avec le Hezbollah à sa frontière nord. Et qui coordonne aussi avec Israël et l'Occident. L'ancien allié est devenu une variable hostile en fait dans le propre dispositif iranien. En perdant les proxys, le régime a dû entrer en guerre directement, au risque de disparaître. Donc ce n'est pas irrationnel. C'est presque la rationalité d'un régime dos au mur, en mode survie. Dans cette fuite en avant... l'Iran ne frappe pas seulement Israël et les bases américaines dans la région. Elle frappe les infrastructures énergétiques du Golfe. Elle annonce la fermeture d'Hormoz. Il y a 20% quand même du pétrole mondial qui passe par ce détroit. Elle envoie des drones sur une base britannique à Chypre. Et surtout, elle frappe le Qatar, Oman, la Turquie, ses propres médiateurs historiques. Les canaux diplomatiques qu'elle utilisait pour parler à Washington. disparaissent en fait, sans les prévenir et sans distinction entre cibles militaires et civiles. Le porte-parole qatari l'a dit publiquement. Les cibles incluaient l'ensemble du territoire qatari. Aéroports, civils, data centers, installations électriques, pareil pour Dubaï, pareil pour Abu Dhabi. Plus de logique de désescalade, plus d'épargnés. C'est là que la thèse de l'endiguement s'effondre, définitivement. On pensait contenir l'Iran dans un périmètre régional et militaire. Elle frappe désormais sans distinction. Sans épargner ceux qui lui servaient de canot avec Washington. Face à cette escalade, les positionnements se révèlent. Et ce qu'ils révèlent confirme rétrospectivement que le soutien à l'Iran n'a jamais été inconditionnel. Les pays du Golfe se retrouvent dans une position qu'ils avaient précisément cherché à éviter. Ils interceptent. Leurs systèmes de défense, achetés en général aux États-Unis et intégrés dans le commandement régional américain, ce qu'on appelle CENTCOM, sont en action permanente. Mais ils n'attaquent pas l'Iran directement. Cette distinction est délibérée. Elle leur permet de maintenir une distance, de conserver une marge de manœuvre pour l'après. Quand des sources israéliennes ont prétendu que les Émirats avaient frappé une installation iranienne, Abu Dhabi a démenti avec une colère publique rare, accusant Israël de parler en leur nom, sans leur consentement. Le message était clair. C'est Israël et les États-Unis qui font la guerre, pas eux. Et derrière la retenue diplomatique, il y a quelque chose de plus viscéral. Les Émirats, l'Arabie Saoudite, le Qatar, Oman, ce sont des pays qui avaient fait le pari du dialogue, qui avaient normalisé plus ou moins avec l'Iran, tenté de construire des canaux. L'Iran les a frappés quand même, sans distinction, sans épargner leurs infrastructures civiles. Pour ces pays, ce n'est pas seulement une escalade militaire, c'est une trahison. L'Europe, elle, est dans une position inconfortable. Quelle peine à nommer ? dépendante d'Hormuz pour son approvisionnement énergétique, exposée depuis des années au réseau de financement iranien sur son propre sol, mais sans capacité d'influence directe sur le conflit. Elle observe, elle condamne, elle envoie des navires de guerre, mais elle n'agit pas directement. Et puis il y a la Russie et la Chine, celles qui soutenaient l'Iran quand c'était gratuit et qui recalculent maintenant que ça devient coûteux. La Russie fournit toujours du renseignement, position de navire bas américaine à cibler, Mais elle profite avant tout de la flambée des prix du pétrole que la guerre provoque. Poutine ne s'en cache pas. Ce n'est pas un allié, c'est un régime qui encaisse. La Chine est plus complexe et plus révélatrice aussi. Il serait inexact de dire qu'elle ne fait rien. Depuis la première campagne militaire directe entre Israël et l'Iran en juin 2025, des cargos iraniens ont régulièrement quitté des ports chinois chargés de composants clés pour missiles balistiques, De quoi en fait produire des centaines de missiles selon des sources de renseignements européennes. Ces livraisons ont continué même après la réimposition des sanctions onusiennes, en septembre. Même pendant la guerre actuelle, des transferts de systèmes militaires sont par ailleurs en discussion. Pékin aide l'Iran sans l'exposer frontalement. Mais un article récent du Foreign Affair le dit clairement, mais dit aussi autre chose. La Chine ne se soucie du pétrole, pas du régime. Hormuz bloqué la fragilise directement, à un moment, le calcul change. Tant que l'Iran sert sa politique régionale, la Chine soutient l'Iran, surtout face à Washington, mais aussi comme ancrage au Moyen-Orient. Et quand ça disparaît parce que l'Iran devient trop faible, la Chine recalcule. Il y a une tentation, compréhensible, de lire ce qui se passe aujourd'hui comme une rupture totale avec le passé. C'en est une, mais pas dans le sens qu'on croit. Ce n'est pas l'Iran qui change de nature, c'est 40 ans de stratégie iranienne qui atteignent en fait leur point de rupture. La régionalisation totale du conflit, les frappes dans la région mais au-delà, l'isolement de Téhéran, ce sont les conséquences d'une logique portée en fait à son terme. C'est pas l'irruption d'un désordre nouveau. Le Moyen-Orient n'a pas basculé dans le chaos, il y était déjà. Ce qui a changé, c'est en fait que ce chaos est devenu impossible à nier. La phase actuelle, elle est plus brutale. On est passé des guerres de l'ombre aux frappes balistiques, de la manipulation à distance à la confrontation directe. Mais elle est aussi plus lisible. On sait qui combat qui. Les lignes de front sont tracées, les alliances assumées plus ou moins, les responsabilités visibles. La grille binaire guerre-paix n'était pas seulement une illusion, c'était une commodité. Elle arrangeait tout le monde. Les chancelleries qui préféraient ne pas nommer ce qu'elles voyaient, Les marchés qui avaient besoin de croire à la stabilité, les opinions publiques à qui on épargnait en fait une vérité inconfortable. Donc non, ce n'était pas mieux avant, ni pour le Moyen-Orient, ni pour l'Europe, ni pour personne. C'était juste plus simple à ignorer. Mais plus lisible ne veut pas dire résolu. Un dernier mot sur le jour d'après. Les services de renseignement israéliens et américains, ceux qui ont le meilleur accès en fait à l'état réel du régime, ne voient pas sa chute imminente. Alors oui, le régime est affaibli, ses proxys aussi, son économie sous pression extrême. Mais les gardiens de la révolution tiennent encore l'appareil sécuritaire. Et un régime qui contrôle sa population et ses forces armées peut durer bien plus longtemps que sa logique stratégique ne le justifie. Et l'histoire du Moyen-Orient en est pleine d'exemples. Donc la vraie question n'est pas tant militaire que politique. Quel régime iranien sort de cette guerre ? Avec qui il peut négocier ? Et dans quel cadre ? Si les gardiens de la révolution consolident leur contrôle, eux sont sur les listes de terroristes américaines et européennes, ils ne peuvent pas négocier directement. Ils ont besoin d'un intermédiaire. Oman ? Peut-être la Turquie, relativement épargnée par Téhéran pendant ce conflit, est déjà positionnée comme médiateur possible pour le jour d'après, puisque c'est la Turquie qui mène l'effort de cesser le feu. La Chine probablement, et si c'est Pékin qui tient les clés de cette négociation, qu'est-ce que ça va changer en fait dans l'architecture régionale que Washington essaie de construire ? La région est plus lisible, mais elle n'en est pas moins dangereuse. Et cette tension-là, Entre la clarté des lignes de front et l'opacité de ce qui vient après, c'est précisément ce que personne aujourd'hui ne sait résoudre.