Speaker #0Je suis Léa Landman, vous écoutez Zone d'influence. Ici, je décrypte les stratégies, les rivalités et les choix politiques qui redessinent les équilibres internationaux. Ça veut dire que j'explore les rapports de force derrière les décisions publiques, qui poursuit quel agenda et comment ces agendas entrent en collision. Mon objectif est simple, relier les points pour donner du sens à ce qui paraît désordonné. 17 février 2026, Genève. Deuxième round de négociations indirectes entre l'Iran et les États-Unis. Voilà comment ça fonctionne. Les deux négociations ne se voient pas. Les Américains sont dans un bâtiment sécurisé, les Iraniens dans un autre. Entre les deux, le ministre des Affaires étrangères d'Oman et son équipe font la navette. Ils collectent les formulations écrites d'un côté, les portent à l'autre, reviennent avec des contre-propositions, des changements. Chaque parti peut tester un langage, reculer sur une formulation, sans jamais avoir à s'asseoir en face de l'adversaire et surtout sans le coup politique d'une photo commune. C'est vraiment de la diplomatie de couloir portée à son niveau le plus sophistiqué. Les sessions durent quelques heures, cette fois-ci trois heures et demie. On part des principes généraux, on descend vers les points techniques. Des experts de l'Agence internationale d'énergie atomique apportent leur soutien. Et au bout du compte, les deux parties repartent avec des principes directeurs, non contraignants et un accord pour continuer à s'échanger des projets de texte. Ce qui veut dire, en clair, aucun accord annoncé. Les conditions d'une escalade militaire sont réunies. Pas parce qu'un accord est impossible en théorie, mais parce que les deux parties sont structurellement incapables de faire les concessions que l'autre exige. Commençons par les propositions de chaque côté. L'Iran propose de suspendre l'enrichissement d'uranium pour 3 ans, maximum 3 ans, de transférer une partie du stock vers la Russie et de conclure des accords économiques. Là, l'Iran parle le langage de Trump. Mais le Wall Street Journal ajoute en détail. Une grande partie de l'uranium enrichi iranien est enterré dans les sites bombardés en juin. Selon Trump, ces sites ont été détruits. Donc en fait, l'enrichissement s'est arrêté. Donc en fait, l'Iran propose de suspendre ce que Trump prétend avoir déjà détruit. L'agence WANA, côté iranien, révèle une proposition absente des sources occidentales. Un consortium régional pour la production de combustibles nucléaires. Condition iranienne, la production doit rester sur le territoire iranien. Les Américains ne mentionnent pas cette proposition. Pourquoi ? Parce qu'elle n'est pas destinée à Washington. Elle est destinée à l'audience domestique iranienne et aux alliés régionaux. L'Iran joue la souveraineté technologique devant son peuple. Les Etats-Unis jouent la fermeté devant le leur. Et les lignes rouges le confirment. Côté iranien, enrichissement zéro, c'est non. Discussion sur les missiles balistiques, c'est non. Discussion sur les proxys régionaux, c'est non. On parle uniquement de nucléaire. Côté américain, Marco Rubio, le secrétaire d'État, a été clair. Les discussions doivent inclure des missiles balistiques, le parrainage d'organisations terroristes, le programme nucléaire et le traitement du peuple iranien. Le package complet, quoi. Pas d'accord sur le périmètre même des négociations entre les deux. Et pendant que Genève se déroule, le détroit d'Ormuz est partiellement fermé pour exercices militaires iraniens. 20% du pétrole mondial, quand même. Khamenei publie un message. Plus dangereux qu'un navire de guerre américain, c'est l'arme qui peut l'envoyer au fond de la mer. Et en perçant, il dit, l'Amérique n'a rien à dire sur nos missiles. On négocie, mais on se prépare à la guerre. Les négociations ne sont pas une alternative à la confrontation. En fait, elles sont un outil de gestion du calendrier, un moyen de préparer l'opinion publique, une façon de légitimer la prochaine étape. Du côté américain, Trump a aussi mis la barre très haut. D'abord, en capturant Maduro, ça a donné de l'espoir aux Iraniens. Mais surtout en janvier, quand des milliers d'Iraniens manifestaient, Trump leur a dit « prenez le contrôle des institutions, l'aide arrive » . Entre-temps, le régime a massacré des dizaines de milliers de manifestants et Trump n'a rien fait. Mais il a dit préférer négocier, tout en renforçant le dispositif militaire. Pourquoi ? Parce que Trump préfère un deal. Mais là, il demande une capitulation totale. Mais une capitulation totale signifie l'effondrement du régime. Et l'effondrement signifie un chaos. que Trump ne veut pas gérer, ou le potentiel d'un chaos que Trump ne veut pas gérer. Michael Froman, qui est le président du Council on Foreign Relations, un des think tanks les plus importants des Etats-Unis, dit qu'accepter ces demandes équivaudrait pour l'Iran à concéder, sous la menace des armes, l'échec complet de sa grande stratégie et abandonner tout levier conservé après les revers des deux dernières années. Et l'Iran est très affaibli. Donc Trump demande en fait à l'Iran d'admettre 45 ans d'échec stratégique. Mais même si une frappe s'avérait nécessaire, elle ne réglerait ni les missiles balistiques, ni les proxys régionaux, et un accord faible serait politiquement pire qu'Obama. Aucune option satisfaisante. Alors pourquoi déployer cet armada ? Plusieurs raisons se superposent. Avant tout, Trump veut un deal. C'est son truc, il veut d'abord un deal. Et ensuite, le temps sert Trump. Il prouve à sa base politique, opposée à la guerre, qu'il fait tout pour l'éviter. Ça augmente sa légitimité si les négociations échouent. Le déploiement, c'est pas seulement pour frapper immédiatement. On l'a vu. C'est pour créer des conditions permettant de frapper légitimement. Mais Trump ne peut pas reculer maintenant. Pas à cause de l'humiliation personnelle, Trump tourne tout en victoire chez lui, mais parce que c'est toute la projection de pouvoir américaine qui est en jeu. Si Trump recule alors que l'Iran n'a pas accepté ses lignes rouges, après ce déploiement massif, c'est le message de dissuasion américaine qui s'effondre. En Asie, face à la Chine. En Europe de l'Est, face à la Russie. Partout. Pour comprendre pourquoi l'Iran ne cède pas, il faut comprendre que les négociateurs iraniens sont parmi les plus aguerris du monde. Wendy Sherman. qui a conduit les négociations américaines entre 2013 et 2015, les décrit comme légalistes, infatigables, préparés et imperméables à toute pression de façade. Leur tactique ? Tout est négociable jusqu'à la dernière minute. Mais rien n'est concédé avant que tout ne soit concédé. Et ce n'est pas une nouveauté, c'est vraiment une capacité construite sur des décennies de survie dans un environnement hostile. Manœuvrer les institutions multilatérales, jouer la montre... quand la pression monte, proposer des concessions de façade pour désunir l'adversaire. Et l'ambiguïté délibérée, c'est un outil ici, pas une faiblesse. Parce que quand les Iraniens disent qu'ils veulent suspendre le nucléaire, c'est pas arrêté. Quand ils disent que c'est trois ans, c'est pas permanent. Et quand ils disent suspension partielle, c'est pas complet. Et derrière cette tactique, il y a une conviction profonde. Téhéran ne croit pas vraiment que Trump veut la guerre, ni fondamentalement un changement de régime, surtout quand l'après est si cryptique. Les Iraniens savent très bien qu'il y a un risque. Mais ils savent aussi que les conséquences d'une frappe, c'est-à-dire une riposte sur les bases américaines, sur Israël, la fermeture d'Hormoz, une déstabilisation régionale, seraient quand même assez coûteuses pour un président qui gère simultanément les tarifs, l'économie domestique et une base électorale finalement assez hostile à tout engagement militaire prolongé à l'étranger. Et surtout, Téhéran ne croit pas que Trump a un plan pour l'après. Marco Rubio lui-même l'a dit. Personne ne peut dire ce qui se passerait si le régime s'effondrait. Il a comparé l'Iran au Venezuela. Trump a contraint Maduro, mais il n'a pas installé l'opposition pour autant. L'Iran, c'est une autre échelle quand même. C'est 90 millions d'habitants, une géographie stratégique, des factions armées, des divisions ethniques profondes, un programme militaire très important. Donc une frappe sans objectif politique clair, c'est un engrenage dont personne ne maîtrise la sortie. Ce qui n'exclut pas, à l'intérieur même du régime, que certains acteurs, côté technocrate, côté harakshi, voient dans un accord la seule voie de survie économique réelle. L'inflation en Iran dépasse 40%. Entre 2020 et 2025, le nombre d'Iraniens sous le seuil de pauvreté est passé de 23 à 31 millions, c'est un tiers de la population. Il existe une tension interne, pas seulement un front uni, évidemment. Mais cette tension se heurte à une structure de pouvoir qui bénéficie des sanctions. L'empire économique de Khamenei pèse entre 100 et 200 milliards de dollars. Télécom, pétrole, mines, immobiliers, banques, tout opère en fait hors du budget parlementaire. Et les gardiens de la révolution contrôlent environ 40% de l'économie via des sociétés-écrans. Les sanctions sont leur pouvoir, ce sont eux qui contrôlent les mécanismes de contournement. Un accord qui livrait les sanctions ferait revenir la concurrence, les inspections de l'Agence internationale d'énergie atomique et... L'exposition des détournements. Khamenei, il a 86 ans. Sa succession, elle n'est pas claire. Les gardiens de la révolution, dont contrôle presque la moitié de l'économie. Et lui, il doit naviguer entre ces contradictions. En plus, il n'est pas du tout certain que Khamenei contrôle complètement la situation. Donc Trump, lui, ne peut pas reculer sans affaiblir la dissuasion américaine globale si l'Iran n'accepte pas ses lignes rouges. L'Iran ne peut pas concéder sans trahir à la fois la logique et la survie du régime et les intérêts économiques de ceux qui le maintiennent en place. Et entre les deux, le terrain d'entente, il n'est pas évident. Un mot sur les pressions extérieures. On entend beaucoup qu'Israël fait pression pour une frappe. Et c'est vrai. Israël pousse pour un règlement complet, c'est-à-dire nucléaire, missiles, proxys, rien de moins. Mais ce qu'on entend moins, c'est que la pression inverse est tout aussi forte. Les partenaires arabes de Washington et la Turquie. ont des raisons économiques et stratégiques profondes de vouloir éviter l'escalade. Pour eux, une déstabilisation de l'Iran, ce n'est pas une victoire, c'est une menace. Et puis une réhabilitation de l'Iran dans le peuple des nations, c'est pas bien non plus, ça leur fait de l'ombre. Donc Trump reçoit des pressions symétriques et contradictoires de ses propres alliés régionaux. La décision, en vrai, ne dépend ni d'Israël, ni des partenaires arabes et turcs. Il y a un seul homme qui va décider ce qui se passe, et cet homme, c'est Donald Trump. Dans ce contexte, on a à peu près trois scénarios possibles. D'abord un accord cosmétique, c'est-à-dire un gel de l'enrichissement nucléaire, récupération partielle de fond gelé par les Iraniens, missiles et proxys intacts ou plus ou moins. Ça reste possible en théorie, mais en pratique les positions de départ sont trop éloignées et puis le temps joue en fait contre la diplomatie. Et pour moi, ça c'est le scénario le moins probable. Le deuxième, c'est un statu quo prolongé, c'est-à-dire que les négociations s'étirent, sans accord ni frappe, ça s'érode en fait à mesure que le dispositif militaire se renforce. Et reculer devient chaque jour un peu plus coûteux pour Washington. Cette option, pour moi, elle se ferme d'elle-même en ce moment. Et enfin, l'escalade militaire qui reste maintenant le scénario le plus probable. Parce que la logique des positions en présence y conduit, Trump ne peut pas reculer sans affaiblir l'ensemble de sa posture globale. L'Iran joue la montre en pariant sur l'aversion de Trump au chaos. L'un et l'autre peuvent se tromper dans leurs calculs. Et c'est précisément dans cet écart que tout devient dangereux. C'est là que les guerres commencent en fait. C'est quand l'un interprète les choses différemment de son adversaire. Et donc, anatomie d'une guerre annoncée. En janvier, promesse de Trump aux manifestants iraniens. La raison morale est établie. En février, le déploiement massif. La capacité militaire est établie. A Genève, la légitimité diplomatique est établie. Trump montre qu'il a tout essayé. Le schéma Trump se répète. Cette fois, la fenêtre va jusqu'à la fin du ramadan, début avril. Mais les conditions d'une escalade sont réunies. Ce qui manque, ce n'est pas tellement la capacité, ni du côté américain évidemment, mais ni du côté iranien. C'est la volonté de l'un ou de l'autre de franchir le seuil. Et cette volonté, elle peut basculer en quelques heures. Sur un incident, sur un calcul mal évalué, sur une nuit de décision à la Maison-Blanche. Donc la vraie question n'est plus accord ou guerre, c'est combien de temps avant zéro. Et là... Le compte à rebours est lancé. C'était Zone d'Influence, on se retrouve la semaine prochaine.