- Speaker #0
Et bienvenue dans ce podcast immersif consacré à la stéréophonie à la radio. Aujourd'hui, nous suivons Anthony, Sacha, Alice et Arthur, quatre étudiants passionnés de l'école supérieure des métiers du son acoustique. Ils partent à la rencontre de Michel Kreis, un ingénieur du son reconnu, figure inspirante. Un homme qui a traversé plusieurs décennies de création radiophonique. C'est jusqu'à chez lui, à Paris, que se dirigent leurs voyages sonores. Mais avant de les rejoindre, replongeons dans les prémices de l'enregistrement sonore. C'est à la fin du 19e siècle que Thomas Edison invente le phonographe. A la fois enregistreur et diffuseur visant à assouvir le désir de son créateur. Sonoriser le cinéma, un art dans sa genèse. Mais ce n'est qu'en 1902 que le son apparaît pour la première fois au cinéma. Cette année-là, Léon Gaumont présente le chronophone. A l'époque, on ne parle pas encore de synchronisation parfaite entre le son et l'image. Le système diffuse simplement en même temps que le film. Des enregistrements réalisés... en playback, des comédiens, des chanteurs. Quelques années plus tard, les frères Warner vont changer la donne. Ils inventent le Vitaphone, un dispositif capable d'enregistrer le son et l'image simultanément. Cette avancée ouvre la voie à un cinéma nouveau. En 1926 sort Don Juan, premier film sonore accompagné de musique et de bruitage. Puis l'année suivante, Le chanteur de jazz, le premier film véritablement parlant. Un choc mondial. Pendant ce temps, du côté de la radio, l'histoire prend une toute autre direction. Dès les années 1920, la radio devient un média intime, quotidien, presque familier. Les émissions sont diffusées en direct, sans montage, sans retouches, une seule prise, une seule chance. Des voix, des orchestres, quelques bruitages rudimentaires et beaucoup d'imagination. La radio devient un théâtre invisible où tout se joue dans la tête de l'auditeur. En parallèle, l'enregistrement musical évolue rapidement. On apprend à capter une voix, à placer des instruments, à maîtriser une acoustique. Mais à cette époque, un élément ne change pas. Tout est enregistré sur un seul canal, une seule piste, une seule image sonore. C'est l'ère de la monophonie. Un son centré, sans profondeur, sans largeur. Comme si les musiciens jouaient tous serrés sur une même ligne. Et pourtant, déjà un rêve grandit chez les ingénieurs du son. Comment reproduire le relief naturel de l'écoute humaine ? Comment faire entendre un instrument situé à gauche, une voix qui avance, ou un orchestre qui s'étend vraiment devant nous ? Ces questions deviennent cruciales, autant en musique que pour la radio. C'est dans les années 1930 que surgissent les premières recherches concrètes sur la stéréophonie. Un nom domine cette période, Alan Blumlein. Ingénieur chez EMI, visionnaire, il imagine un système à deux canaux, un gauche, un droit. capable de reproduire la spatialisation naturelle de nos oreilles. Une idée simple, mais révolutionnaire. Pourtant, son invention mettra du temps à se démocratiser. La guerre, les limites techniques, les coûts du matériel, tout ralentit son adoption. Mais dans les années 1950 et 1960, la stéréo s'impose enfin. Les studios se transforment, les ingénieurs apprennent à sculpter la scène sonore et les auditeurs découvrent un nouvel espace. Chers voyageurs, nous arrivons en gare de Paris, gare de Lyon, arrivée dans 5 minutes. Nous serons reçus voie D, Delta Hall 2. Merci de ne rien oublier à bord du train. Nous espérons que vous avez passé un agréable voyage en notre compagnie, en espérant vous revoir au plus vite à bord de nos trains.
- Speaker #1
Bonjour Michel Kreis, nous sommes aujourd'hui chez vous à Vitry-sur-Seine. Tout d'abord, merci de nous accueillir. Vous avez travaillé à l'ORTF puis à Radio France de 1970 à 2010 et collaboré pendant de longues années à l'atelier de création radiophonique de France Culture. Une carrière dense et marquante, particulièrement inspirante pour le monde du son. Pour commencer, j'aimerais revenir au tout début de votre carrière. Qu'est-ce qui vous a orienté vers le son et la création radiophonique au début de votre parcours ?
- Speaker #2
La radio était quand même vachement importante. Disons, quand j'avais une dizaine d'années, on était déjà en 50, 59. Je crois que c'était à Radio Luxembourg, le jeudi, il y avait les Jeudis Mickey. Puis il y a eu la création de Repin dans les années, je crois que c'est 55, qui ont amené des choses assez nouvelles, assez intéressantes. Donc moi, mes parents écoutaient la radio, moi donc j'écoutais la radio. Et il y a un souvenir qui m'est revenu, c'était une vieille dame, enfin c'était une voix de très vieille dame, Geneviève Taboui. C'était une émission politique, c'était une dame très pertinente quand même, mais elle avait une voix, pour moi c'était la sorcière. Et ça sortait, on avait des postes, des gros postes à l'époque. Et franchement, on avait une voix un peu... Attendez-vous à savoir ! La mémoire que j'en ai, c'est que je crois qu'il y avait une espèce d'excitation.
- Speaker #3
Mesdames, Messieurs, attendez-vous à savoir. À propos des inquiétudes du Kremlin sur l'évolution de la situation au sud-est asiatique, j'ai appris.
- Speaker #0
Geneviève Taboui. Elle est parmi les grandes femmes du monde radiophonique. D'abord écrivaine engagée durant la guerre, elle réalise ensuite pendant plus de 20 ans des informations radiophoniques intitulées « Les dernières nouvelles de demain » .
- Speaker #2
Pour aller plus vite, ma mère a travaillé dans une boîte de pétrole et à un moment, il a fallu qu'elle apprenne l'anglais. Et donc on lui a confié, moi je devais avoir quoi, 12-13 ans ? Ils lui ont confié un enregistreur sur cassette, c'était les premiers enregistreurs sur cassette. Moi, je lui... Je prenais son enregistreur quand elle ne s'en servait pas, je prenais le micro et j'allais enregistrer tout ce que je trouvais. Et je trouvais ça assez étonnant, assez magique. Je pense que le son, ça suscite l'imagination beaucoup plus que l'image.
- Speaker #1
Et comment s'est déroulé le début de votre parcours ? Vous avez fait des études, vous êtes rentré directement dans le métier. Est-ce que c'était votre premier métier ?
- Speaker #2
Oui. Moi, je suis rentré à la radio en 70, j'ai un peu glandé en fac. Avant de rentrer à la radio, je m'étais acheté un Nagra, un Nagra que j'ai toujours, 4L, parce que mon idée c'était plutôt de travailler dans le... Bon, enfin, avec un 4L j'étais pas bien parti, il n'y avait pas de timecode, mais...
- Speaker #0
En 1971, le Nagra 4L arrive. Premier enregistreur stéréo mobile. Pas de timecode à l'époque. La synchronisation entre le son et l'image reste délicate, mais pour les créateurs sonores, c'est une liberté d'idée.
- Speaker #2
L'idée, c'était de travailler dans le cinéma, je ne sais pas pourquoi, mais à l'époque, le cinéma, le son, c'était quand même, enfin, avec le recul, c'était, bon, un peu léger. Mais j'avais fait une expérience avec des gens que j'avais rencontrés, comment ça s'appelait, Iskra, un truc comme ça. Je détestais une perche et un micro, mais j'étais toujours le micro dans le champ de la caméra, donc ça a été vite réglé. Bon, je continuais d'aller quand même en fac et il y a eu, là quand j'étais, bon j'avais commencé, oui j'avais 20 ans là, qu'il y avait un appel pour, comment on pourrait dire, ils cherchaient des gens pour venir travailler à la radio. Je suis allé passer le concours à la radio, il y avait un concours, c'était radio-télévision, c'était l'ORTF à l'époque, j'ai été reçu. Il devait être une dizaine à avoir postulé pour la radio. Ils avaient besoin de renouveler quand même, ils avaient besoin de personnel, de gens plus jeunes aussi. Et donc je suis retrouvé à travailler en studio, enfin en studio comme opérateur.
- Speaker #1
Et donc, quel était votre rôle à ces studios de l'ORTF ?
- Speaker #2
J'ai été affecté aux émissions artistiques, c'est-à-dire pas dans des émissions où on fait de l'antenne tout le temps. C'est-à-dire qu'il y avait des studios où on pouvait en gros enregistrer beaucoup de fiction, de dramatique. À la console, il y avait un chef-op, un preneur de son, un opérateur. Après, il y avait un réalisateur et une assistante. Mais en technique, c'était un preneur de son et un opérateur. Et donc l'opérateur, quand on enregistrait, on enregistrait sur des bandes magnétiques. Et le preneur de son, lui, avait la console et mettait les micros. Et ensuite, si c'était sur des fictions, le montage des différentes prises était fait par l'opérateur, qui suivait quand même la fiction au moins du début jusqu'à la fin, parce qu'il fallait prendre un script avec les reprises, et ensuite faire le montage, et après il y aurait le mixage, avec la même équipe quand même, heureusement.
- Speaker #1
Pour passer sur le sujet de notre podcast, donc le passage de la monophonie à la stéréophonie, à quoi ressemblait le travail sonore à l'époque ? Est-ce qu'il y a eu de grands changements techniques ?
- Speaker #2
Il y a eu énormément de changements. Quand je suis arrivé, il y avait des studios qui étaient en mono, des studios qui étaient en stéréo. On travaillait à la fois en mono et des fois en stéréo. On faisait encore beaucoup de mono, pas mal, beaucoup d'émissions en mono. Il y avait des machines grosses comme des frigidaires avec des racks à lampes.
- Speaker #0
Autrefois, les consoles étaient pré-amplifiées grâce à des tubes. Des résistances chauffantes peu confortables et moyennement efficaces. En 1960, Rupert Neve créait la première table avec pré-amplificateur à lampes, en exploitant la luminosité émise par la résistance. Une révolution. Un sang plus chaud, plus plein. Considérés comme l'un des plus musicaux, toujours utilisés aujourd'hui, ces tables sont devenues mythiques.
- Speaker #2
Et on travaillait sur des bandes en 38.
- Speaker #0
La bande magnétique enregistrée en 38 cm par seconde, apparue dès 1939, marque une véritable révolution sonore. Avec cette vitesse, la dynamique s'élargit. Les graves comme les aigus gagnent en précision.
- Speaker #2
Après on a eu des magnétos qui étaient à la fois stéréo et mono, et pareil pour les consoles, et toujours avec des consoles à lampe. Petit à petit on a vu arriver des consoles avec transistor, transistorisé.
- Speaker #0
1947, l'invention du transistor. En 1947... L'invention du transistor, d'abord chez Bill Labs, se répand ensuite partout. Plus léger, plus solide et bien moins coûteux à l'entretien, le transistor crée sa propre petite révolution. Il permet des tables bien moins lourdes, donc beaucoup plus transportables. Il faudra cependant attendre la fin des années 50 pour sa démocratisation. Grâce à sa facilité d'utilisation, il permet aussi la création des premiers appareils portables. En 1957, la TR-63, première radio de poche, voit le jour. Le son arrive partout, chez tout le monde. Les audiophiles restent cependant réticents à son usage, préférant souvent le son des lampes jugées plus vivantes.
- Speaker #2
Mais quand on travaillait sur des consoles et des magnétos, on pouvait avoir la console en mono, les magnétos en mono, et on pouvait basculer la console en stéréo et les magnétos en stéréo. Et des fois, quand on se trompait, on avait la console en stéréo et le Meilletot en mono. Donc ça, bon. Enfin, on a eu pas mal de problèmes. Petit à petit, les studios ont tout changé. Il y a eu des moments rock'n'roll quand même. Et puis, par exemple, pour les comédiens, un truc tout bête. Quand on enregistrait les fictions en mono, les comédiens avaient l'habitude de travailler plus ou moins près des micros. Mais ils pouvaient se mettre ensemble autour d'un micro, tourner un peu la tête. Quand on a commencé à mettre des couples au RTF, comme ça là. Couple au RTF, c'est deux microcardiaux avec un angle de 110 degrés et une distance de 17 centimètres entre les micros. S'ils bougeaient la tête devant le couple, ça faisait l'avion, enfin, ça a posé énormément de problèmes. Et ça, ça s'est étalé quand même un petit peu, ça n'a pas bougé rapidement. Mais moi, je trouve que la mono, c'est, d'une certaine manière, c'est quand même, bon, le son, c'est de l'image imaginaire. Et la mono est moins réaliste.
- Speaker #1
Donc à cette époque-là, qu'est-ce que permettait la stéréophonie ? Au niveau de la manière de raconter un récit sonore ? Au niveau de ces émissions dont vous nous parliez tout à l'heure ? Est-ce que la stéréo permettait d'expérimenter de nouvelles choses ?
- Speaker #2
Il y avait un effet de réalité sur les lieux, même des fois on sentait un peu le studio qu'on acoustique d'un seul coup. On avait des studios qui étaient déjà avec un espace réverbérant, un espace mat pour faire des extérieurs. Et puis on avait des escaliers, des endroits où on avait des sols différents. Et la mono, on est ces deux univers différents, dans les images aussi. Dans certaines fictions, c'est beaucoup plus intéressant. Mais bon, maintenant, si on passe ça dans un truc où il y a six haut-parleurs, ça va payer du tout.
- Speaker #1
Comment définiriez-vous l'atelier de création radiophonique auquel vous avez travaillé ?
- Speaker #2
Alors, la CR, il s'est arrêté avant que je parte. La CR, c'est une émission de culture, une émission de recherche, qui a été créée par Alain Trutin.
- Speaker #0
Alain Trutta, parmi les grands créateurs de la radio française, il fonde en 1960 l'atelier de création radiophonique, le premier véritable lieu d'expérimentation sonore qui fermera ses portes en 2010. Il sera aussi cofondateur de France Culture, toujours en activité.
- Speaker #2
Ça durait trois heures les émissions. Après ça s'est réglé, ça a fini, ça a duré 40 minutes je crois, sur 20 ans, 30 ans même. mais c'était un espace extrêmement libre. On avait, en fin de compte, ce qu'il y avait. Il y avait beaucoup de moyens qui permettaient de travailler de manière intense sur des projets soit littéraires, soit documentaires, où ça s'ouvrait sur tous les espaces, soit musicaux. Alors, avec le service de la recherche, ou avec des producteurs qui avaient peut-être des choses... qui était limité, mais je n'arrive pas à... Qu'est-ce qu'on a fait une fois ? Ah oui, si, voilà. Il y a eu des changements à la radio dans les années... Moi, je suis parti en 2010, donc c'était plutôt vers les années 2000. Et il y a eu un moment, ils ont mis une nouvelle équipe à la CR. Pour la première émission avec cette nouvelle équipe, ils avaient fait venir, je ne me rappelle plus, un producteur qui avait eu une idée un peu folle, entre autres. de démarrer l'émission en direct, donc c'était dimanche soir à 20h30, par 10 minutes 2000. 2000, 1000 Hz, fréquence pure. Ah bon ? Pourquoi pas ? C'est moi qui étais à la console, avec les... On s'est dit, ils sont cinglés, mais pas de problème. Et on envoie le générique, toc, fin du générique, oum. J'avais sur la console, j'avais du 1000, le pote à zéro, 1000, toum, une minute, deux minutes, c'est long, trois minutes, 2000 à l'antenne, et d'un seul coup il y a le CDM qui appelle en me disant il y a un problème là, qu'est-ce qui se passe, encore ils ont mis du temps à téléphoner, mais non non tout va bien, on passe du 1000, il y a des gens qui avaient appelé en disant mais c'est quoi ce bazar, en fait c'est ahurissant quoi. Donc ça, ça a calmé le summum de l'expérience.
- Speaker #1
Nous ne sommes pas loin de la fin de cet entretien. Dans un contexte où la technologie évolue sans cesse, qu'est-ce qui reste selon vous l'essence d'une création sonore réussie ?
- Speaker #2
Ce n'est pas la technique, pas que la technique. C'est l'esprit, l'âme qu'on met derrière. Le sujet, le projet, ce que ça évoque ou éveille dans l'esprit de l'auditeur, l'émotion, parce qu'on peut faire ça avec des éléments, une technique modeste. Ce n'est pas forcément un maximum de pistes et tout qui fait qu'il va y avoir quelque chose qui va toucher profondément l'auditeur. Ce qu'on partage, ce qu'on dit, effectivement, il faut que la technique soit adaptée au projet. La radio, en fin de compte, il se passe quelque chose quand même. Il y a de l'émotion, il y a de l'âme qui passe, plus qu'à la télé.
- Speaker #1
De ce qu'on voit sur vous sur Internet et de ce que vous nous racontez, c'est l'histoire d'une carrière quasiment parfaite, puisque c'est un exemple pour tous ceux qui veulent travailler à la radio. C'est quand même une époque qui est totalement différente. C'est des équipements qui sont totalement différents eux aussi. Mais est-ce qu'il y a quelque chose que vous regrettez sur cette époque ? Ou est-ce qu'il y a une partie que vous aimeriez changer aujourd'hui pour conseiller la nouvelle génération qui veut travailler comme vous à la radio ?
- Speaker #2
Je pense que s'il choisit ce métier, c'est qu'il a déjà un imaginaire. Il ne faut pas que la technique limite l'imagination. Il ne faut pas que la technique, en fin de compte. Il faut garder une âme d'enfant. C'est quand même merveilleux de travailler comme ça, de travailler l'imaginaire. Alors, ça dépend aussi de ce qu'on fait avec le son. Parce qu'enregistrer un orchestre symphonique, on va essayer de retransmettre, de retraduire le travail des musiciens au plus proche de l'écriture musicale, de l'interprétation. Puis si on fait de la variété, c'est autre chose. Si on enregistre des voix, c'est autre chose. Quand on fait de la fiction, c'est pas mal d'univers différents. avec qu'un matériau éphémère et impalpable. Un peu magique, oui, je trouve. Oui, c'est ça, oui. Je trouve ça magique. C'est un outil, quoi. C'est des outils pour donner à imaginer à un public, faire rêver.