Speaker #0Et si cette tunique est si dangereuse, c'est parce qu'elle colle à la peau, qu'elle brûle et surtout, on ne peut pas l'enlever. Mais comment Hercule en est-il arrivé là ? Tout simplement par la perfidie d'un centaure et la naïveté d'une épouse. Reprenons depuis le début pour bien comprendre ce qui s'est passé. Sur les rives du fleuve Événos officie un centaure nommé Nessus. Mi-homme, mi-cheval, officiellement passeur, officieusement opportuniste. Un jour, Héraclès et son épouse Déjanière doivent traverser le fleuve. Le héros nage, Nessus propose de porter Déjanière sur son dos, proposition qui semble galante au premier abord. Mais arrivé au milieu du fleuve, Nessus tente d'abuser d'elle. Déjaniere hurle. Héraclès, sans hésiter, décoche une flèche empoisonnée, trempée dans le venin de l'hydre qu'il avait tué lors d'un de ses travaux. Le projectile atteint Nessus en pleine poitrine. Le centaure meurt, mais pas sa vengeance. Avant d'expirer, il murmure à Déjaniers que son sang, mêlé au venin, peut devenir un filtre d'amour capable de garantir la fidélité de son mari. Oui, il savait bien qu'Hercule n'est pas des plus fidèles. Ça y est, le verre est rentré dans la pomme. Des années plus tard, Héraclès participe à un concours d'archerie organisé par le roi Eurytos. Le prix ? La main de sa fille, Iole. Héraclès gagne, évidemment. Mais au final, le roi refuse de lui céder sa fille. Du coup, Héraclès le massacre, ainsi que tous ses fils. Iole ? Le désespoir se jette alors du haut des remparts, mais les vents décident de gonfler ses vêtements et atterrient en douceur sur le sol. Elle survit donc et finit dans les bagages du héros, ramené à domicile auprès de Déjanière. Là, c'est la goutte d'eau. Déjanière n'en peut plus de ses tromperies et en plus de la ramener à la maison. Elle ressort alors le remède de Nessus. Elle imbibe une tunique du fameux sang et l'offre à son mari. Un cadeau, certes, mais empoisonné. À peine Héraclès l'enfile que le venin se met à agir. Le tissu brûle sa peau, pénètre sa chair, ronge ses os. Impossible de l'arracher. En tirant dessus, il arrache des lambeaux de lui-même. Fou de douleur, Héraclès fait ériger un bûcher et s'y jette. Sa part mortelle meurt alors dans les flammes, et sa part divine, elle, rejoint l'Olympe. Déjaniere, elle, comprend trop tard son erreur et se suicide. Fin tragique. Rideau. Vous comprenez pourquoi, à présent, qu'offrir une tunique de Nessus n'est pas, mais alors pas du tout, un cadeau sympathique. Non, c'est un cadeau empoisonné qui pourrait mener à notre perte. Le thème autour de la tunique de Nessus a fasciné d'ailleurs les artistes. On retrouve au British Museum des gravures de Hans Sebald Beham qui dépeint la scène. Il y a aussi la toile Hercule décochant une flèche à Nessus de Jules-Élie Delonnet en 1870 et que l'on peut observer au Musée des Beaux-Arts de Nantes. En littérature moderne, cette tunique aussi est bien présente, comme par exemple dans le Conte de Monte-Cristo. Alexandre Dumas compare la robe du magistrat à une tunique de Nessus, symbole d'un pouvoir devenu supplice. Le psychanalyste Carl Jung parle de la découverte de l'inconscient comme d'une tunique de Nessus dont l'humanité ne peut se débarrasser. Même dans l'histoire, après l'échec du complot du 20 juillet 1944 contre Hitler, le résistant Henning von Treckow déclara que les conjurés avaient revêtu la robe de Nessus, conscient que leur engagement les condamnait. Aujourd'hui, on parle de tunique de Nessus quand on évoque un poste prestigieux qui détruit celui qu'il accepte, d'un héritage toxique ou encore d'une relation passionnelle impossible à quitter. Bref, c'est pas un cadeau quoi. La preuve, Héraclès a survécu aux monstres, il a vécu des bêtes invincibles, mais il n'a pas survécu à la manipulation d'un mourant, ni à l'amour inquiet d'une épouse. Alors la prochaine fois qu'on vous offre quelque chose d'un peu trop généreux, posez-vous la question. Est-ce un cadeau ou une tunique de Nessus ? Si c'est le cas, débarrassez-vous-en rapidement. On va à présent laisser un peu de côté Héraclès pour retrouver les facéties des dieux grecs qui nous réservent encore beaucoup d'expressions surprenantes. Et si vous ne voulez pas les louper, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de vous abonner sur votre plateforme d'écoute préférée.