Speaker #0Qui n'a jamais eu cette réflexion en train de ranger le salon ? Mais c'est le bazar, j'ai pourtant rangé il y a deux jours. Ou quand vous n'en pouvez plus de refaire la même présentation PowerPoint pour la quatrième fois parce que la direction a changé d'avis. Si vous avez déjà eu l'impression de travailler pour rien ou de faire un truc qu'on défait au fur et à mesure que vous avancez, c'est que vous avez accompli un travail de Pénélope ou que vous tissez une toile de Pénélope. Mais qui est Pénélope et pourquoi son métier à tisser est-il devenu le symbole de... tous nos projets éternellement en chantier. On le découvre ensemble dans ce nouvel épisode de Allons voir chez les Grecs, le podcast qui vous dit tout sur les expressions ou mots français qui tirent leur origine de la mythologie grecque. Faire un travail de Pénélope ou tisser une toile de Pénélope, c'est accomplir un travail qu'on fait, qu'on défait, qu'on refait et qui n'avance jamais. Alors parfois, c'est volontaire, on retarde exprès la fin du travail pour gagner du temps. Comme notre Pénélope, par exemple. Mais parfois, c'est subi. On travaille et quelqu'un défait tout. Et on doit tout recommencer. Mais comment Pénélope s'est-elle retrouvée au milieu de cette expression ? Pour cela, direction Ithac, une petite île à l'ouest de la Grèce continentale. On recadre les liens familiaux. Pénélope et l'épouse d'Ulysse, roi d'Ithac. Ensemble, ils ont un fils, Télémaque. Et un beau jour, Ulysse part à la guerre de Troie. Et il va mettre beaucoup de temps pour revenir. Alors non, hein ? pas juste un an, ni cinq, mais bien vingt ans. Oui, c'est long. Très, très long. Alors évidemment, au bout d'un moment, tout le monde le croit mort. Tout le monde. Sauf Pénélope. Le truc, c'est que Pénélope, elle est jeune, elle est belle, elle est reine et elle est veuve présumée. Les hommes influents de la région se disent « Tiens, tiens, tiens, voilà un bon parti. Si je l'épousais, en plus, je deviendrais roi d'Itaque. » Résultat, plus d'une centaine de prétendants squattent le palais. Combien ? Oui, vous avez bien entendu, une centaine. Ça fait du monde sur la petite île. Et ils ne se gênent pas, ils mangent, ils boivent, ils piochent dans les réserves et pressent Pénélope de choisir un mari. Et elle, ce qu'elle veut, ce n'est pas tout à fait la même chose. Elle veut surtout protéger son fils Télémaque. Eh bien oui, c'est une menace car c'est le fils du roi Ulysse. Éviter aussi un mariage forcé, garder l'espoir qu'Ulysse reviendra tout en faisant semblant... de jouer le jeu de la cour. Et c'est là qu'elle invente sa ruse géniale. Pénélope annonce au prétendant qu'elle promet de se marier, mais pas avant d'avoir terminé de tisser le linceul de Laerte le père d'Ulysse décédé. Une fois cette toile achevée, elle choisira l'un d'entre eux. Alors évidemment, tout le monde est d'accord pour dire que cette demande est très respectable et très digne de son rang. Les prétendants acceptent et en effet, chaque jour, Pénélope est vue à son métier à tisser. Mais ce qu'ils ne savent pas, c'est que le jour, certes, elle tisse, mais la nuit, en secret, elle défait ce qu'elle a fait. Maligne la Pénélope. Résultat, le linceul n'avance jamais et tout le monde peut le constater de ses yeux. Elle est tellement douée dans cette supercherie que pendant plus de trois ans, la ruse fonctionne. Le travail semble progresser, mais en réalité, Pénélope a figé le temps avec ses fils de laine. C'est le prototype du travail de Pénélope. Un ouvrage toujours en cours, jamais terminé, parce qu'il sert surtout à gagner du temps. Malheureusement, un jour, une servante vend la mèche au prétendant. Elle explique que Pénélope défait son ouvrage chaque nuit à l'abri des regards. Fin de la ruse. Les prétendants se fâchent, accentuent la pression, complotent même contre Télémaque, ce qu'elles redoutaient. Mais Pénélope a plus d'un tour dans son sac. C'est un petit peu la Mary Poppins de la mythologie grecque. Elle imagine une nouvelle stratégie. Elle annonce un concours de tir à l'arc. Elle épousera le prétendant qui réussira à bander l'arc d'Ulysse et à tirer une flèche à travers 12 haches alignées. Sachant la tâche ardue, puisque personne avant Ulysse n'est parvenu à ne serait-ce bander l'arc, Pénélope vient de gagner quelques semaines de tranquillité. Et comme par hasard, à ce moment-là, un mystérieux mendiant arrive au palais. Vous l'aurez deviné, c'est Ulysse déguisé, protégé par Athéna. Alors les prétendants se ridiculisent, incapables même de tendre l'arc. Et le mendiant demande à essayer. Tout le monde se moque de lui, mais Pénélope accepte. Il bande alors l'arc sans effort, réussit l'épreuve, se révèle et avec Télémaque, massacre les prétendants. Oui alors on ne juge pas, chacun trouve le moyen de fêter des retrouvailles avec son fils, même s'ils sont souvent sanglantes dans la mythologie grecque, d'accord ? Pénélope, elle, reste prudente jusqu'au bout. Elle veut encore tester ce potentiel Ulysse une dernière fois avec le fameux lit conjugal qu'il a lui-même construit. Quand il prouve qu'il en connaît le secret, à savoir que le lit ne peut pas être déplacé, elle sait que c'est bien son mari Ulysse qui est de retour. Fin de l'attente et fin des ruses. Voilà, vous connaissez à présent l'origine de l'expression « un travail de Pénélope » . En fait, il y a deux lectures possibles de cette expression. La version ruse, on fait semblant d'avancer pour retarder une échéance, comme Pénélope qui gagne du temps. Et la version absurde, on travaille pour rien, comme si quelqu'un défaisait toujours tout. Dans tous les cas, ce n'est pas seulement un travail long. Non, c'est un travail qui ne mène nulle part. Le personnage de Pénélope a tellement marqué les esprits qu'on la retrouve absolument partout. Dans la peinture, mais aussi dans la sculpture, souvent avec son métier à tisser, ou souvent avec l'air songeur en attente, comme chez le sculpteur Antoine Bourdel. La littérature utilise Pénélope comme le symbole de l'épouse modèle, femme libre, héroïne moderne. Elle devient aussi un symbole féministe. On cesse de la voir seulement comme celle qui attend, et on commence à la regarder comme une femme qui ruse, résiste, et refuse de se laisser imposer un destin. En chanson ! Brassens lui consacre un titre où il joue justement sur l'ambiguïté entre fidélité idéale et tentation. Au cinéma, on la croise dans les peplums classiques et même dans Obroser des frères Cohen, où elle devient Penny, femme de caractère bien décidée à ne plus se laisser faire. Et dans les séries modernes comme Odysseus sur Arte, on la voit comme un personnage politique à part entière. Elle gère un royaume, résiste à la pression et doit composer avec un Ulysse revenu totalement abîmé par la guerre. Même les scientifiques se sont emparés du personnage, puisqu'un astéroïde de la ceinture principale, le numéro 201, s'appelle Pénélope. Comme quoi, un petit geste de tirer un fil la nuit a eu une très très longue postérité. Dans les prochains épisodes d'Allons voir chez les Grecs, on va quitter l'Odyssée d'Ulysse pour repartir du côté des dieux, qui ont engendré de nombreuses expressions. Alors n'hésitez pas à vous abonner sur votre plateforme d'écoute préférée, pour ne pas les manquer.