Speaker #0Dès l'aphrodite surgissant de l'eau, la vie viendrait-elle des abysses ? Notre sujet du jour ? Peut-être. De grandes hypothèses s'affrontent. Pour certains, elle serait tombée du ciel, portée par des comètes riches en molécules organiques. Pour d'autres... Tout aurait commencé au fond de l'océan, autour de roches chauffées, où l'eau et les minéraux auraient déclenché les premières réactions du vivant. Alors enveloppons-nous de silence et d'obscurité, et à défaut d'espace, plongeons. Nous entrons dans la zone adale, celle qui commence vers 6000 mètres et s'étire jusqu'aux fonds ultimes. 11 km sous la surface, un petit crustace est... Fouille les sédiments grain par grain. Hirondellea gigas avance sans yeux, guidée par les pressions et les chimies du Pacifique Ouest. À cette profondeur, même l'Everest retourné ne toucherait pas le fond. Il manquerait encore deux kilomètres. L'eau acide dissout lentement le carbonate et seul prospère les corps souples, les chairs translucides, les lumières fragiles. Une fibre descend lente comme un trait mal effacé sur un dessin sombre, un morceau de plastique tombé depuis la surface. Entre deux nodules sombres, cette poussière moderne devient une trace géologique parmi d'autres. Soudain, un projecteur blanc traverse l'obscurité. Les silhouettes mécaniques d'Abismo, capables d'atteindre les fosses adales ou du Victor 6000 de l'Ifremer, glissent à distance. Des machines patientes venus cartographier ceux qui résistent encore au regard. Puis tout s'éteint. Notre crustacé, lui, demeure. Parmi la vingtaine d'humains descendus jusque-là, les premiers furent Jacques Piccard et Don Walsh en 1960, puis Victor Vescovo bien plus tard. Une poignée seulement pour un monde dont moins de 5% ont été observés. Pourtant, la vie s'y glisse en mouvements minuscules, obstinés, même sous un poids capable de tordre l'acier. La paroi se relève, nous quittons doucement la zone adale pour entrer dans l'immense zone abyssale. De 4 à 6 000 mètres de profondeur, le décor s'élargit, se lisse et l'obscurité devient un paysage. Environ 3810 mètres, juste à la frontière supérieure de cette zone, le Titanic repose dans une pénombre bleutée, immobile, comme un décor englouti. Sur le sable clair, des nodules polymétalliques s'accumulent. Leurs couches se déposent millimètre par millimètre. Archives patientes de l'océan qui retiennent les climats anciens, les poussières venues du ciel, les soubresauts volcaniques. Creuser le sédiment revient à remonter l'histoire. Chaque centimètre traverse des milliers d'années. Un ruban en translucide apparaît long comme un souffle. Nous remontons vers la zone batiale qui s'étend d'environ 1000 à 4000 mètres. Les reliefs se transforment, les volumes se plient puis s'adoucissent. Une cicatrice s'ouvre, la dorsale du Pacifique Est. Vers 2600 mètres, dans les eaux glaciales du Grand Sud, un crabe... Pâle avance sur un volcan sous-marin. Il pourrait être un des rares témoins à assister à son explosion, car de nombreuses éruptions muettes sont devinées uniquement par un sismographe. Entre ses soies, il cueille les bactéries dont il se nourrit. Un souffle brûlant jaillit, se décale d'un geste vif. Trop près, il cuit. Trop loin, il gèle. Il vit dans un couloir invisible, très peu large. Un peu plus haut, dans cette même zone, Un panache rouge disparaît brutalement. Un verre tubicole géant a rentré sa couronne sensible en percevant un prédateur. Quand il la rouvre, l'hémoglobine colore l'eau. Autour des fumeurs noirs, un CO2 supercritique circule en volute. Ni gaz, ni liquide, un fluide fantôme qui dissout la roche et transporte les métaux. C'est lui qui façonne ces cheminées où prospèrent les bactéries. Des architectures mouvantes. que l'océan sculpte depuis des millénaires. Une lumière commence à revenir. Nous entrons dans la zone mésopélagique, entre 200 et 1000 mètres. Ici, un jeune calmar géant change de couleur, se ramasse et disparaît d'un jet.Un siphonophore étire un filament urtiquant et capture une proie minuscule. Cette colonie vivante redistribue ensuite sa nourriture le long de son corps composite. Certains de ses parents peuvent atteindre 40 à 45 mètres. Un clic résonne, un cachalot sonde, silhouette massive dans la pénombre. Encore quelques centaines de mètres et la mer devient haute. C'est la zone épipalégique. les 200 derniers mètres où la lumière parvient enfin. Une silhouette humaine descend lentement, tête en bas, comme suspendue dans un rêve. On dirait une image du Grand Bleu, un corps glissant entre deux mondes. Au-dessus... Les coques des bateaux passent comme des ombres peintes sur le plafond de la mer. Voilà, nous venons de traverser près de 11 000 mètres verticaux. Du silence minéral du Challenger Deep au premier reflet du jour, des fosses du Pacifique Ouest aux volcans antarctiques, des plaines abyssales aux rubans vivants des siphonophores. Et dans cette traversée, une certitude se dessine, la vie invente s'adapte. recommence. La semaine prochaine, changement total d'univers, nous nous demanderons si adopter un hippopotame est, disons, une idée pertinente. Merci d'avoir écouté Anima Terrae, Murmure du Vivant. Et souvenez-vous, gardez les yeux grands ouverts sur la beauté simple du monde qui nous entoure.