Speaker #0Merci par avance de vous abonner à ce podcast si vous l'aimez, ça m'aide beaucoup pour sa création. Hé, psst, si vous trouvez le titre de cette chanson d'Oriane, vous connaîtrez le sujet du jour. Je ressemble à rien, moi, puisque je ressemble à tout, un peu. Le bec, les palmes et puis les oeufs, les griffes, la dalle et puis le feu. Et ça paraît presque ridicule, mais il paraîtrait que c'est dangereux. Bienvenue dans Anima Terrae, Murmure du vivant. Chaque jour, la Terre nous raconte une histoire. Je suis Flore. J'aime contempler la nature, chercher à la comprendre et partager ce bonheur immense. Bonjour vous. Fermez les yeux un instant et imaginez qu'un ornithorynque prenne la plume pour nous écrire. Voici sa lettre. Chers humains, Depuis plus de deux siècles, vous m'observez comme une anomalie. Quand mes premiers semblables empaillés ont débarqué en Angleterre à Londres à la fin du XVIIIe siècle, vos savants ont cru à une supercherie. Ils ont scruté mon bec à la recherche de couture, persuadés qu'un farceur avait assemblé un canard et un castor. D'ailleurs, vous m'appelez en anglais « duckbill platobus » , littéralement « pied plat au bec de canard » . Avouez que ce n'était pas le plus chaleureux des accueils. J'aurais préféré rester dans la discrétion de mes rivières d'Australie et de Tasmanie, plutôt que d'être scrutée sous toutes les coutures par vos savants. C'est là que je vis encore. Je creuse des galeries, je plonge, je remonte à la surface, seulement pour respirer le temps d'un soupir. Je préfère la nuit, quand vos regards se détournent. Mes pattes avant me servent de rame, mes pattes arrière de gouvernail. Je file dans l'eau en silence. On me classe désormais quasi menacée. Pollution, sécheresse, barrages, prédateurs importés. Chaque saison fragilise un peu plus ma lignée. Vous me croyez insaisissable ? C'est vrai. Vous ne me verrez pas dans vos eaux européens ou américains. Seuls quelques établissements australiens, Taronga, Assiné, Melbourne, Hillsville, parviennent à recréer mon univers. Ailleurs, inutile de chercher, je ne me montre pas. On se plaît à me dire paradoxale. Mamie fermée au vipare, je pond un à trois oeufs que je couve une dizaine de jours, serrés dans un nid tapissé de feuilles. À l'éclosion, mes petits, nus et aveugles, têtent un lait qui perle directement de ma peau, pendant trois à quatre mois jusqu'à l'indépendance. Une femelle comme moi peut donner naissance à une quinzaine de petits au cours de sa vie. Je ne suis pas fidèle. Nous nous croisons une saison, puis chacun poursuit sa route. Mon bec est une antenne. Je ferme mes yeux sous l'eau. je laisse mes nerfs capter les signaux électriques des proies invisibles. Je stocke mes vers, mes larves et mes petits crustacés dans des poches de joues et je mâche en surface. Quant à les prongues énimes que le mâle porte à la patte arrière, il n'est pas mortel, mais son venin déclenche une douleur si intense qu'aucun antidouleur classique ne le soulage. On s'en souvient longtemps. Mais Fossil raconte une autre histoire, il y a 110 millions d'années. Mon ancêtre, stéropodon, avait de vrais molaires. Moi, je nais encore avec quelques dents, vite remplacées par des plaques cornées. Et j'ai fait un autre choix, me passer d'estomac. Mon oesophage mène droit vers l'intestin, sans détour par les acides gastriques. Je vis aussi avec une température corporelle plus basse que la vôtre, autour de 32 degrés. Une curiosité supplémentaire parmi tant d'autres. Je ne suis pas immortelle. Dans la nature, je vis en moyenne 10 à 12 ans, en captivité. certains d'entre nous atteignent 17 ans si les conditions sont idéales. Et j'ai un secret lumineux. Ma fourrure devient fluorescente sous les ultraviolets. Un vert bleu étrange qui jaillit dans l'ombre. Pourquoi ? Les chercheurs hésitent. Peut-être un moyen de rester discret sous la lumière lunaire. Peut-être un reste d'évolution partagée avec d'autres mammifères nocturnes. N'attendez pas que ce soit moi qui vous donne la réponse. Quoi qu'il en soit, c'est ma façon d'ajouter de l'invisible à l'ordinaire. Dans les récits aborigènes, je viens du temps du rêve, être hybride, messager entre l'eau, la terre et le ciel. Pour d'autres, je suis un symbole de l'inclassable. Umberto Eco m'a choisi comme emblème de ceux qui débordent vos catégories trop sages. Et dans vos dessins animés, je deviens Péry, paresseux le jour, agent secret la nuit. Même vos créateurs ont compris qu'un ornithorynque n'est jamais ce qu'il paraît. Certains artistes me donnent aussi une place dans leur univers. L'Australienne Mélanie Hava, par exemple, m'a peint entourée d'ondulations bleues et vertes, motifs inspirés de la tradition aborigène, comme si mes nageoires laissaient une trace vibrante dans l'eau. Et si vous cherchez une utilité à mon existence, sachez que je rends un service discret. En régulant les insectes et invertébrés aquatiques, je garde l'équilibre de mes rivières. Alors, plutôt que de me réduire à une curiosité, considérez-moi comme une invitation. Je suis une énigme ancienne avec ma part d'ombre, une preuve que le vivant n'a pas besoin de logique pour être magnifique, avec toute ma singularité, votre ornithorynque. Et nous, dans le prochain épisode, nous suivrons les lucioles, ces éclats minuscules qui font vaciller l'ombre et rappellent que la nuit aussi a ses secrets. Nous tenterons de percer le mystère de leur étrange lumière. Merci d'avoir écouté Anima Terae, Murmure du vivant. Et souvenez-vous, gardez les yeux grands ouverts sur la beauté simple du monde qui nous entoure.