Speaker #0Merci par avance de vous abonner à ce podcast si vous l'aimez, ça m'aide beaucoup pour sa création. Hé, psss ! Je veux peindre l'air qui entoure le pont. Lorsque Claude Monet, peintre impressionniste français du XIXe siècle, dit cela, il sublime sa perception et nous ramène à une expérience immédiate du sensible. Bienvenue dans Anima Terrae, Murmure du vivant. Chaque jour, la Terre nous raconte une histoire. Je suis Flore. J'aime contempler la nature, chercher à la comprendre et partager ce bonheur immense. Bonjour vous ! Aujourd'hui, dans cet épisode, nous allons parler des plantes et de la place qu'elles occupent dans notre culture et notre imaginaire. Car si le monde sensible nous touche autant, c'est peut-être... parce qu'il ne s'arrête jamais à lui-même, mais se prolonge en nous, dans les formes que nous lui donnons. Je m'explique. Avant d'aller dans le vif du sujet, une légère digression s'impose. Nous sommes des êtres profondément sensoriels, immergés dans un environnement que nous saisissons à travers nos perceptions, où chaque forme, chaque mouvement, chaque odeur, chaque texture devient une expérience singulière. Mais cette expérience ne s'arrête pas à ce qui... Perçue, elle se prolonge en une mise en forme intérieure, presque une recréation. Maurice Merleau-Ponty, philosophe français du XXe siècle, évoquait cette idée d'une réalité que nous n'observons pas à distance, mais que nous habitons, que nous accueillons et qui en retour nous façonne. Prenons une image simple. Un même paysage peut donner naissance à des œuvres profondément différentes selon celui qui le regarde. Certains y déposent des couleurs lumineuses, d'autres y font résonner une musique plus grave, d'autres encore y inscrivent un souvenir intime. Le paysage demeure et pourtant il se déploie en une multitude de variations, comme si chaque regard en révélait une facette différente. Chez Gaston Bachelard, philosophe et épistémologue français du XXe siècle, cette puissance de l'imaginaire ne relève pas d'une fuite du réel, mais d'un prologement, d'une manière d'en intensifier la présence. Ainsi, ce que nous produisons ne parle jamais seulement de ce qui nous entoure, mais aussi de la manière dont nous nous en saisissons. Alors une question surgit, sans doute déjà familière à beaucoup d'entre vous. Lorsqu'un arbre tombe dans une forêt, produit-il un son en l'absence de toute oreille pour le recevoir ? La vibration existe sans doute, mais le bruit naît dans la rencontre avec un être capable. capable de l'éprouver. Et cette interrogation ouvre une faille plus profonde encore, celle de la réalité de notre environnement en dehors de toute perception. Thomas Nigel, philosophe américain contemporain, dans son article de 1974 « What is it like to be a bat ? » rappelle à quel point chaque être compose sa propre expérience du réel, à partir de ses capacités sensorielles, de ses besoins et de son histoire. Une hyène évolue dans un univers d'odeurs, de signaux et de rythmes qui ne recoupent que partiellement le nôtre. La question de savoir si les animaux élaborent eux aussi des formes de représentation ou de culture fera d'ailleurs très certainement l'objet d'un autre épisode. Ce mouvement, cette manière de prolonger ce qui est perçu, fait de nous les êtres que nous sommes. Et c'est précisément dans cet espace que les plantes prennent une dimension particulière. Le blé commence sous forme de grains, enfouis dans la terre. Domestique et au néolithique, il y a environ 10 000 ans, dans le croissant fertile, existe d'abord sous une forme compacte, déjà structurée. Une transformation s'engage, puis la tige perce la surface. Très tôt, ce cycle a été interprété. Dans la Grèce antique, dès le 8e siècle avant notre ère, on retrouve le blé associé à Déméter. La disparition puis le retour de Perséphone inscrivent le rythme des saisons. En Égypte ancienne, dès l'Ancien Empire, autour de 2600 avant notre ère, le grain est lié à Osiris, dont le corps morcelé puis recomposé devient une image de la germination. Au Ier siècle, dans les Évangiles, le blé transformé en pain devient corps. Une même idée circule, celle d'un passage et d'une continuité. Lorsque le regard peut enfin la saisir, la fleur se révèle. Dans les prairies européennes, la pâquerette, Bélis Pérennis, s'ouvre au ras du sol. Ses pétales blancs entourent un cœur jaune, visible à la lumière du jour. Dès le 8e siècle, elle apparaît dans les livres d'heures, ses manuscrits de prière, richement illuminés, utilisés dans la vie quotidienne. où elle accompagne les scènes religieuses dans les marges décorées, associées à la pureté et à l'humilité. À la fin du XIVe siècle, le poète anglais Geoffrey Chaucer lui consacre un texte dans The Legend of Good Woman où la désie devient un symbole de fidélité. À la Renaissance, vers 1482, le peintre florentin Sandro Botticelli recouvre le sol de la Primavera d'une multitude de fleurs, célébrant la fécondité retrouvée. Plus haut, une autre fleur capte la lumière, le tournesol, Heliantus anus, originaire d'Amérique du Nord et introduit en Europe au XVIe siècle après les voyages de Christophe Colomb. Celui-ci présente une tige élancée et une large capitule. C'est une plante dite héliotrope, du grec helios, le soleil, et trop repose le fait de se tourner, elle s'oriente vers le soleil au cours de sa croissance. Dès le XVIIe siècle, ce comportement devient une image de fidélité dans l'Europe baroque. À la fin du XIXe, entre 1888 et 1889, à Arles, le peintre post-impressionniste néerlandais Vincent Van Gogh en fait une série de toiles où la plante devient matière, couleur et tension. La structure s'épaissit ensuite dans le fruit. L'oignon, cultivé depuis plus de 5000 ans, notamment en Égypte ancienne, se caractérise par une organisation en couche concentrique, vers 1327 avant notre ère. Sous la XVIIIe dynastie, des oignons sont déposés dans la tombe de Toutankhamon. Cette organisation évoque une continuité, une répétition presque infinie. Au XVIe siècle, Le peintre italien Giuseppe Arcimboldo compose des visages à partir de végétaux. Dans ses portraits, ce qui se donne d'abord comme un visage se révèle être un assemblage d'éléments naturels. Le regard aussi compose, se déplace, comme face à un oignon que l'on ouvre couche après couche. Ce qui semblait évident se transforme. Comprendre suppose d'approcher et de dévoiler. Enfin, le regard se relève vers l'arbre. L'amandier, Prunus dulcis, cultivé depuis l'Antiquité dans le bassin méditerranéen. Il fleurit très tôt, parfois dès le mois de février, avant même l'apparition de ses feuilles. Dans la tradition hébraïque, au VIe siècle avant notre ère, le prophète Jérémie associe l'amandier à la vigilance. En hébreu, le mot Ausha désigne l'amandier et se rapproche du verbe shogged qui signifie veiller. L'arbre devient ainsi le signe de ceux qui s'éveillent en premier, de ceux qui restent attentifs. En 1890, à Saint-Rémy-de-Provence, Van Gogh a nouveau eu l'amandier en fleurs. Les branches claires se détachent sur un ciel lumineux, dans une composition qui rappelle les estampes japonaises qui l'admiraient, où les formes se découpent avec netteté, presque suspendues, comme une naissance offerte au regard. À travers ces plantes. se dessinent une manière de percevoir et de prolonger ce qui nous entoure. Elles ne se limitent pas à leur existence biologique, elles deviennent des formes dans lesquelles les cultures inscrivent des récits, des cycles et des expériences. Le regard s'élève alors, et avec lui une présence se laisse deviner sans jamais se fixer. Dans le prochain épisode, c'est le souffle de la vie qui nous emportera. Puisque nos sens sont en exergue, nous continuerons à les solliciter. pour sentir le vent. Merci d'avoir écouté Anima Terae, Murmure du vivant. Et souvenez-vous, gardez les yeux grands ouverts sur la beauté simple du monde qui nous entoure.