- Speaker #0
Baliverne, un podcast dédié à la littérature contemporaine. Épisode numéro 3, La maison vide, de Laurent Mauvignier. Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans ce troisième épisode de Baliverne. Salut Etienne, salut Paul. Salut.
- Speaker #1
Salut.
- Speaker #0
Bon, pour vous expliquer un peu, quand on a créé ce podcast, on avait pour idée de parler de littérature contemporaine, certes, mais pas forcément en lien avec l'actualité littéraire. Je pense qu'on cherchait même à éviter un peu le brouhaha médiatique ambiant. Et pourtant, aujourd'hui encore, on va parler d'un roman qui fait l'actualité de la rentrée littéraire 2025, puisqu'il s'agit de La Maison Vide. Alors non, La Maison Vide, ce n'est pas le titre d'une chanson de Francis Cabrel, c'est le nom du dernier roman de Laurent Mauvignier, et j'insiste sur le terme de roman, un gros bébé de plus de 700 pages publié aux éditions de minuit. C'est une fresque familiale, où l'auteur remonte la branche paternelle au fil de l'histoire du XXe siècle, avec une famille qui change, où les générations parfois s'opposent, mais où les mêmes motifs se rejouent encore et encore, où c'est toujours le même film qui passe, dans des effets d'écho permanent. La Maison Vide était en compétition pour le prix Goncourt de cette année, compétition qu'il a brillamment remportée. Une ambiance de folie à Drouan pour la remise du prix Goncourt. Alors on ne vous cachera pas que Mauvignier, nous, c'était notre grand favori pour le Goncourt. principalement parce que c'était le seul livre de la rentrée littéraire qu'on avait lu, donc c'était facile, et puis plus sérieusement parce que, goncourt ou non, on avait décidé de lui consacrer un épisode lors de la sortie de son roman. On est donc à la fois contraints et heureux, une fois de plus, de coller à l'actualité. Alors sans plus attendre, je vous propose de retirer vos chausses, de longer ces murs de poussière, et d'entrer dans la maison vide.
- Speaker #2
C'est des petites références à Francis Cabrel que j'ai dissimulées discrètement.
- Speaker #1
C'est l'accent du sud-ouest et le Francis Cabrel.
- Speaker #2
De Jules, on retrouve quelques photos, en plus de celles où il pose à côté de Marie-Ernestine et du nourrisson Marguerite. Le fameux certificat de sa légion d'honneur, protégé dans le même porte-vue que les mots d'un préfet, et une lettre officielle de la mairie. Et puis... En jambant le XXe siècle, comme on passe d'une pierre affleurante à l'autre pour traverser un ruisseau, de l'autre côté du siècle, nous voilà soudain au milieu des années 50, avec les médailles de mon père, les décorations d'anciens d'Algérie, les bibelots avec le sigle des AFN, des balles de la taille d'une dent changées en pendentif dans une boîte à boutons de manchette. Mais aussi, plus proche de nous, datant des années 70 ou du début des années 80, les insignes de pompiers, les décorations que je l'ai vu porter à des occasions d'honneur me reste. que l'ennui des discours. Et moi, à l'autre bout du XXe siècle, déjà embringué dans le suivant, sans même avoir eu le temps de le croire, me voilà aujourd'hui embrassant cette histoire d'un seul coup d'œil, avec, étalé devant moi, l'évidence qu'il s'agit bien d'une seule et même histoire, diffractée en différentes parties reliées par une unité souterraine, j'en suis sûr, dont la ligne de force est portée par l'élan de la vie de Marie-Ernestine, creusée par le silence de Marguerite, et d'un coup brutal. achevé par la mort de mon père. Mais d'abord, pour commencer quelque part sans se laisser aveugler par la gloire de l'illustre Jules tué au combat en 1916, dont la légende veut qu'il soit mort en héros en préservant l'intégrité d'une position stratégique avec 50 autres soldats qui, comme lui, n'avaient que leur vie à perdre, il faut remonter le temps et inventer sa tête de jeune homme trop gros rencontrant le propriétaire, ce monsieur Proust, père de Marie-Ernestine. Mon arrière-arrière-grand-père, perdu déjà si loin dans le temps que je ne vois de lui qu'une vague description, comme celle qu'on trouve dans les romans du XIXe siècle. Homme massif, ventru, et vêtu d'une redingote de drap noir et d'un gilet ouvert sur une chemise à petits plis.
- Speaker #1
Oui, donc la maison vide, c'est avant tout une histoire de famille. comme on l'a dit, et sur trois générations de femmes. Donc le livre s'ouvre avec, en gros, le XXe siècle. On est avec l'arrière-arrière-grand-mère de l'auteur Laurent Mauvignier, c'est-à-dire Jeanne-Marie. et son mari Firmin, qui s'appelle Firmin Proust. Peut-être qu'on en reparlera, mais il y a des Proust dans la famille Mauvignier. Et cette Jeanne-Marie, qu'on va surnommer plus tard la patronne, est plutôt calme, timide au début du livre, mais elle va avoir un rôle assez important et un rôle d'autorité. Elle a un regard sur le domaine, sur les employés. Ils ont une grande maison, mais ils ont aussi des terres. Et assez tôt dans le livre, Jeanne-Marie et Firmin vont avoir un enfant, c'est Marie-Ernestine, l'arrière-grand-mère de Laurent Mauvignier, ça va être un des personnages central de La Maison Vide, dont on va beaucoup parler, Marie-Ernestine et son piano, c'est une grande histoire d'amour. et donc on a la première génération avec Jeanne-Marie, on a Marie-Ernestine et plus tard on aura Marguerite, la grand-mère de Laurent Bovigny on va suivre ces trois femmes dans un... Un arbre généalogique littéraire, en quelque sorte. Et comme on l'a entendu dans le prologue, en 1976, le père de Laurent Mauvignier rouvre cette maison, cette maison vide, trouve des objets à l'intérieur, et ces objets vont résonner avec ces trois femmes que l'on va suivre. Voilà, en quelques mots, c'est difficile de résumer 750 pages, mais cette histoire de famille, elle commence par la maison.
- Speaker #2
Oui, elle commence par la maison et l'idée de Mauvini, en tout cas le projet, c'est vraiment d'essayer d'expliquer le suicide de son père quand il avait 16 ans. Et donc il va essayer de remonter comme ça plusieurs générations pour essayer de trouver des explications peut-être psychologiques, peut-être sociales, qui pourraient expliquer le geste de son père. Il y a un peu le fantasme de l'écrivain de vouloir... Il y a cette image de l'enjambement dans le prologue qui revient une autre fois dans le roman. Il y a cette image de vouloir connecter les époques entre elles et de trouver du sens peut-être dans l'histoire, avec des motifs qui reviennent. On a trois générations qui sont portées par des personnages féminins très forts. Il y a le motif du travail, déjà, qui est très important, puisque deux de ces femmes, au moins, travaillent dans une exploitation agricole. Elles sont aliénées par leur travail, en quelque sorte. Les hommes sont sollicités par la guerre à deux reprises, puisqu'on a la Première Guerre mondiale et ensuite la Deuxième. Et il y a aussi ce motif qui revient, qui est peut-être le plus poignant, c'est cet idéal romantique. Des femmes en particulier qui vont être confrontées à une désillusion, à la violence, la violence de la domination masculine, la violence sexuelle. Et en tout cas, moi, ce que j'ai trouvé vraiment beau, c'est cette idée qu'à chaque fois, l'individu est un peu toujours empêché par le collectif. Et que ce collectif, que ce soit la famille, que ce soit le village, on a le rôle des rumeurs dans ce hameau de l'abassé qui est très important. et bien sûr le collectif peut-être ultime qui est la patrie et qui tue ses fils.
- Speaker #1
Pour reprendre le thème de l'hérédité, des jeux de miroirs, de la transmission qu'il y a dans le livre à travers les générations, Mouvini raconte l'histoire de sa famille. Donc évidemment, c'est délicat et raconter l'histoire de sa famille, c'est plus que des personnages. Il y a une part de fiction dans le livre, on en reparlera. Mais ce qu'il a envie de faire en racontant leur histoire, c'est de les comprendre, de comprendre leurs actions à ces personnages. Et donc, il me semble que c'est à la fois une force et peut-être une limite du livre. Alors j'aime beaucoup ce roman, mais je voudrais tout de suite mettre un petit bémol. C'est que dans le sens où Mauvignier veut les défendre, ou veut justifier un petit peu le destin de ces femmes et pourquoi elles ont agi de telle ou telle manière, On a l'impression qu'il ne se permet pas beaucoup d'ellipses, qu'il veut tout raconter, il veut dérouler cette histoire entièrement. Et j'ai eu le sentiment qu'il n'y avait pas beaucoup de mystères, que dans un roman classique, on aurait peut-être coupé à certains endroits, mais qu'ici, il va jusqu'au bout du destin des personnages. Et dans un sens, tout est verrouillé. Donc, évidemment, je ne suis pas éditeur, mais est-ce qu'en faisant 500 pages au lieu de 750, Il aurait pu ramasser un peu... En fait, est-ce que c'est contradictoire de vouloir à la fois raconter l'histoire de sa famille, parce que ça, il le fait très bien, il est très proche de ses personnages, et en même temps, est-ce que vouloir faire un bon roman, c'est pas contradictoire, finalement ?
- Speaker #0
Oui, et puis il y a un personnage aussi dont on n'a pas vraiment parlé, c'est le personnage qui fait le titre, c'est la maison, cette maison vide qui est réouverte au début du roman. Alors c'est un personnage et à la fois c'est une forme d'absence, non seulement elle est vide mais elle est assez peu décrite cette maison, assez peu décrite aussi parce que Mauvignier explique dans une interview qu'il n'a jamais vu cette maison. Il en a entendu parler, c'est une maison qui est faite de récits. récit qu'on lui a fait, mais maison dans laquelle il n'a jamais pénétré. Et peut-être que c'est ce qui explique aussi cette présence, un peu absence, de la maison. Et dans la même idée, on a finalement assez peu d'ancrage géographique précis dans ce roman. La temporalité, vous l'avez dit, elle est très marquée, très cadencée, on se situe très facilement dans le temps. A l'inverse, je trouve que la géographie, elle est extrêmement vague. le seul repère géographique dont on dispose, c'est ce toponyme de la Bassée. La Bassée qui est un endroit qui renvoie à plusieurs lieux en France, donc on a du mal à le situer géographiquement. Je crois qu'on sait simplement qu'à un moment, la maison se situe près de la zone de démarcation pendant la Seconde Guerre mondiale, entre la zone occupée et la zone libre. Mais finalement, c'est tout ce qu'on sait sur cet espace du roman. Et dans un entretien à la revue La Femelle du Requin, Movigny explique que... Il était plutôt intéressé justement par cette banalité du nom, la Bassée, du fait qu'il existe énormément de la Bassée en France, et aussi le fait que ce soit un toponyme qui renvoie à l'idée du bas et de ce qui est plutôt populaire, prolétaire, et c'est ça qui lui plaisait. Et je trouve que c'est assez amusant d'ailleurs, parce que j'ai vu plusieurs articles où les habitants de Descartes, le vrai village de Mauvigny, qui essayent de relancer un peu l'attractivité de leur territoire grâce au Goncourt, qui essayent de faire une sorte de promotion de Descartes grâce à Mauvignier, alors même que ce nom est totalement absent, et même cette région n'est absolument pas nommée, et elle demeure extrêmement vague, et finalement extrêmement romanesque en ça.
- Speaker #1
Oui, alors ce qui est drôle aussi, et qui est un petit peu fou, c'est que la maison vide du titre, et ce prologue qu'on a entendu, le livre s'ouvre sur... Une invention, comme tu as dit, comme le père n'a pas vraiment hérité de sa maison, on ne l'a pas réouverte en 1976 comme on nous le promet dans le quatrième de couverture. On commence sur de la fiction, alors qu'on pense être dans un document, on est prêt à tout croire, c'est l'histoire d'une famille, Laurent Mauvigny a enquêté. Pas du tout, dès les premières pages, il nous ment, il nous manipule en quelque sorte, mais bon, c'est un écrivain, un auteur de romans, c'est un professionnel de la fiction. et Moi, je trouve cette démarche très saine. Je suis presque étonné, mais c'est une des choses qui me plaît le plus dans ce livre, c'est qu'on ne sait pas tout à fait qu'est-ce qui est absolument vrai, qu'est-ce qui est hérité des récits familiaux, d'histoires qu'il peut documenter, ou qu'est-ce qu'il a inventé. Dans ses interviews, il en parle un petit peu. On sait qu'il y a une partie des choses qu'il a complètement construit. Il s'est emparé de l'histoire familiale. Et donc il s'est emparé d'une fiction, parce que pour nous aussi, notre histoire de famille, mon histoire de famille, j'en connais des... mon arrière-grand-mère, mon arrière-grand-père, j'en connais des détails, mais je suis obligé de la reconstruire en inventant. Il y a une sorte de zone d'ombre, de zone grise, qui est passionnante, que je trouve dans les romans ou dans les films. Quand on est entre document et fiction, c'est toujours là où on est dans une zone intéressante. Et Mauvignier assume totalement ça. Donc je trouve que c'est une démarche intelligente pour quelqu'un qui prend du vrai et puis bouche les trous avec de la fiction.
- Speaker #2
Oui, on est vraiment dans la puissance pure de la fiction. On parle parfois, on a ce gros mot sur la fiction, de la fonction herméneutique, l'idée que la fiction aurait la même valeur de vérité que l'histoire, en fait. Et là, on le retrouve vraiment, on a du mal à distinguer le... Le vrai du faux, et c'est ce qui est très intéressant avec ce roman. Et à l'origine, quand on parle d'un texte, c'est important de ne pas trop parler de la ville d'auteur non plus, mais à l'origine de l'écriture de ce roman, il y a le cancer de Laurent Mauvinier, enfin une maladie en tout cas, qu'il a vécue. Et il y a peut-être aussi l'idée de survivre en comprenant l'histoire des siens, et en voulant briser la malédiction familiale. peut-être pour éviter de connaître le même sort que ses aïeux. Il y a cette phrase que prononce un personnage dans le roman, le personnage de Florentin Cabanel, qui est le professeur de piano de Marie-Ernestine, qui représente un peu ce personnage d'artiste bohémien qui contraste avec ce milieu rural de la Bassée. Il va avoir ces mots, il va dire « Il dit combien l'art ne sert pas toujours à grandir, mais parfois simplement à ne pas mourir. Je trouve ça assez beau, cette idée d'écrire un roman sur le passé pour essayer peut-être de se survivre un peu à travers l'écriture. On imagine vraiment Laurent Mogini alité en train d'écrire ses pages.
- Speaker #1
J'ai aussi entendu en entretien que l'image originelle de l'idée du livre, c'est, je ne sais pas dans quelle mesure on peut révéler certaines choses, ça arrive assez tard dans le livre, c'est son père qui voit sa grand-mère se faire raser à la libération sur la place du village, il a 7 ans, il est témoin d'une scène qui est une scène choquante, peut-être traumatisante, en tout cas une scène très importante dans l'histoire de la famille. Et Mauvignier a entendu parler de cette scène, peut-être par les mots de son père. Et c'est là qu'il commence le livre, en fait, dans sa tête. Je vais raconter cette histoire. Sauf qu'en réalité, pour nous, lecteurs, la scène arrivera très tard et elle a un effet très fort sur le livre. Elle soulève la dernière partie du livre, elle rehausse le livre parce que c'est une force incroyable. Mais voilà, j'avais entendu que ça commençait par là, cette démarche artistique.
- Speaker #0
Oui, et cette forme de... Je parlais d'enquête, on a un effet, alors de suspense, ça serait peut-être un peu fort, mais le roman s'ouvre aussi sur ce mystère, sur ce vide, justement, les photos de Marguerite, donc sa grand-mère, dont tu parlais, Étienne, grand-mère dont le visage sur les photos de famille est toujours découpé, rayé, raturé, comme si elle ne devait pas exister, comme si elle était une béance dans cette famille. Donc la maison vide qui renvoie d'ailleurs... métaphoriquement au personnage de Marguerite, sur laquelle on a assez peu d'informations, enfin, Mauvignier a assez peu d'informations, et la seule chose qu'on sait, c'est effectivement qu'elle a été tondue à la Libération, et que son père aurait peut-être vu sa propre mère se faire tondre en public, et comme tu dis, c'est une des scènes les plus puissantes du roman, qui arrive à la fin, et tout le roman, c'est un peu aussi comprendre comment on arrive à cette scène. et on a l'impression qu'elle s'en est une sorte de clé de voûte de la structure romanesque.
- Speaker #2
Oui, avec cette phrase vraiment très belle, ce pauvre petit papa de 7 ans. Tout est dit dans cette phrase, tout est dit du mélange des époques, de la confusion de l'auteur, du narrateur qui parle de son papa qui a 7 ans et qui observe sa mère en train d'être tondue. Ou pas, d'ailleurs, puisque justement, l'intérêt c'est aussi que Mauvignier n'est pas sûr de cette scène. et peut-être qu'il l'invente. On écoute peut-être un autre passage du roman qui s'intéresse au mariage de Marie-Ernestine, l'arrière-grand-mère du narrateur. Cette scène qui nous fait penser à Madame Bovary ou en tout cas au grand roman du XIXe siècle. Tout ça, je le raconte vite, je l'invente, mais je sais que tout se déroule aussi vite dans la réalité d'hier ou d'aujourd'hui. Et j'imagine comment la journée passe pour Jules et Marie-Ernestine, pour tous les autres, pour Firmin et sa femme. Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux. Du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. Il y a du champagne et des toasts. Des discours, celui bien sûr de Firmin, debout, son verre levé, prononçant, solennel comme un ministre, des voeux de bonheur relayés par ceux d'un parrain, d'une marraine, par le maire qui veut en rajouter, sur les qualités des mariés. et sur la promesse d'avenir qu'ils portent l'un et l'autre, presque à leur corps défendant. C'est un repas de noces, comme on n'en a pas vu depuis des lustres qui s'étirent pendant des heures dans la grande cour de la maison, sur des planches et des traiteaux. On se dit que le ventre va exploser à force de Ausha, de pâté, de rillette, de volaille, de vin, et, de temps en temps, on va se dégourdir en passant d'une table à l'autre, en allant jeter un oeil sur cette table à l'écart, où on a déposé les cadeaux que chacun aura apporté. On cherche celui qu'on a soi-même déposé. On ne peut s'empêcher de le comparer aux autres, de se demander si on a bien fait, ou si c'est trop peu. Et puis on s'arrête un instant, sur celui qui attire l'attention parce qu'il semble incongru, et qu'on se demande bien qui a pu l'offrir. Oui, c'est l'autre, le musicien et sa femme, ceux dont on ne tardera pas à relever, qui ne sont pas restés très longtemps au vin d'honneur, ou ils auraient encore mieux fait de ne pas mettre les pieds du tout. C'est pourquoi on regarde avec curiosité le cadeau qu'ils ont apporté. Et qui est un peu n'importe quoi, franchement. Est-ce qu'un couple qui monte son ménage a besoin de l'intégrale des Rougon-Macquart, même dans une édition reliée ? Qui peut bien avoir besoin des romans de Zola quand il se marie ? La question resterait, pour beaucoup, l'énigme la plus saugrenue du jour.
- Speaker #0
Oui, c'est un extrait extrêmement intéressant, parce que, comme tu le disais, on retrouve un intertexte... Assez appuyée avec Madame Bovary, qui elle aussi fait un mariage décevant avec quelqu'un qu'elle n'aime pas, avec un imbécile, Charles, qui est présenté par Flaubert comme étant un imbécile. Et Jules fait énormément penser à Charles Bovary, maladroit, brutal parfois. Je ne connais pas Charles, mais assez décevant, et ce mariage que fantasmait Madame Bovary, c'est un petit peu le mariage de Marie-Ernestine, qui n'en voulait pas. Et d'ailleurs, on verra un peu plus tard qu'elle est aussi une mauvaise mère, parce qu'elle n'aimait pas sa fille. Et c'est intéressant parce qu'on retrouve effectivement toute cette puissance romanesque d'une littérature du XIXe siècle, Flaubert, mais également, à la fin, la référence à Zola aussi, au Rougon-Macquart, et on comprend évidemment pourquoi... C'est une référence intéressante. Là aussi, on est sur l'histoire d'une famille, sur la question de l'hérédité, de l'atavisme. Est-ce que les choses peuvent se transmettre de génération en génération ? L'alcoolisme, par exemple, chez Zola, et puis la pulsion suicidaire chez Mauvignier.
- Speaker #1
Oui, alors moi, j'ai le sentiment qu'en dehors de ces références qui sont dans l'imaginaire collectif, qui sont un petit peu des images d'épinales littéraires, puisque on... On connaît bien sûr Madame Bovary ou les romanzolas, donc on les a en tête et on a peut-être ces scènes quand on voit les scènes de la maison vide, consciemment ou non. Je pense qu'il y a aussi une histoire d'époque. On est au tout début du XXe siècle et donc un mariage paysan, à la campagne, modeste, on fait forcément des connexions avec... des romans qui étaient à la fin du 19e au tout début du 20e siècle.
- Speaker #2
Oui, forcément, La Maison Vide, ce n'est pas Madame Bovary, puisqu'on est en 2025. Laurent Mauvinier, évidemment, va rajouter quelque chose, va rajouter une complexité qui est donc ce travail d'invention et d'aller-retour entre le passé et le présent. Avec un dispositif qui est surtout présent au début, quand le narrateur installe un peu et nous explique sa mise en scène finalement, et peut-être dans des pages que j'aurais aimé lire plus souvent, dans lesquelles il va avoir recours à des prolepses, donc à des sauts dans le temps, à des retours au présent, au milieu de ce passé lui-même très présent et très prenant. et j'ai noté moi deux petites... phrase comme ça que j'ai trouvé assez intéressante pour que j'ai trouvé original en fait et qu'on lit très souvent très peu pardon souvent comme celle ci marie ernestine se planquait derrière la religion comme elle aurait pu le faire derrière une console de jeux un siècle plus tard et là il ya un anachronisme comme ça qui surgit dans la narration que je trouve assez intéressant ou alors un peu plus loin le narrateur qui mentionne ses recherches sur le site web du ministère de la défense Donc on est dans le milieu... Un milieu très rural avec des descriptions très réalistes, très 19e siècle. Et on a comme ça, de temps à autre, des marqueurs du contemporain qui surgissent. Et peut-être pour continuer un peu sur cet aspect un peu technique, on a donc ces moments où le narrateur arrête la narration, fait le point, nous sort un peu de la fiction, comme s'il brisait un peu le quatrième mur. Par exemple, à ce moment où il avoue méconnaître le droit de succession de l'époque. je ne sais plus si on est fin 19ème ou début du 20ème siècle il le reconnaît et là encore on a un effet pour le lecteur qui peut être un peu déstabilisant et peut-être une dernière chose aussi qui là encore est peut-être plus intéressante c'est ces moments où il s'efface derrière la complexité du réel on peut penser à cet épisode des retrouvailles au moment où Jules Donc le mari de Marie-Ernestine, revenu de la première guerre mondiale au moment de sa permission, retrouve sa femme. Et là le narrateur écrit « Imaginez » , plutôt « Non, laissons-les à leur émotion » . Donc il se corrige pour finalement s'effacer avec assez de pudeur derrière ce moment qui n'est pas racontable.
- Speaker #0
Ouais, c'est ça, c'est extrêmement romanesque d'un côté, on a à la fois des références à Madame Bovary, des intertextes, Firmin qui fait penser à un personnage balsacien, c'était très drôle même la manière, le petit propriétaire terrien, c'est très très balsacien, une référence à Zola, un nom de famille qui renvoie à Marcel Proust, alors ça c'est pas une invention, il n'a pas choisi son nom de famille. On a même une scène de l'enterrement de Firmin qui rappelle le tableau de Courbet, un enterrement en ornant, Donc on est dans une tradition très... littéraire, artistique, XIXe, et en même temps, on a un texte qui est extrêmement moderne, comme tu le disais, moi je suis tout à fait d'accord avec ça, et ce qui est étrange, c'est qu'on entend beaucoup dans les entretiens radiophoniques l'idée selon laquelle Mauvignier ferait une sorte de roman du XIXe siècle aujourd'hui, et que ça soit dans les influences ou dans le style, c'est absolument pas le cas. C'est-à-dire qu'on a des intertextes évidents, on a des références explicites, mais on a une approche qui est extrêmement moderne. Et moi, ça m'a vraiment fait penser à des textes beaucoup plus contemporains. Je pense particulièrement à la Maison Rose de Pierre Bergogneau. Le titre, en plus, fait penser à la Maison Vide. Au Chant d'honneur de Rouault, qui avait eu le prix Goncourt. Et surtout à L'Ambeau de Charles Julier, un texte où il essaie de comprendre sa propre mère, d'écrire la vie de sa propre mère, qui elle aussi est passée à côté de sa vie. Alors je sais que ça fait sans doute un côté un peu name-dropping et concours de référence, mais je pense que c'est un texte qui, justement, est extrêmement nourri de toute une tradition et tout un héritage littéraire, qu'il soit XIXe ou extrêmement contemporain. Et pour bifurquer vers la question du style, je vous propose qu'on écoute très rapidement un extrait d'un entretien qu'il a donné à la librairie Mola, où il évoque justement son rapport à la phrase, à la phrase longue, et à sa difficulté à interrompre ce mouvement qu'il considère comme une sorte de de corps organique.
- Speaker #3
Je cherche à reconstituer ce mouvement. Moi, c'est pour ça que je suis toujours fasciné par les gens qui font des phrases courtes. C'est pour ça que je n'arrive pas à en faire. Et de moins en moins, d'ailleurs. Je fais des efforts. Je pense à mon éditeur à chaque fois. Parce que je me dis, non, là, il faut absolument que je me calme. Il faut que je me calme. Alors, quand je suis, moi, en train de travailler, je mets des points virgules. Alors, parfois, je les transforme après par des points. Mais sur le moment, je n'arrive pas à mettre des points. De moins en moins. Parce que j'ai l'impression de me couper. d'un lieu d'énergie de circulation presque du sang dans le corps chose de cet ordre là et c'est vrai que par exemple refermer une phrase en là par
- Speaker #1
un point c'est de lui donner une sorte de fonctionnement organique qui serait des clous sur lui même évidemment parler de laurent mauvigné c'est indissociable de sa phrase et de son style et on va en parler parce que Il est rentré sur la scène littéraire avec sa grande phrase et il est devenu immédiatement quelqu'un qu'on assimile à une certaine élégance, une écriture racée, une écriture rythmée. Et il en a fait un peu son beurre pendant des années. On peut dire que pendant presque 20 ans, Movigny a écrit des livres avec avant tout sa fameuse phrase et peut-être moins des thèmes ou des personnages. Alors oui, il a écrit sur la guerre d'Algérie ou sur des... des personnages, des drames familiaux, mais c'était toujours la forme qui a pris le dessus. Parfois, j'ai trouvé que ces romans étaient un petit peu ratés, ils étaient très formels, mais je n'ai pas vraiment accroché avec Apprendre à finir et aussi son roman Dans la foule, que j'avais lu il y a quelques années, et où je trouvais que le style comptait davantage que les personnages. Et parfois, pour être un petit peu méchant, il faisait des phrases. Et ce que maintenant j'ai ressenti dans La Maison Vide, et que j'ai eu l'impression que c'était quelque chose de très fort, c'est qu'il nous emporte complètement. Alors là, il est très fort parce que son style est encore là, mais c'est avant tout sa famille, c'est avant tout ses histoires de femmes qui sont à l'avant du livre. Et le style, avec sa phrase longue, il est prégnant, mais il est au service de l'histoire. Et donc... que fait Mauvigny, c'est qu'il gagne en efficacité et j'ai l'impression, on a parlé beaucoup de références à des romans du 19e siècle, vous pouvez me corriger, mais qu'il est en train de trouver un certain classicisme, que son écriture maintenant, il est capable de faire des exploits, des prouesses formelles, mais qu'il freine un peu de ce côté-là et qu'il sait très bien où il veut aller, il a peut-être plus confiance en lui, il a peut-être une forme de maturité avec son écriture. Et j'ai eu le sentiment que ces livres maintenant s'adressent à tous les lecteurs.
- Speaker #0
que peut-être il avance vers une écriture plus démocratique, et qu'il a trouvé un compromis, en fait, entre l'élégance et l'écriture lisible pour tous.
- Speaker #1
Oui, comme toi, Étienne, j'avais lu deux de ses premiers romans, et je n'étais pas totalement convaincu non plus, mais en revanche, j'ai lu celui qui précède La Maison Vide, qui s'intitule Histoire de la nuit, et pour le coup, celui-là m'avait... m'avait vraiment plu. Je trouve qu'il a vraiment affirmé son style depuis un ou deux romans. Tu parles de sa phrase, moi ce qui me fascine aussi, c'est vraiment son écriture de la scène et son art de la dilatation. Une scène très psychologique. On peut peut-être dire que certains sont des écrivains de l'intrigue, d'autres de la phrase. Moi, Mauvinier, il me semble être vraiment un écrivain de la scène. Et d'ailleurs, beaucoup de personnages dans le roman font des scènes, que ce soit des scènes de frustration, des scènes de colère, de jalousie, des scènes de sexe aussi. Il y a un côté scène au sens vraiment très cinématographique. Et une des dernières scènes du roman qui m'a beaucoup marqué implique la rencontre entre un SS et une famille française. Et cette scène-là peut nous faire penser à... Moi j'ai pensé à Inglorious Bastards de Quentin Tarantino.
- Speaker #2
Moi c'était le pianiste.
- Speaker #1
Ah j'avais pas pensé, ouais.
- Speaker #0
C'était plutôt Le silence de la mer de Vercors, de Melville.
- Speaker #1
Et à l'origine, Histoire de la nuit, son roman qui précède celui-ci, c'était un scénario. Et il y avait une vraie contrainte d'écriture, de transformer ce scénario en roman, et Mauvigny lui-même a déjà réalisé un court-métrage. il y a vraiment quelque chose de... pour moi, de cinématographique, dans cette dilatation, l'idée d'étirer et d'aller un peu dans un domaine peut-être où le cinéma ne peut pas aller. Et une dilatation qui, parfois, on peut se demander si elle ne va pas vers une sorte de dilution aussi, s'il n'y a pas quelque chose d'un peu trop étiré, d'un peu trop flou. En tout cas, il faut le savoir, Laurent Bovigny, c'est un écrivain aussi très psychologique. très sentimental au sens propre, du sentiment, c'est ce qui l'intéresse le plus. Mais sinon, sur la phrase, je te rejoins, Étienne, il y a une grande fluidité dans sa phrase, sur un plan un peu plus technique, on peut relever les dialogues intégrés à la narration, sans guillemets, ça donne un côté très fluide. Le discours indirect libre, à la manière des grands romanciers du XIXe, ça c'est pas nouveau, mais il l'utilise très bien. Et quand on regarde la page visuellement, on a presque l'impression d'un poème en verre libre, avec ses retours à la ligne, une alternance très aisée entre la narration et les dialogues. Et ça, ça donne une patte à son écriture, c'est sûr.
- Speaker #0
Oui, alors les scènes, je te rejoins aussi, parce qu'on a lu cet extrait, on a entendu l'extrait sur le mariage. Quelques pages après, il y a la fameuse nuit de noces, qui est une scène terrifiante parce que c'est une scène de viol en réalité. Et je trouve que là, Mauvignier a son meilleur. Il est très fort quand l'écriture s'emballe. Il y a le rythme qui change tout d'un coup. Il arrive à quasiment accélérer son roman sur quelques pages. Et c'est très, très fort. C'est une des scènes les plus marquantes du livre. Par moments, on est plus dans l'artifice. Et par exemple, dans le prologue, je trouve ça un petit peu... bancal, là j'ai l'impression de voir le Mauvignier qui fait des phrases, qui est en train d'essayer de mettre en place son dispositif, j'aime un petit peu moins, mais il est capable de brillance stylistique quand il met la machine en marche comme ça.
- Speaker #2
Oui, et je n'avais pas pensé à voir ça comme un romancier des scènes justement, mais je trouve que c'est très malin comme manière de l'appréhender, c'est à dire que ce qui nous reste en fermant la maison vide, qui est un gros bébé, ce sont des scènes mais extrêmement frappantes. Celle du piano, je suis tout à fait d'accord, effectivement elle me reste. Et d'ailleurs elle est extrêmement cinématographique, d'où le fait qu'on y projette aussi plein de choses. Et puis cette scène de viol conjugal aussi, dont a parlé Étienne, qui en plus est assez virtueuse, parce qu'on a un glissement du point de vue qui passe de celui de Jules, qui se sent donc tout à fait légitime à posséder le corps de sa propre femme, Et puis... Marie Ernestine, la terreur de Marie Ernestine, qui pense également au récit qu'on lui avait fait, et on a comme ça un changement et un glissement de point de vue dans cette scène qui la rend aussi particulièrement virtueuse sur le plan stylistique. Et ce que je rajouterais peut-être, on a parlé de gros bébé de 700 pages, mais c'est pas un texte dans lequel il est trop difficile de rentrer, je trouve, au contraire, il faut pas s'imaginer quelque chose de... Un texte trop dense, pesant, avec un style extrêmement lourd. Au contraire, tu disais efficacité, peut-être que c'est un des mots que je garderais aussi. C'est-à-dire qu'on est dans un texte qui se lit très très vite, avec un certain sens du rythme. Peut-être, à quelques moments, on est sur quelque chose qui s'étire un petit peu et qui va vers une forme de dissolution. Mais dans l'ensemble, c'est un livre de 700 pages, mais qui se lit en deux semaines environ. C'est un texte qui ne résiste pas et dont le style, je trouve, accompagne très très bien le propos.
- Speaker #0
Je pense qu'en vieillissant, en grandissant, en apprenant à écrire, Laurent Mauvigny voulait avant faire uniquement des romans qui vont à 200 à l'heure, avec des prouesses littéraires, avec du rythme, avec des scènes cultes non-stop, et qu'il a appris à progressivement les utiliser au bon moment. Maintenant, il a une écriture qui tient très bien. Il est capable d'accélérer quand il le désire. On a l'impression d'avoir un pilote qui maîtrise parfaitement sa machine. C'est assez impressionnant de le voir progresser de livre en livre.
- Speaker #1
Oui, c'est vraiment sa patience. Son art de la patience. Il ne va pas sauter d'obstacles. C'est ce qu'on peut lui reprocher. C'est ce que tu as dit, Étienne, tout à l'heure. Il n'y a peut-être pas assez d'ellipses. ou peut-être pas assez de... d'aller-retour de va-et-vient entre le passé et le présent, mais vraiment la sûreté de son geste, la maîtrise du geste, de vouloir comme ça écrire une fresque très ample. Peut-être pour évoquer à nouveau cet art de la scène, je vous propose d'écouter un extrait d'une masterclass que Laurent Mauvigny a donnée à France Culture. Alors c'est à propos de Histoire de la nuit, mais ça pourrait très bien s'appliquer à La maison vide, on l'écoute tout de suite.
- Speaker #3
Moi franchement, quand j'écrivais ce livre, j'avais mon petit scénario, j'avais 25 pages de scénario, et puis je me suis dit, je vais faire, je m'étais fixé un truc de 7 pages, alors c'était des grandes pages, donc ça devait être l'équivalent de 12-13 pages peut-être, en format livre en fait. Je me fais, on va dire 12 pages par chapitre, et je m'y tiens, 12, pas 11, pas 13, 12. Donc, alors parfois il se passe plein de choses, donc ça va. Et puis parfois, il arrive, il traverse la pièce, il va ouvrir une porte, il va s'asseoir. 12 pages ! Eh bien, il faut les faire. Et donc, moi, tout l'enjeu, c'était de me dire que peut le roman, à quel endroit le roman peut aller, où le cinéma, lui, ne pourrait pas aller.
- Speaker #1
Aller là où le cinéma ne peut pas. Alors, c'est un extrait qui était consacré à Histoire de la nuit, le roman précédent de Laurent Mauvignier, qui était peut-être encore plus cinématographique que... La Maison Vite, puisqu'il s'agissait d'une histoire de prise d'otage d'une famille qui était très référencée, qui renvoyait à certains films de genre. Mais en tout cas, on retrouve ici avec La Maison Vite cette idée d'utiliser des moyens très littéraires. Et je trouve que c'est ce qui fait l'intérêt de ce roman qui cherche à être à la fois populaire et en même temps assez exigeant en utilisant les moyens propres à la littérature. Et on peut peut-être parler de la réception de La Maison Vide.
- Speaker #0
Oui, alors La Maison Vide a reçu le prix Goncourt, on en a parlé. Et jusqu'au bout, il y avait comme une course à deux pour le prix. C'était entre Laurent Mauvignier et Manuel Carrère. Et on peut d'une certaine manière les comparer dans leur efficacité. Deux romans qui sont très... qui accrochent le lecteur, qu'on ne peut plus lâcher, et qui sont des histoires de famille. Mais il ne faut pas non plus... ils ont chacun leur propre style. Carrère est plus grinçant et plus... On voit à quel point Mauvignier a essayé de raconter l'histoire de sa famille tout en restant relativement conciliant. Et chez Carrère, il aime bien tout détruire. Il y a une sorte de vérité absolue. Il sacrifie volontiers sa famille pour ses lecteurs. Et surtout, il y a chez Carrère une forme d'oralité. d'écriture, un petit peu comme on parle, qu'il n'y a pas du tout chez Mauvignier. Mauvignier fait peut-être semblant que ça coule et que tout est simple, mais il y a beaucoup de travail derrière. Et donc, c'est intéressant de les mettre parfois côte à côte. Est-ce que vous en pensez ?
- Speaker #1
Oui, sur le plan thématique et même au niveau du genre, on peut même élargir au-delà de cette confrontation, confrontation c'est un peu fort comme terme, mais de cette ressemblance entre Carrère et Mauvigny. Je trouve que la maison vide, donc primée, représente bien un genre propre à notre époque, qui est celui de la psychogénéalogie. L'enquête familiale, l'idée de vouloir aller traquer des affects comme ça qu'on se passerait de génération en génération, avec cette question en particulier qui revient, est-ce que le tempérament suicidaire est héréditaire ? Est-ce qu'on peut avoir des envies finalement de s'anéantir parce qu'un de nos ancêtres l'a fait avant nous ? Ça, ça peut parler à chacun de nous finalement. Moi, ça m'avait juste fait penser à deux autres lectures aussi des années 2020, « Taisez sa vie nouvelle » de Camille de Toledo. Là, c'était l'histoire d'un narrateur qui fuit sa famille pour comprendre les raisons du suicide, non pas de son père, mais de son frère. Et beaucoup plus récemment, un livre qui a été un vrai succès de librairie, qui s'appelle « Mon vrai nom est Elisabeth » d'Adèle Lyon, donc 2025. Là, c'est Adèle Lyon, une jeune chercheuse qui... qui craint de devenir folle et qui va se pencher sur le silence qui entoure son arrière-grand-mère et en particulier sa schizophrénie. Donc c'est un genre qui est en train de s'affirmer. C'est peut-être un sous-genre ou un prolongement de l'autofiction. Pour Mauvinier, c'est à nuancer. On ne va pas dire du tout qu'il surfe sur une mode, puisque la cellule familiale, ça a été son sujet depuis le début. C'est vraiment quelque chose qui le travaille. Mais en revanche, on peut se demander... Qu'est-ce que ça dit de notre époque ? Une époque qui hérite des traumas du passé, le XXIe siècle qui hérite des horreurs du XXe siècle. Est-ce qu'on n'aurait pas un besoin de s'affranchir des mots, des plaies du passé, de pardonner aussi les fautes de nos ancêtres ? En tout cas, je trouve que c'était important de relever aussi cet aspect-là, un peu plus lié au genre.
- Speaker #0
Quand bien même Mauvignier se prête à cet exercice, il le fait à sa manière, il le fait avec une grande pudeur, il regarde ses distances d'une certaine manière, il n'ose pas vraiment parler de son père dans la dernière partie du livre. Il fait des rapprochements, mais pas comme Carrère-le-Ferret où il adore parler de lui-même et où son égo est vraiment au centre du livre.
- Speaker #2
Et une proximité qu'il faut toutefois... peut-être relativisé, parce que moi j'avais l'impression, au contraire, qu'on avait, avec La Maison Vide, peut-être, alors j'exagère peut-être un petit peu, un retour aussi romanesque, progressif, c'est-à-dire que dans cette tradition littéraire qui est celle de notre XXIe siècle, du retour au roman familial, enfin de l'enquête plutôt familiale, Carrère en est un bon exemple, cette écriture de l'enquête, du réel, etc. A l'inverse, Mauvigné, ici, c'est la consécration d'un roman qui se désigne comme tel. et qui s'affirme comme telle, et qui montre d'ailleurs ses propres coutures, ce travail du romanesque, ce travail de l'invention et de la fiction. Et c'est peut-être là où moi je mettrais un petit... Je me démarquerais peut-être aussi, c'est-à-dire qu'il y a effectivement un courant qui est autofictif, mais ici un retour au romanesque que je trouve assez singulier dans le paysage littéraire, et c'est aussi ça que j'ai beaucoup apprécié chez lui.
- Speaker #1
Oui, finalement, c'est un roman du 19e siècle, mais qui est fait avec les outils du 20e siècle, des outils beaucoup plus modernes. C'est vrai que c'est passionnant.
- Speaker #2
On touche à la fin de cet épisode. Merci de nous avoir écoutés. Et puis merci à mes deux acolytes. On se retrouve au mois de janvier avec cette fois un livre qui ne fait pas du tout l'actualité, parce que la littérature contemporaine, ce n'est pas forcément les grands prix et les sorties récentes. On voulait changer un peu. On ne vous en dit pas trop. Mais ce que je peux vous dire, c'est qu'on va parler d'une très grande figure de la littérature autrichienne. Étienne, peut-être que tu as une petite idée de qui il s'agit ?
- Speaker #0
Oui, j'ai même une grande idée. Je suis assez content qu'on atterrisse enfin en Autriche. Mais gardons la surprise. Ce sera des phrases longues, encore une fois.
- Speaker #1
Oui, un écrivain qui admire beaucoup Laurent Bovini. Donc, ça fait sens. Bon, allez, salut et à bientôt. Salut. À bientôt. Merci.