Speaker #0Je suis Sandrine Martin, enseignante et formatrice en Yin Yoga et en Yoga fonctionnelle. J'ai créé ce podcast pour donner une autre vision du yoga. Un yoga où chacun peut trouver sa place, que l'on soit raide ou flexible, petit ou grand, fin ou rond, quel que soit son âge. Je ne crois pas aux règles universelles de l'alignement. En revanche, je crois que chacun peut trouver ses propres alignements. Chaque semaine, seul ou avec mes invités, je vous propose des réflexions, des partages d'expériences et des explorations. L'intention de ce podcast est de vous offrir la liberté de pratiquer un yoga qui vous ressemble et qui vous fait vibrer. Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode de Blabla Yoga. Aujourd'hui on va parler d'un truc qui m'énerve mais qui m'énerve profondément. Et je pense que certains d'entre vous, vous allez vous y reconnaître. Comme beaucoup d'entre vous, je me balade sur Instagram de temps en temps pour voir les tendances. Prendre des nouvelles des collègues, trouver de l'inspiration pour le podcast ou la newsletter. Et combien de fois je finis par poser mon téléphone agacé ? Parce que défiler sur mon fil, c'est voir posture après posture de yoga où la peau occupe franchement plus de place que le vêtement. Alors oui, je sais, l'algorithme d'Instagram favorise les photos où il y a de la peau. Ces photos-là sont bien plus montrées que les photos où les gens sont complètement habillés. C'est documenté et c'est mécanique. Mais ça n'explique pas tout. Ça ne répond pas à la vraie question qui me trotte dans la tête depuis un moment. Comment on en est arrivé là ? D'une pratique qui nous invite à nous libérer des injonctions, à lâcher l'attachement et aller vers l'intérieur de nous-mêmes, on se retrouve à se filmer sous toutes les cultures, peu vêtues, dans des postures parfois lassives. Et ça, ça me questionne profondément. Aussi bien en tant qu'enseignante qu'en tant que mère et en tant que femme. Je suis née dans la deuxième partie des années 70. Oui, bientôt les 50 ans vont pas tarder à taper à ma porte. Et j'ai été élevée dans la culture pub des années 80. En tout cas, j'ai grandi dedans. Et si vous l'êtes aussi, vous vous souvenez peut-être. Les publicités avec des femmes à moitié nues pour vendre du yaourt, des voitures, voire du dentifrice. C'était partout et c'était la norme, c'était banal. Et je ne parle même pas des clips vidéo qui aujourd'hui, quand on les regarde, sont un peu... comment dire... piquants. Et à cette époque-là, on ne se posait pas du tout la question de ce qui était véhiculé. Et puis les choses ont commencé à bouger. Les mouvements féministes ont pris de l'ampleur. Et bien plus tard, MeToo a éclaté. Des prises de conscience collectives ont émergé et on a vu apparaître davantage de diversité. Tous les corps, toutes les formes, toutes les couleurs. Et franchement, quand tout ça est arrivé, ça a été un soulagement. J'ai trouvé ça génial parce que c'est quelque chose que je souhaitais voir arriver depuis longtemps. Et quelque part, je pense qu'on est nombreuses et nombreux à avoir soufflé et on s'est dit que quelque chose était en train de changer vraiment. Et puis le phénomène est revenu, en force. habillés différemment, mais... revenu quand même. Ce qui a changé c'est le canal. Ce n'est plus une agence de pub qui impose une image, ce sont des femmes, des enseignantes de yoga, des pratiquantes qui produisent elles-mêmes ce contenu. Et c'est là que ça devient complexe parce que c'est plus difficile à nommer, plus difficile à critiquer. On vous dira quelque part que ça a de la liberté, c'est de l'empowerment de se montrer telle que l'on est, de oser, de se mettre Comme ça, parfois à nu, parce que c'est intéressant, parce qu'on aime ça aussi, parce qu'on apprécie, parce que parfois aussi, ça nous donne une forme de pouvoir. Mais je ne suis pas sûre. En tout cas, pas dans tous les cas. Alors pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter un peu. Parce que l'hypersexualisation du yoga postural n'est pas un accident, c'est une suite logique. Le yoga tel qu'on le connaît en Occident, ce n'est pas le yoga tel qu'il est né. Quand il a traversé les frontières, il s'est transformé. Ce qui a été gardé, ce sont essentiellement les postures. Le corps qui se plie, s'étire, s'ouvre. Ce qui a été laissé de côté, c'est l'essentiel. La philosophie, l'éthique, le rapport à l'intérieur de soi, à son théâtre intérieur. En arrivant en Occident, le yoga s'est habillé de codes d'ici. Alors je le rappelle, le yoga a vraiment pris son essor dans les années 80 aux Etats-Unis. À l'ère du fitness, et de l'aérobic. Vous vous rappelez tous ces films avec Jane Fonda, Jamie Lee Curtis, John Travolta ? C'était ça, les codes du moment. Et le corps idéal... Le yoga est devenu mince, souple, jeune, blanc, un standard de beauté et pas une réalité de pratique. Le corps est devenu ainsi une vitrine avant d'être un outil de conscience. Alors quand Instagram est arrivé, le terrain était déjà prêt. La plateforme n'a pas créé l'hypersexualisation du yoga. Elle l'a récompensé, elle l'a accéléré et surtout, elle l'a normalisé. Chaque photo qui montre de la peau génère... plus d'engagement. Remonte plus haut dans les fils et envoie un message très clair aux enseignants et aux enseignantes. Si tu veux exister, montre-toi. Ose. Alors au départ, c'était peut-être juste sur le fait de se montrer et d'oser se montrer, mais ça s'est transformé en autre chose. Et ce qui m'agace profondément, dans tout ça, c'est ce qui disparaît. Disparaissent les corps qui ne correspondent pas aux standards. Les corps âgés, les corps ronds. les corps abîmés, les corps qui tremblent dans la posture. Disparaît aussi la lenteur, disparaît le souffle, disparaît la maladresse qui est pourtant au cœur de toute vraie pratique. Tout ce qui ne se photographie pas, tout ce qui ne se filme pas, tout ce qui ne génère pas de like, ça n'existe plus. Et pour nous, les enseignantes et les enseignants qui refusons ce jeu, ça a un coût réel. Moins de visibilité, moins de portée, moins parfois d'élèves. Et le doute s'installe. Est-ce que je fais fausse route ? Est-ce que je suis dépassée ? Parfois moins d'élèves. Et ce pour deux choses. Parce qu'on communique moins, d'une part, sur certains réseaux, et d'autre part, parce que les pratiquants qui ont envie de se mettre au yoga ne se reconnaissent pas dans cette partie-là qui est démontrée, et n'osent pas. passer la porte d'un studio de yoga, par exemple. Alors dire non à ces nouvelles formes de visibilité ou ces nouvelles injonctions, c'est choisir une forme d'invisibilité. Et c'est un effort constant, silencieux, que personne ne vient saluer. Mais au-delà de nous, je pense aussi à nos élèves, je pense à nos adolescents, à nos enfants. Quel message leur envoie-t-on sur la place de leur corps dans ce monde, quand la norme devient... Exister, c'est se montrer. Et il y a quelque chose de plus profond encore que je veux nommer. Quand on intériorise ce regard, c'est-à-dire celui de l'algorithme, celui des autres, celui de la société, on finit par ne plus savoir pratiquer autrement. On se filme mentalement, même sans téléphone. Et d'ailleurs, les téléphones commencent même à s'inviter dans les cours, des pratiquants qui se filment pendant leur pratique. Comme si sans le retour de leur caméra, ils n'avaient pas d'existence. Comme si vivre l'expérience ne suffisait plus et il faut la prouver, montrer ce qu'on sait faire sur son tapis. Et en se filmant, on évalue sa posture de l'extérieur avant de la ressentir de l'intérieur. Et on se demande à quoi on ressemble avant de se demander ce que l'on vit et ce que l'on ressent et ce que l'on partage avec les autres. Et c'est ainsi que l'on évalue sa posture de l'extérieur avant de ressentir de l'intérieur. Et ça, c'est exactement l'inverse de ce que le yoga propose. Ce que cette hypersexualisation produit, au fond, c'est une dépendance au regard des autres. Mon corps n'existe que s'il est vu. Ma pratique n'a de valeur que si elle est validée. Et moi, qui suis-je si personne ne me regarde ? C'est quand même assez étrange comme nouvelle norme, vous ne croyez pas ? Alors on glisse, sans s'en rendre compte, vers une existence construite de l'extérieur, faite de normes, d'attentes, de codes. Le corps parfait, la posture spectaculaire, la tenue qui va bien. Et on s'éloigne de la seule chose qui compte vraiment, ce qu'on ressent, ce qu'on est, ce qu'on porte en soi. Et c'est une violence tranquille, parce qu'elle ne s'impose pas. Elles se proposent, elles se glissent dans le fil d'Instagram et des autres réseaux, dans les comparaisons, dans les doutes. Et peu à peu, on perd le fil de soi. Le yoga, le vrai, celui qui nous a attirés au départ, nous invite à faire exactement l'inverse, à rentrer, à se retourner vers soi, à exister sans avoir besoin d'être regardé pour exister. Et c'est peut-être ça la résistance la plus profonde. Apprendre. ou à réapprendre à exister pour soi. Alors voilà où j'en suis, et voilà ce que je veux dire clairement. « S'évétir, si on ne le souhaite pas, ça semble évident » , dit comme ça. Mais dans un contexte où la visibilité dépend de ça, c'est un choix qui coûte. Et ce choix mérite d'être nommé. Refuser de jouer le jeu de l'algorithme au détriment de ce qu'on veut vraiment transmettre, c'est un acte pédagogique. Et c'est aussi un acte politique. Ce qu'on montre définit ce que nos élèves croient que le yoga est. Et si tout ce qu'ils voient, ce sont des corps parfaits, dans des postures spectaculaires, Ils arrivent en cours avec cette idée en tête. Et c'est notre travail de leur proposer autre chose. C'est pour ça que c'est aussi un acte politique. Parce que refuser de participer à la normalisation d'un regard objectivant le corps, surtout le corps des femmes, c'est prendre position. Doucement, mais clairement. Le yoga nous invite à cultiver notre propre pouvoir. Pas celui qu'on tire du regard des autres, mais celui qui vient de l'intérieur, de la connaissance de soi. du souffle, de la présence. Alors bien sûr, je ne dis pas que ceux et celles qui se montrent ont tort, et ce n'est pas mon propos. Chacun fait ses choix et là je les respecte. Ce que je dis, c'est qu'on a le droit de faire autrement, qu'on peut exister sur le réseau et hors des réseaux surtout, sans se plier à ces codes-là. Qu'on peut transmettre quelque chose de puissant sans se dévêtir. Et je pose cette question de façon rhétorique, honnêtement, qu'est-ce qu'on veut transmettre à nos élèves, à nos enfants, à nos ados qui nous regardent et qui construisent leur rapport à leur propre corps. On vaut bien mieux que ça. Et le yoga vaut bien mieux que ça. Et vous, vous valez bien mieux que ça. C'est ici que je m'arrête sur ce thème de l'hypersexualisation du yoga. Merci de m'avoir écouté jusque-là. Et si cet épisode vous a plu, interroger, chambouler partagez-le avec toutes celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces représentations dans cette norme nous sommes nombreuses et nombreux et peut-être que se reconnaître, se connaître c'est un début de révolution parce que la révolution ça commence avec des petits pas des petits actes, invisibles au départ mais qui finissent par prendre aussi de la place alors à toutes celles et ceux qui participent à cette révolution, je vous remercie du fond du cœur et j'espère que l'on sera de plus en plus nombreux. On se retrouve très vite pour un prochain épisode. D'ici là, prenez soin de vous et que votre pratique soit plus légère et décomplexée. A bientôt !