Speaker #0Je suis Sandrine Martin, enseignante et formatrice en Yin Yoga et en Yoga fonctionnelle. J'ai créé ce podcast pour donner une autre vision du yoga. Un yoga où chacun peut trouver sa place, que l'on soit raide ou flexible, petit ou grand, fin ou rond, quel que soit son âge. Je ne crois pas aux règles universelles de l'alignement. En revanche, je crois que chacun peut trouver ses propres alignements. Chaque semaine, seul ou avec mes invités, je vous propose des réflexions, des partages d'expériences et des explorations. L'intention de ce podcast est de vous offrir la liberté de pratiquer un yoga qui vous ressemble et qui vous fait vibrer. Je suis hypersensible, et pas dans le sens que je pleure devant les films feel-good comme Love Actually ou Bridget Jones, quoique ça pourrait m'arriver aussi, mais dans le sens sensoriel du terme. Les bruits, les odeurs, les mouvements, les émotions des gens autour de moi, tout ça rentre, tout le temps, à plein volume. Et le yoga pour moi, c'est l'un des rares endroits où je peux baisser ce volume. Je me pose sur mon tapis, je me concentre sur mon souffle, et enfin, je peux rentrer dans ma bulle. Et le bruit du monde extérieur devient un peu moins présent. C'est fragile, c'est assez précieux, et c'est exactement pour ça que j'y reviens. Sauf que cette bulle, elle peut se briser très vite. Avec un ajustement un peu brusque, une main dans le dos que je n'ai pas vue venir, et me voilà dehors. obligé de tout recommencer, de tout reconstruire, de retrouver ma bulle. Et ça peut prendre du temps, et parfois je suis tellement décentrée que je n'y arrive pas. Avant le yoga, j'avais peu d'endroits où je pouvais limiter les bruits et les mouvements de l'extérieur. Et en même temps, je ne savais pas trop comment l'expliquer ce sentiment d'envahissement. Il y a une vingtaine d'années, j'ai commencé à me former sur les réflexes archaïques, appelés aussi réflexes primitifs. Et c'est à ce moment-là que ma lecture a commencé à changer. J'ai commencé à comprendre ma sensibilité, mes sentiments de mauvais timing et ces besoins de me mettre en retrait. Le yoga est arrivé après et ce fut, et c'est d'ailleurs toujours, un superbe outil pour me mettre dans ma bulle. La notion de retrait des sens prend alors toute sa dimension, toute son amplitude. Et c'est peut-être pour ça que la question des ajustements me touche autant, si je puis dire. Parce que sur un tapis, dans cet état de pratyahara, ce retrait d'essence que les textes anciens décrivent si bien, le corps n'est plus tout à fait en mode défense. Il s'est laissé aller, il a laissé les filtres de côté, posé les stratégies d'adaptation. Et c'est précisément là qu'un toucher non anticipé peut tout chambouler. Alors aujourd'hui, on va parler de trigger, ces déclencheurs psycho-émotionnels, physiques, mentaux. de ce que le toucher peut réveiller dans un corps et dans un système nerveux sans que personne n'ait vraiment choisi. Bienvenue dans ce nouvel épisode. Si vous écoutez Blabla Yoga pour la première fois, soyez les bienvenus. Ici, on parle de l'yoga sans trop se prendre au sérieux, mais en creusant quand même les sujets qui méritent qu'on s'y attarde. Et pour les habitués, content de vous retrouver, comme toujours. Allez, c'est parti. Commençons par le commencement. Quand je me suis formée au réflexe archaïque il y a une vingtaine d'années, j'ai découvert quelque chose qui a changé ma façon de lire les corps, les miens et ceux des gens qui m'entourent autour, et plus tard, ceux de mes élèves. Les réflexes archaïques, ce sont des réponses neurologiques automatiques présentes dès la vie in itero et les premiers mois de la vie. Normalement, ils s'intègrent dans le système nerveux au fil du développement. Mais chez beaucoup de personnes, ils restent partiellement actifs Ou il se réactive sous l'effet du stress, d'un traumatisme ou d'une sensation physique soudaine. Et il y a trois réflexes qui me semblent particulièrement parlants pour notre sujet d'aujourd'hui. Le premier, c'est le réflexe de paralysie par la peur. C'est l'un des tout premiers à apparaître dès la vie in utero. Son rôle ? Figer le corps face à une menace perçue. C'est l'ancêtre neurologique du freeze, cette réponse de sidération qui arrive avant même que le cerveau ait le temps de traiter ce qui se passe. D'une certaine manière, ce freeze court-circuit un petit peu toute la réflexion. Quand ce réflexe n'est pas bien intégré, il peut se réactiver à l'âge adulte, faire face à un stress soudain, une sensation d'intrusion ou un toucher non anticipé. Et sur un tapis, dans un état de lâcher prise, le terrain est particulièrement fertile pour cela. Le deuxième, c'est le réflexe de Moreau. Un des favoris d'ailleurs, c'est un réflexe de sursaut. Celui qui fait que face à la situation, Un stimulus inattendu, le corps se mobilise immédiatement. Il y a de la montée d'adrédaline, une tension musculaire et le système nerveux passe en alerte. Et pas besoin que ce soit douloureux, pas besoin que ce soit mal intentionné. Il suffit juste que ce soit inattendu. Ça peut être une main dans le dos qu'on n'a pas vu venir, ça peut être la tête amenée en arrière de manière soudaine. C'est aussi ce réflexe qui est responsable des sursauts chez un élève. quand une brique tombe sur le parquet, dans un bruit sec fort et soudain, voire même à l'autre bout de la salle. Le troisième est un peu différent. Ce n'est pas un réflexe archaïque au sens strict, mais il est tout aussi important. C'est le réflexe de flexion nociceptif, parfois appelé réflexe de retrait. C'est un réflexe spinal qui reste toute la vie. Le corps se rétracte face à une menace physique perçue, et ce, avant même. que le cerveau ait traité le signal. C'est pour ça que vous retirez la main du feu avant d'avoir décidé de le faire. C'est automatique. Et il n'y a pas besoin de réflexion. Et c'est pour ça qu'un ajustement de yoga trop appuyé peut provoquer une réaction immédiate. Et ce n'est pas un refus conscient, pas une mauvaise volonté, juste un système nerveux qui fait son travail. Trois réflexes, trois réponses automatiques, aucune n'est un choix. Et ça, je le répète. Aucune n'est un choix. Si le sujet des réflexes primitifs archaïques vous fascine, et il y a de quoi, j'ai consacré un épisode entier à cette question avec Claire Lecute, experte en éducation kinesthésique. On y explore comment les réflexes conditionnent nos mouvements et notre pratique du yoga. C'est l'épisode 96 et le lien est en descriptif, bien sûr. Alors savoir que les réponses sont automatiques et qu'aucune n'est un choix, c'est déjà énorme. Parce que ça veut dire que quand un élève se rédit, se rétracte ou semble bloqué sous un ajustement, ce n'est pas de la résistance. Et ce n'est pas non plus de la mauvaise volonté. Et ce n'est pas une décision. C'est un corps qui répond à ce qu'il perçoit comme une menace. Automatiquement, avant même que la personne ait pu penser quoi que ce soit, ce sont des systèmes de protection et ils tiennent bien leur rôle. Mais ces réflexes... s'inscrivent dans quelque chose de plus large, le fonctionnement du système nerveux autonome. Et pour ça, je veux vous parler brièvement d'une théorie qui m'a beaucoup aidée à comprendre ce qui se passe sur le tapis. C'est la théorie polyvagale, développée par le neuroscientifique Stéphane Porges. L'idée de base est simple. Notre système nerveux fonctionne selon trois états. Le premier, c'est l'état de sécurité. On est disponible, ouvert, dans le flux. C'est l'état idéal. pour apprendre, ressentir, se connecter à soi. C'est celui qu'on cherche sur le tapis, mais aussi dans la vie quotidienne. Le deuxième, c'est l'état de mobilisation, le fameux combat-fuite. Je l'adore celui-là, le combat-fuite. Comment ça se passe ? Une menace perçue active l'adrénaline et le corps se prépare à réagir. Le combat, le sang va plutôt vers le haut du corps pour pouvoir sortir les poings, réagir verbalement, etc. Et la réaction fuite, c'est plutôt le sang qui descend vers les gens pour voir courir le plus rapidement possible et s'éloigner de cette menace. Et ça peut arriver très vite et souvent sans raison logique apparente. On se met dans un système de combat ou de fuite sans avoir besoin de réfléchir. Le troisième état, c'est celui de l'effondrement, la sidération ou le fait d'être figé. Le système nerveux coupe. C'est le mode freeze, on s'arrête. On est là, mais on n'est plus vraiment là. Et ce qui est important à comprendre, c'est qu'on peut passer d'un état à l'autre en une fraction de seconde. Et revenir à l'état de sécurité, ça peut prendre du temps, et parfois plusieurs minutes. Et parfois, on n'y revient pas du tout dans la même séance de yoga. Et c'est exactement ce que je vous ai décrivé en intro, ce long moment pour retrouver ma bulle après un ajustement non anticipé. Et ce n'est pas dans la tête, c'est le système nerveux qui a basculé et qui met du temps à se recaler. Et ça pose une question simple mais assez fondamentale pour tout prof qui pose les mains sur un élève. Dans d'autres disciplines, ça ne correspond pas qu'au yoga, ça va être dans toute discipline, on va ajuster corporellement. Quel est l'état du système nerveux de l'élève en ce moment ? Est-ce que l'élève se sent en sécurité ? Et est-ce que mon toucher va le faire basculer ailleurs ou pas ? Mais il faut reconnaître que dans le vif de sujet, ce n'est pas forcément une question que l'on va se poser. Donc ça demande aussi de rester attentive. d'observer, de voir aussi comment l'élève réagit et peut-être que si la réponse est plutôt une réponse figée, où la personne a du mal à respirer, c'est peut-être se poser la question et en discuter avec l'élève après si le contact physique est quelque chose qui est toléré ou pas toléré, supporté ou pas et dans quelle mesure. Revenons maintenant à ce dont je vous parlais dans l'intro, l'hypersensibilité sensorielle. Parce que c'est un prisme intéressant pour comprendre ce qui se joue pour certains élèves sur le tapis. Et c'est assez drôle parce que dans le lieu où j'enregistre aujourd'hui, ce qui n'est pas du tout le lieu habituel, il y a des odeurs et des parfums qui sont très très forts. Et ça me demande une attention phénoménale pour rester concentrée. Et c'est ce qui se passe aussi parfois dans la pratique, dans une salle, quand quelqu'un porte un parfum fort, cela peut complètement décentrer certains élèves. Donc revenons sur la haute sensibilité sensorielle. On parle de SPS, Sensory Processing Sensitivity. Elle a été théorisée par la psychologue américaine Elaine Aron. L'idée centrale, c'est que certains systèmes nerveux traitent les informations de l'environnement de manière plus fine, plus profonde, plus intense. Les bruits, les lumières, les textures, les émotions des autres, tout est perçu à un volume plus élevé. Et ce n'est pas une pathologie, ce n'est pas une fragilité, c'est un trait présent chez environ 15 à 20% de la population, ce qui n'est pas rien. Et sur un tapis de yoga, ça se traduit de manière très concrète. Le souffle devient un filtre actif et en se concentrant sur la respiration, la personne hypersensible réduit le flux qui rentre. La personne crée une bulle, pas pour s'isoler, mais pour survivre sensoriellement. à l'environnement. Et c'est une stratégie de régulation, souvent inconsciente, toujours précieuse. C'est ce qui permet aussi de se mettre dans cet état de pratyahara. Et c'est exactement pour ça qu'un ajustement peut être vécu comme une intrusion. Parce que même si cet ajustement est bien intentionné, même s'il est techniquement juste, il va briser le filtre qui permet de rester dans la bulle. Il rouvre le flux. Et la personne se retrouve soudainement... réexposée à tout ce qu'elle avait mis de côté. Les bruits de la salle, le corps des autres, la lumière, les odeurs. Et quand le filtre est rompu, tout revient d'un coup. Pour ces élèves-là, une conseil à la voix sera beaucoup moins intrusive qu'un toucher. Parce que la voix reste dans le canal auditif. Elle n'envahit pas l'espace corporel. Elle laisse la personne choisir de bouger à son rythme depuis l'intérieur. Et parfois, la meilleure chose qu'un prof... puisse faire, c'est simplement de ne pas toucher. Pas parce que l'ajustement serait mauvais, mais parce que l'élève a besoin que sa bulle reste intacte pour que la pratique soit ce qu'elle est censée être, un espace de régulation et pas une source de stimulation supplémentaire. Il y a une dernière dimension que je veux aborder et elle est peut-être la plus intime, la plus imprévisible. Le corps a une mémoire, pas seulement le cerveau. Le corps lui-même stocke des expériences, des émotions, des sensations, des moments qui ont laissé une trace dans les tissus, dans la posture, dans le souffle. C'est ce que Bessel van der Kloek explore dans son livre « Le corps n'oublie rien » , une référence que j'ai d'ailleurs citée dans un épisode précédent avec Maria Karimov sur le yoga et le trauma. Je vous mets le lien en descriptif si vous ne l'avez pas encore écouté. Mais qu'est-ce que ça veut dire la mémoire du corps concrètement sur le tapis ? Une pression sur les épaules peut rappeler inconsciemment une posture de peur, d'emprise ou de protection. Une flexion avant profonde forcée peut déclencher une sensation de vulnérabilité ou de soumission. Pas parce que la personne y pense, mais parce que le corps, lui, s'en souvient. Et le plus troublant, c'est que l'élève lui-même ne sait pas toujours ce que son corps porte. Il n'a pas forcément conscience du souvenir. Il ressent juste quelque chose, comme un malaise. une envie de fuir, une émotion qui arrive sans prévenir, des larmes même parfois. Et le prof en face ne peut pas le savoir non plus, ça se déclenche comme ça de manière inattendue. Alors toutes ces mémoires, ce n'est pas une raison pour ne jamais toucher, on est d'accord. C'est juste une raison pour toucher avec beaucoup d'humilité. Et j'avais envie de faire le lien ici avec le trauma sensitive yoga, ce protocole qui repense entièrement la relation au corps et au toucher dans la pratique. Et si ce sujet vous intéresse, l'épisode 85 avec Maria est fait pour vous. Encore une fois, le lien est dans le descriptif. Tout ce qu'on vient d'explorer, les réflexes, le système nerveux, la mémoire du corps, ça nous amène naturellement à une question, celle du consentement. Est-ce qu'on peut refuser... d'être ajusté. Comment le dire à son prof ? Et côté enseignant, comment demander ? Comment lire les signaux ? C'est un sujet que j'ai traité en profondeur dans l'un des tout premiers épisodes du podcast, l'épisode numéro 3. Et j'espère que vous y trouverez des ressources. Alors en ce moment, j'entends beaucoup ce débat, faut-il ajuster ou pas ? Et honnêtement, cette question me fatigue un peu, parce que formuler comme ça... elle n'a pas de réponse, parce que ça dépend du contexte, de l'intention pédagogique, de la relation entre le prof et l'élève, de la finalité de la pratique, du consentement, de l'aisance des deux côtés. Tranché dans un sens ou l'autre, ce serait nier toute la complexité qui se joue sur un tapis. Ce que je voulais explorer dans cet épisode, c'est quelque chose de plus profond que ce débat-là, faut-il ajuster ou pas ajuster. Les ajustements ne sont pas anodins. Pas parce qu'ils sont bons ou mauvais. mais parce qu'ils arrivent dans un espace où le corps est en état de vulnérabilité active, un espace où le système nerveux est en train de se réguler, où certains d'entre nous ont mis du temps à trouver leur bulle. Et dans cet espace-là, un toucher, même bien intentionné, même techniquement juste, peut déclencher des choses que ni le prof, ni l'élève ne contrôlent totalement. Un réflexe archaïque Merci. une mémoire du corps, une rupture sensorielle, ce n'est pas de la fragilité, c'est de la neurologie. Alors si vous êtes prof et que vous vous posez la question, est-ce que j'ajuste ? Comment ? A quelle dose ? Cette question en elle-même est déjà une bonne nouvelle, parce qu'elle signifie que vous regardez vos élèves, alors observez, notez ce que vous voyez, osez demander, et pas en début d'année sur un formulaire, puis plus jamais. mais dans la relation au fil du temps. Parce que les choses changent. Vous changez, vos élèves changent. On ne traverse pas les mêmes choses du début de l'année à la fin de l'année. Et si vous êtes pratiquant, vous avez le droit de dire ce que vous voulez et ne voulez pas. À votre prof, avant le cours, pendant, vous pouvez changer d'avis. Et ce n'est pas un caprice. C'est une information précieuse pour que la pratique soit ce qu'elle est censée être, un espace pour vous. Le débat pour ou contre restera toujours ouvert. Ce que je vous propose, c'est de le dépasser et de poser des questions plus fines, plus honnêtes, plus utiles. Parce que c'est ce qui se joue dans un ajustement et ça va bien au-delà d'une main sur un dos. Nous arrivons au bout de cet épisode. Si vous êtes prof et que cet épisode a fait écho sur les ajustements, sur la pédagogie, sur l'éthique, sur ce qu'on ne sait pas encore après une formation, je vous invite à rejoindre ma newsletter. C'est un espace où je partage des réflexions de fond, des ressources pédagogiques et parfois des remises en question comme celle d'aujourd'hui, sans prise de tête, avec une bonne dose d'humour et d'autodérision. Le lien est dans le descriptif de l'épisode ou sur mon site sandrinemartin.fr. Une petite minute pour s'inscrire et on se retrouve de l'autre côté. Merci à tous. tous d'avoir écouté cet épisode jusqu'au bout. Je suis ravie d'avoir partagé ce sujet avec vous. J'espère qu'il vous aura porté, qu'il vous aura inspiré et surtout qu'il vous aura donné matière à réflexion sur les ajustements. Et pas pour coup. Je vous propose de clore l'épisode ici et je vous dis à bientôt pour un prochain épisode, une prochaine écoute et d'ici là que votre pratique puisse être libre et décomplexée. A bientôt !