- Marion Watras
Brest dans l'oreillette, le podcast qui révèle les dessous de l'art et des patrimoines de Brest.
- Erwana L'Haridon
C'est vrai que les grues à Brest sont très présentes dans le paysage.
- Arthur
En fait, on a juste un des plus beaux bureaux du monde parce qu'en fait, suivant là où se trouve la grue, le point de vue change à chaque fois et c'est génial. C'est jamais la même activité. Hier je faisais de la réparation navale, aujourd'hui je décharge du grain. Il n'y a pas de routine en fait.
- Erwana L'Haridon
On arrive en train, on les voit, on se promène, cours d'ajout, on les voit. Ce sont des marqueurs patrimoniaux très forts dans le paysage et qui sont porteurs effectivement d'une histoire propre à Brest.
- Marion Watras
On les surnomme parfois les girafes du fait de leur silhouette longiligne. Dans le port de commerce... Elles sont de couleur bleue à la base, jaune pour la flèche. Dans le port militaire, c'est l'inverse, bleu sur la partie haute, jaune au pied. Des grues, on en compte près de 30 au total à Brest. Repères visuels, elles font partie intégrante de l'image de la ville. D'ailleurs, leur graphisme inspire artistes et photographes. Mais les grues, ce sont avant tout des outils de travail. Pour comprendre à quoi elles servent et comment elles fonctionnent, j'ai rendez-vous avec Arthur, l'un des 20 grutiers du port de Brest.
- Arthur
Alors le métier de grutier, il a une petite spécificité au port de Brest, c'est qu'on fait plusieurs activités. Il y a la réparation navale, donc les grues qu'on voit quand on passe le pont de Plougacel, les grues jaunes. Les bleus en bas, c'est la partie réparation navale. Ensuite, nous avons la partie commerce, où on peut avoir diverses activités. Il y aura du container, du vrac, ce qu'on appelle de la graine, toutes sortes de graines, en particulier du soja. Et après, on peut retrouver aussi du combustible solide de récupération, c'est du bois broyé qu'on exporte, et aussi de la ferraille qu'on exporte à Brest. Il y a aussi des énergies marines renouvelables qui sont en train d'arriver. Chaque pôle a ses spécificités et donc a ses grues spéciales. On ne retrouvera pas les mêmes grues qu'on retrouve à la graine par exemple ou en réparation navale. Ce sont des grues spécifiques qui sont faites pour le domaine d'activité.
- Marion Watras
A chaque grue, son activité et sa manière de fonctionner. Savoir piloter une grue nécessite donc de l'expérience.
- Arthur
Il faut savoir qu'une grue ça a un fonctionnement par rapport à une voiture. Si j'appuie sur la pédale d'accélérateur sur une voiture, la voiture va avancer. Bon ben là, il faut s'imaginer qu'une grue c'est un peu différent. Quand je demande une action, c'est une grue, il y a entre la flèche de la grue, ce qu'on appelle la flèche c'est le mât en fait si on veut dire plus vulgairement, et le crochet il ya 60 mètres de câble. Donc si je demande une action forcément le temps que'enfin la grue parte il y aura forcément un délai d'attente donc du coup c'est la gestion, la compréhension du ballant, de ce qu'on appelle le ballant et le mouvement de crochets d'avant en arrière ou de côté. C'est quelque chose qui peut être très difficile et puis du coup comme je disais plus tôt comme on a la chance d'avoir plusieurs pôles d'activité du coup toutes les grues se conduisent différemment, il y a des grues sur le port qui ont plus de 40 ans, y'en a qui sont hyper modernes on a des écrans tactiles avec des caméras haute définition et d'autres où pas du tout on est comme pour une voiture par exemple il ya 40 ans on faisait des super voiture mais ça reste elles sont pas aussi confortables que celle d'aujourd'hui. Il y a moins d'assistance électronique dans une grue qui a 40 ans que dans une grue 2026.
- Marion Watras
On pourrait croire que grutier est un métier solitaire. En réalité, c'est tout l'inverse.
- Arthur
Paradoxalement, quand on conduit une grue... On n'est pas tout seul, on est une équipe, il y a des gens en bas et il faut s'accorder, il faut que tout le monde soit accordé. Si on n'est pas accordé, ça va être le bazar. Il peut y avoir de la casse, alors de la casse matérielle, ce n'est pas très grave. La casse humaine, par contre, c'est un autre débat. Donc il faut être patient, rigoureux, attentif. Il ne faut pas surtout, je dirais, la première qualité, c'est de ne pas se laisser envahir par ses émotions. Une grue, il peut y avoir un accident, quelque chose, une élingue qui rompt, quelque chose qui tombe. Il ne faut pas paniquer, rester très calme, garder son sang-froid.
- Marion Watras
Dans certaines grues, la cabine culmine à 45 mètres de hauteur. Pour les personnes sujettes au vertige, mieux vaut donc s'abstenir. Plus étonnant, le métier de grutier n'est pas non plus recommandé quand on souffre du mal des transports.
- Arthur
Suivant le poids qu'on va prendre, suivant la portée avec la flèche, la grue peut partir un petit peu en... avant donc ça peut être impressionnant au début quand on prend une tasse dans la grue on peut voir le liquide dans la tasse partir en avant ou en arrière ça ça peut être un peu impressionnant puis après ça ballotte un petit peu une grue c'est pas rigide il faut pas que ce soit rigide il faut qu'on voit que ce soit un petit peu élastique parce qu'on sait très bien que si on prend si je prends mon bras comme ça avec un poids au bout de mon bras ça va faire mal au bout d'un an donc il faut une tension une grue c'est pareil il faut un peu de d'élasticité donc la grue a tendance à avoir un petit peu l'effet qu'on peut retrouver à bord d'un bateau. Il y a des gens qui ont un peu le mal de mer en montant dans une grue, c'est un peu rigolo mais c'est comme ça.
- Marion Watras
Pour ceux et celles car il y a une femme grutière au port de Brest, qui n'ont ni le vertige ni le mal de mer, le métier offre un privilège certain, celui d'avoir un bureau avec une vue sur la rade et sur la ville qui change tous les jours.
- Arthur
On reconnaît plein de choses dans la ville. On voit le stade de Francis Leblé, le bout du téléphérique, le toit de l'aréna. C'est quand même agréable de prendre deux minutes et de voir un peu ce qui se passe autour. Par exemple, il y a la forme 3, 420 mètres de long, quasiment un demi-kilomètre. Donc, c'est des grues sur rail. Donc, sur rail, en fait, on bouge tout le temps et du coup, il n'y a jamais le même point de vue, surtout à 50 mètres de haut. Ça change tout le temps, en fait. Donc, du coup, c'est cool.
- Marion Watras
La seule grue qu'Arthur n'a jamais pilotée, c'est la Paindavoine numéro 4. Située derrière la criée, elle a cessé de fonctionner en 2004. Pourtant, elle attire toujours les regards. Erwanna Laredon travaille tout près, dans les bureaux de la région Bretagne, au service de l'inventaire du patrimoine culturel.
- Erwana L'Haridon
Ce qu'elle a de particulier, c'est vraiment sa flèche de levage. Même sans savoir qu'il s'agit de la Paindavoine numéro 4, quand on se promène sur le port de Brest, on la distingue. On voit qu'il y a une différence entre elle et les autres du fait justement de la partie haute de la grue.
- Marion Watras
S'il n'en reste qu'une seule aujourd'hui, l'entreprise lilloise Paindavoine avait fourni à l'origine quatre grues au port de Brest.
- Erwana L'Haridon
Ces quatre grues arrivent dans un contexte particulier. Elles sont mises en service en 1956 et elles ont été commandées dans le cadre du plan Marshall par la Chambre de Commerce de Brest. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'outil économique qu'est le port de Brest n'est plus opérationnel du fait de sabotages réalisés par l'armée allemande, puis les bombardements alliés. Ce qui fait qu'on n'a qu'une seule grue sur l'ensemble de la superficie du port de Brest qui est opérationnelle. C'est la grande grue de l'arsenal, grue qui a été construite en 1905. et déconstruite en 1978. Donc ces quatre grues participent au renouveau de l'activité portuaire et au renouveau de l'économie de la ville de Brest qui est alors en pleine reconstruction. On sait que la Paindavoine numéro 4 a été essentiellement dédiée à la réparation navale. Les autres ont été plus en lien avec les matériaux de construction ou des marchandises de tous types.
- Marion Watras
A l'époque, ce sont des outils industriels particulièrement modernes.
- Erwana L'Haridon
On est sur une grue, des grues électriques, avec des capacités de levage de 12 tonnes. Et la grue Paindavoine numéro 4, par exemple, est d'un poids de 150 tonnes. À titre de comparaison, la dernière grue arrivée sur le port de Brest en 2023 est d'une capacité de 208 tonnes pour un poids de 540 tonnes.
- Marion Watras
En activité jusqu'en 2004, la grue Paindavoine est désormais un élément à part entière du patrimoine industriel et portuaire breton. Elle a fait l'objet d'une protection au titre des monuments historiques comme objet mobilier en 2013. Un cas unique dans la région.
- Erwana L'Haridon
La grue Paindavoine , elle est protégée pour différentes raisons. Déjà une raison historique, dans la mesure où elle s'inscrit dans un temps propre à la ville de Brest, mais aussi à l'histoire régionale et nationale, le temps de la reconstruction et la période d'après-guerre. On est aussi sur un type de grue qui est peu conservé à l'heure actuelle, il doit y avoir uniquement six grues protégées au titre des monuments historiques en France. Le fait que cette grue soit là, qu'elle soit protégée, qu'elle soit en plus très bien éclairée à la nuit tombée, participe en fait pleinement à sensibiliser à la conservation, à la valorisation des patrimoines portuaires et industriels du XXe siècle.
- Marion Watras
C'était Brest dans l'oreillette, un podcast de la ville de Brest. Cet épisode vous a plu ? Abonnez-vous !