- Speaker #0
Il y a presque une mythologie autour de bateaux de sauvetage comme ça.
- Marion Watras
Brest dans l'oreillette, le podcast qui révèle les dessous de l'art et des patrimoines de Brest.
- Speaker #1
C'est impressionnant, très haut, très grand. Il s'occupe de bateaux encore plus gros, donc c'est quelque part une prouesse technique.
- Speaker #2
On imagine le parquet à l'intérieur et ça donne envie, on a l'impression qu'il y a un petit cocon là-haut.
- Speaker #3
L'image qu'on a, c'est les hommes qui sont sur le pont, un peu en danger pour les autres.
- Speaker #0
D'avoir été soumis à des émotions, des moments collectifs, d'exception, de stress ou d'intensité extrême, c'est un peu fascinant.
- Marion Watras
Si vous venez à Brest pour la première fois et que l'on vous propose d'aller voir l'abeille, vous serez peut-être surpris de découvrir non pas un petit insecte, mais un imposant bateau. Car à Brest, l'abeille, c'est un remorqueur de haute mer dont la mission principale est de porter assistance aux navires en difficulté. L'abeille, c'est une silhouette, reconnaissable entre mille, celle que les Brestoises et Brestois viennent saluer lors de la promenade dominicale sur le port. Une silhouette qui, lorsqu'elle n'est pas visible, qu'est Malbert, annonce un coup de vent. Et puis l'abeille, c'est aussi un emblème, celui d'une ville de marins où l'homme se sait tout petit face aux éléments et où une poignée d'entre eux, un équipage d'exception, part sauver d'autres vies, parfois au péril de la sienne. L'écrivain breton Hervé Hamon entretient depuis longtemps une histoire très particulière avec l'abeille. Il a accepté de me la raconter pour ce nouvel épisode de Brest dans l'oreillette.
- Hervé Hamon
Mon premier souvenir de l'abeille, c'est quand j'apercevais ce bateau en passant devant la rade de Brest. Je suis plaisancier, je fais de la voile, l'idée est qu'il y a un bateau qui sortait vraiment par tous les temps, je me demandais comment ça fonctionnait, comment ça se vivait. Et je me suis dit, un jour ou l'autre, je me débrouillerai pour aller sur ce bateau. Ce que j'ai fait.
- Marion Watras
Ce qu'il fera, en effet, à partir de 1997. D'abord pour trois mois, pour tester sa résistance aux tempêtes. Le test est concluant. Très vite, Hervé Hamon noue une forte amitié avec le commandant de l'époque, Charles Claden, dit Carlos. L'écrivain décide alors de se lancer dans un projet d'écriture au long cours.
- Hervé Hamon
Je venais sur le bateau dès qu'il y avait du gros temps. Carlos me téléphonait en disant « il y a du temps pour toi, ramène-toi » . Il est même arrivé qu'un matin, il me dise « il y a un coup de vent subit, ramène-toi » . Il était 5h du matin, j'ai pris l'avion à 6h, j'étais à 7h10 à Brest et à 7h20 j'étais dans l'avion d'Ouessant et ensuite j'étais sur l'abeille à 8h.
- Marion Watras
C'est ainsi qu'entre 1997 et 1999, Hervé Hamon passe des jours et des nuits sur l'abeille. Il participe à de nombreuses missions de sauvetage, assure des quarts de nuit. Les 12 membres d'équipage en viennent même à le surnommer le 13e homme. Rapidement, il décide de filmer les opérations. Son but premier, avoir des images à faire valoir auprès des compagnies d'assurance des bateaux secourus.
- Hervé Hamon
J'ai acheté une des toutes premières caméras numériques, une caméra de communion. J'ai pris l'habitude de m'habiller comme les copains, de descendre sur le pont. J'ai appris à me positionner parce que le travail sur le pont, c'est une équipe de rugby. Il faut toujours qu'il y ait un... un homme qui voit un autre homme devant et qu'on bouge en fonction des câbles essentiellement et aussi des déferlantes, puisque en fait le remorqueur c'est un bateau qui est très haut à la passerelle et le pont est au ras de la mer, donc on peut se ramasser des déferlantes très violentes, y compris des successions de déferlantes et on ne voit pas toujours la première. Donc Carlos hurlait dans les porte-voix, attention il y en a une autre, attention il y en a une autre. Je pense que la plus grosse que j'ai vue, c'est au nord d'Ouessant. On a eu des vagues de 18 mètres, un immeuble de 18 mètres qui vous arrive dessus, c'est quand même impressionnant. Mais moi ce qui m'a frappé dans la tempête, c'est que les marins à bord ne s'affolaient jamais. C'est-à-dire tant qu'on était dans le bateau... C'était un coffre-fort. Ils avaient une confiance dans leur bateau incroyable, aussi forte que soit les déferlantes, les vagues, etc. D'abord, on avait la puissance pour foncer dedans. En revanche, dès qu'on avait à sortir pour faire une manœuvre, même par beau temps, danger.
- Marion Watras
De ces heures de rush récoltées, de ces images inédites où la mer se déchaîne, Hervé Hamon décide finalement de tirer un documentaire, Chasseur de tempêtes. Mais il n'arrête pas d'embarquer pour autant, ce qui lui vaut d'être à bord le 12 décembre 1999. Souvenez-vous, ce jour-là, un certain pétrolier Érika fait naufrage au sud de la pointe de Penmarc'h. Un souvenir inoubliable pour Hervé Hamon.
- Hervé Hamon
Quand on est arrivé, le bateau était déjà coupé en deux. Et en gros, on avait un demi-bateau qui flottait. On s'est dit, qu'est-ce qu'on va en faire ? Il y avait du fioul numéro 2 partout des fiouls très poisseux, très collants. Et on a vu en particulier qu'il y avait un câble de remorquage à l'arrière. Donc on s'est dit, on pourrait essayer de le crocher et d'essayer de maintenir le bateau sur place, voire d'essayer de le tirer vers les grands fonds, plus loin de la côte. Parce que là, il y avait des courants très puissants qui emmenaient le bateau et qui l'emmenaient, on avait calculé qu'il arrivait sur Belle-Île le lendemain matin. On a réussi à crocher une remorque et tout toute la nuit, on a vu qu'on ne pouvait pas progresser, mais qu'on pouvait tenir le bateau sur zone, au moins, l'empêcher de dériver. Ensuite, on a vu au matin que le bateau allait couler, et donc on a légèrement tiré dessus. C'était des fonds à 200 mètres où il y avait du sable, et notre idée, c'était, si on arrive à le coucher sur le fond de sable, peut-être qu'il sera possible de pomper le fioul qui est dedans s'il ne s'échappe pas. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit. Ça n'a pas empêché la marée noire, mais ça l'a diminué de moitié. C'est tout ce qu'on pouvait faire, mais ce n'était pas rien.
- Marion Watras
Les mois passent et la construction d'une nouvelle abeille est envisagée. La compagnie propose à Hervé Hamon de partir suivre le chantier.
- Hervé Hamon
Je suis allé d'abord en Pologne, à Gdansk, où a été assemblée la coque. Il faut dire que c'était quand même un chantier incroyable. Et puis la coque a été progressivement assemblée et remorquée en Norvège. J'ai vu installer les deux machines dans le bateau, c'était extrêmement impressionnant. On peut dire que ça pesait un peu. Et après, une fois les machines installées, il a été encore remorqué et installé dans un fjord. C'est là qu'ont été montées les cabines, les peintures. Et c'est là aussi que les marins de l'abeille Flandre sont venus découvrir leur bateau. J'ai vu arriver Lionel, qui était le Bosco, et qui a découvert ce bateau avec des banquettes toutes blanches, comme un yacht superbe. Et sa première réaction, ça a été « Qui c'est qui va nettoyer ? »
- Marion Watras
Tout ce temps passé à bord est imprimé dans la mémoire de l'écrivain, ce qu'il a vécu ressemble avant tout à une véritable leçon de vie.
- Hervé Hamon
Ce qui m'a impressionné sur l'abeille, c'est d'abord le sens du travail commun. Généralement, pour une grosse opération, pour un coup dur, Carlos faisait monter tout le monde à la passerelle, tout le monde était là, et il disait « qui est en forme aujourd'hui ? » Et après, il demandait « qui est volontaire ? » Il ne donnait jamais l'ordre à quelqu'un d'aller sur un truc dangereux, de se faire hélitreuiller par exemple sur un bateau en train de couler, les gars qui étaient sur ce bateau, ils ne sont pas payés pour mettre leur vie en danger. Et s'ils la mettent en danger, et je l'ai vu à plusieurs reprises, c'est quelque chose de libre qu'ils font. C'est un acte qu'ils posent. Ce sont des gens exceptionnels. C'est des sauveteurs. C'est-à-dire que ce sont des gens qui sont capables de prendre de réels risques pour sauver des gens qui sont en grand danger. Quand il y a un coup de vent annoncé sur la Bretagne, oui, je me dis, ça va être pour eux. Je continue à penser à eux, parce que c'est une vie totalement spéciale, totalement à part.
- Marion Watras
C'était Brest dans l'oreillette, un podcast de la ville de Brest. Réalisation Marion Watras