- Marion Watras
Brest dans l'oreillette, le podcast qui révèle les dessous de l'art et des patrimoines de Brest.
- Voix SNCF
Vous êtes arrivé à Brest, terminus du train. Assurez-vous de n'avoir rien oublié dans le train.
- Hugues Courant
Tous néo-brestois, mais même des vieux brestois, pensent que c'est un bâtiment à la reconstruction. Pas du tout, il est d'avant-guerre.
- Yan Marchand
Quand j'ai voyagé, que je reviens par le train à Brest, à un moment, depuis la voie, on voit la Rade, le port de plaisance. Ça me réjouit toujours énormément.
- Marion Watras
Portes d'entrée autant que points de départ. Dans une ville, la gare est toujours un bâtiment un peu à part, entouré d'un imaginaire de voyage, de retrouvailles et de temps suspendus. A Brest, ce caractère singulier est d'autant plus fort que la gare, terminus avant le bout du monde, est la dernière avant l'océan. D'ailleurs, la forme du bâtiment, que certains voient comme une locomotive avec sa grande tour en guise de cheminée, n'a pas été choisie au hasard. Hugues Courant en travaille aux archives métropolitaines et municipales de Brest.
- Hugues Courant
Le bâtiment en lui-même qui vous fait face, quand vous arrivez depuis le parking, on le voit bien aujourd'hui, sa forme c'est quand même un bel hémicycle. La tour de l'horloge reportée sur le côté, mais vous avez bien un hémicycle et ça ferme en fait les voies. Ou au contraire, quand vous arrivez par le train, c'est ouvert parce que ça vous accueille. Et c'est bien le sens. Nous sommes sur une gare terminus, pas une gare de passage.
- Marion Watras
Mais de quand au juste date la gare de Brest ? Elle est bien souvent considérée à tort comme un édifice de l'après Seconde Guerre mondiale. En réalité, le chantier de construction du bâtiment a débuté en 1936.
- Hugues Courant
Il est de ce qu'on appelle le mouvement moderne, assez proche de l'art déco à la brestoise, donc très sobre, très épuré, presque un peu austère. Et effectivement, la guerre coupe un peu ce mouvement-là, mais ne l'arrête pas. Et quand on reprend la reconstruction, on reprend avec ce même style. Donc quand on voit la gare, on peut avoir la même impression d'ailleurs qu'avec l'hôpital Morvan, qui est exactement cette partie-là, deuxième partie des années 30, avec le même style. L'ouvrage va être confié à Urbain Cassan, un élève du Corbusier, pas trop trop mal question architecte, nouveaux matériaux, on est dans du béton armé désormais intégralement. L'architecture a un sens, tout particulièrement désormais dans ce nouveau bâtiment, et ça va se voir.
- Marion Watras
D'où cette forme arrondie qui tranchait avec la première gare construite avant l'arrivée du chemin de fer en 1865. Beaucoup plus classique dans son architecture, comme on le voit sur les photos conservées aux archives, elle était constituée d'un corps central, de deux ailes et d'une immense verrière au-dessus des quais.
- Hugues Courant
Cette gare était, aujourd'hui on aurait dit presque un peu préfabriquée, en tous les cas démontable. La marine avait des exigences quant au fait que si la ville était assiégée puis prise, il ne fallait pas que la gare puisse être utilisée par l'ennemi. Donc en 1865, en plein second empire, la gare doit être démontable. Elle a donc été construite en bois, en verre et en métal. Malgré ce côté presque temporaire, en tous les cas dans les matériaux utilisés, elle a quand même duré 71 ans.
- Marion Watras
Revenons à la gare actuelle. Elle a peu changé dans sa physionomie depuis sa construction. Si les quais et les voies ont souffert pendant la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment, lui, a été relativement épargné. Seul séquel visible des bombardements, le bas-relief en granit rose qui orne la tour de l'horloge, dont il ne reste que la partie basse.
- Hugues Courant
C'est une œuvre de Lucien Brasseur. Ça symbolise une Bretagne touristique, mais après tout, pour une gare, on peut comprendre l'intention. Ce qui reste donc en bas, vous avez un marin pêcheur et un joueur de bignou qui se font face. Et au-dessus, vous aviez, et vous n'avez plus, un calvaire avec des bretonnes en train de discuter au pied. Et tout en haut, des silhouettes de bateaux hauturiers à voile. Vous aviez tous les aspects de la Bretagne symbolisés.
- Marion Watras
La prochaine fois que vous prendrez le train à Brest, peut-être vous attarderez-vous un instant pour admirer ces éléments du bas-relief ou l'aspect général du bâtiment. Peut-être aussi votre esprit divaguera-t-il, dans l'attente d'un ami, sur le quai, car la gare est un lieu propice à la réflexion. Et ce n'est pas le philosophe Yan Marchand qui me dirait le contraire.
- Yan Marchand
En philosophie, à proprement parler, il n'y a pas de réflexion particulière sur les trains, mais il y a quand même tout un imaginaire autour de la gare qui se déploie. Et les romans sont là pour nous le rappeler, puis nos vies quotidiennes. On pense souvent aux arrivées, aux départs, et c'est le verrou qui pose question. Il y a bien entendu les imaginaires de voyage, et aussi un imaginaire qui existe, boulot métro-dodo, c'est-à-dire celui de la régularité et de la routine. C'est pour dire, il s'en passe des choses sur un quai de gare.
- Marion Watras
Partir pour mieux revenir, un aller avant une autre forme de retour, il y a parfois cette idée-là dans les départs.
- Yan Marchand
Pour Brest, c'est particulier parce qu'effectivement, c'est un terminus et je me suis toujours posé la question pourquoi quitter Brest en fait. On y est si bien. Ça me fait penser à une idée comme ça d'un bonhomme qui s'appelle Jean-Pierre Vernant, et qui nous parle de nos amis grecs de l'Antiquité. Ils ont deux dieux, Hestia, qui est la déesse du foyer, et Hermès, qui est le dieu des voyages. Ils sont toujours associés, pour une raison qui est assez évidente, c'est-à-dire, pour sentir qu'on a un intérieur, un foyer, il faut se projeter vers l'extérieur. Et pour que l'extérieur ait du sens, il faut partir d'un intérieur. C'est pour ça que les Grecs avaient la réputation, ils le sont toujours d'ailleurs, très hospitaliers. C'est-à-dire, pour se sentir vraiment chez soi, il faut faire venir l'extérieur. Et pour se sentir chez soi, il faut aussi être l'étranger. Et sans sentir qu'on a été l'étranger, donc il faut absolument partir. Et le train, peut-être, quand on arrive en tout cas, nous rappelle, voilà, c'est mon lieu.
- Marion Watras
Et puis la gare, c'est aussi ce lieu où l'on attend. On arrive en avance pour ne pas rater son train. On passe le temps quand il est en retard. On trépigne au retour d'un proche.
- Yan Marchand
Effectivement, il y a toute une méditation sur le temps à faire à partir du train. En philosophie, chez Bergson notamment, on va distinguer deux types de temps. Il y a le temps des chronomètres, le temps des pendules, le temps des horloges, avec un avant, un pendant, un après. Et il y a un autre temps, beaucoup plus intime, qui est du temps vécu, que l'on appelle de la durée, et on sent que toutes les dimensions du temps se superposent. Et peut-être, dans le phénomène de l'attente, il y a ça. C'est-à-dire que le moment où je suis là, il est porté par tout un passé qui est encore présent. Et je me projette déjà dans un avenir qui n'est pas encore là. Ce qui fait que parfois ce temps vécu, ce temps intime, cette durée, fait mentir les horloges. Il se dilate, il est plus long ou plus court. Donc ça se passe sur le quai, mais ça se passe aussi dans le wagon. Quand on sait que le train va arriver en retard, on se met à regarder le temps qui passe et il ne passe pas. Et quand on est dans le train et que notre regard s'évade avec la vitesse du déplacement, finalement on ne voit plus le temps passer.
- Marion Watras
C'était Brest dans l'oreillette, un podcast de la ville de Brest. Réalisation Marion Vatras.