- Marion Watras
Brest dans l'oreillette, le podcast qui révèle les dessous de l'art et des patrimoines de Brest.
- Chantal Rio
C'est avec son vélo et au départ une petite charrette qu'elle décide avec sa collègue qu'il faut évacuer les archives.
- Xavier Laubie
Ce sont deux femmes dans un contexte quand même de guerre, très masculin, c'est quand même exceptionnel.
- Bénédicte Jarry
Elles avaient vraiment conscience de devoir préserver la mémoire du territoire, la mémoire des institutions qu'elles servaient.
- Marion Watras
Elles s'appelaient Geneviève D'Haucourt et Bernadette Lecureux, deux femmes de l'ombre qui ont œuvré main dans la main durant la Seconde Guerre mondiale pour sauver une grande partie du patrimoine écrit de la ville, et de la marine. Leur action a marqué l'histoire de Brest, pourtant peu d'habitants connaissent le parcours de ces deux femmes. Cet épisode de Brest dans l'oreillette vise justement à leur rendre l'hommage qu'elles méritent. Et pour bien comprendre qui étaient ces deux femmes, il faut d'abord remonter au début du XXe siècle. Bernadette Lecureux, brestoise de naissance, n'a que 5 ans en 1918, lorsque son père, archiviste paléographe de métier, meurt au front. L'admiration sans borne qu'elle lui voue conduit Bernadette à suivre les traces de son père. Elle passe le diplôme de l'école des Chartes, qui forme les bibliothécaires et les archivistes. Et elle devient à seulement 24 ans responsable des archives de la marine à Brest. Quant à Geneviève d'Haucourt, de 9 ans l'aînée de son homologue, elle fait d'abord des études de droit, devient la première femme avocate du barreau de Rennes, avant de s'inscrire, elle aussi, à l'école des Chartes. Elle en sort diplômée en 1938, et elle est nommée l'année suivante à Brest pour diriger à la fois les archives municipales et la bibliothèque. La suite, c'est Chantal Rio, responsable des archives municipales et métropolitaines de Brest, qui nous la raconte.
- Chantal Rio
Geneviève est arrivée vraiment très peu de temps. J'ai sa fiche de poste, elle a pris son poste le 20 mai 1939. Donc effectivement, la guerre éclatant le 1er septembre, ça a été très très court, la période qu'on dirait normale. Dès 1940, elle voit bien qu'il y a des premiers bombardements qui arrivent et donc elle décide d'évacuer ce qui est le plus important, donc les archives vraiment les plus anciennes, tout ce qui est les registres paroissiaux, les registres d'état civil, les registres de la ville, on a tous les registres de délibération, les arrêtés, etc. avec son vélo et une charrette. Et c'est vrai qu'au départ, elles vont au manoir de Kerjean. Et en fait, ce manoir-là est aussi menacé. Donc du coup, elles se seraient réfugiées au manoir de Spézet, le manoir de Menez Kamm, où là, c'est une de ses amies, enfin quelqu'un qu'elle connaissait, qui accepte de prendre les archives et de les stocker pendant... ça reste longtemps, jusqu'en 1947.
- Marion Watras
Précisons que le château de Kerjean, à Saint-Vougay, est situé à plus de 30 kilomètres de Brest. Xavier Lobby, qui dirige le service historique de la Défense, ne cache pas son admiration.
- Xavier Laubie
C'est pittoresque, elles ont dû faire du vélo ensemble, on imagine, parce que Bernadette a exactement le même parcours. Elle prend son vélo, elle part au château de Kerjean pour faire des navettes, pour rapatrier et sauver les archives. En réalité, elle ne fait pas tout à vélo, parce que si je vous donne le tonnage, c'est 25 tonnes. Donc elle ne fait pas 25 tonnes à vélo, c'est évident. Mais elles partent à Kerjean, donc au château de Kerjean, on est en 1941 à ce moment-là. Dans un premier rapport du 15 juillet 1941, je cite Bernadette Lecureux, « On a déjà fait une tournée de deux camions pour envoyer 25 tonnes environ au château de Calais. »
- Marion Watras
Malgré leur investissement sans limite, Geneviève D'Haucourt et Bernadette Lecureux n'ont pas pu sauver l'intégralité des archives. Comme le disait Chantal Rio, elles ont privilégié les documents les plus anciens.
- Xavier Laubie
Alors les archives anciennes, c'est par exemple le fond du Bagne. Les archives anciennes, c'est toute la correspondance entre l'intendance, c'est-à-dire l'ancêtre du préfet maritime au XVIIe et XVIIIe siècle, et les autorités royales qui étaient à Saint-Germain-en-Laye ou à Paris. En revanche, on a évidemment beaucoup d'archives de la Seconde Guerre qui étaient dans les bureaux, qui étaient dans les services, qui étaient des archives, on pourrait dire vraiment contemporaines. En fait, c'était des dossiers administratifs, c'était des dossiers de production mensuelle des autorités de l'époque. Ces archives-là, évidemment, on ne les a pas parce qu'elles ont subi le sort des bombardements.
- Marion Watras
Même raisonnement pour les livres de la bibliothèque dont Geneviève D'Haucourt avait aussi la responsabilité. Bénédicte Jarry dirige le réseau des médiathèques de Brest.
- Bénédicte Jarry
Pour la bibliothèque... Il y avait à peu près 120 000 documents dans la bibliothèque avant la guerre. Il en restait 3 ou 4 000 qui ont été rapatriés de Spézet après. Donc évidemment, les pertes sont énormes. Ce qui a été sauvé, c'est plutôt les manuscrits et là aussi les ouvrages les plus anciens. Les manuscrits, c'est logique, c'est ce qu'il y a de plus rare, c'est ce qui est unique. Donc c'est ça qu'on va privilégier dans ce genre de situation. Une partie du fond breton aussi. La mémoire locale qui a été privilégiée dans les choix qu'a fait Geneviève à cette époque.
- Marion Watras
Si aujourd'hui on peut consulter les registres d'état civil de la ville de Brest ou les permis de construire antérieurs à 1940, c'est bien grâce à l'action de ces deux femmes.
- Chantal Rio
Là où on voit vraiment les différences, c'est que... A la ville de Brest, on a presque toutes les archives, alors que les archives des communes qui sont Saint-Marc, Lambézellec et Saint-Pierre, qui elles n'avaient pas d'archivistes évidemment, les archives sont restées dans les mairies. Et là, on a des trous énormes. On n'a aucun permis de construire pour la ville de Saint-Pierre, alors qu'il y avait quand même beaucoup d'habitations et qui sont encore en place. Les maisons existent encore, mais là, on n'a aucun historique. C'est pareil sur Saint-Marc. Sur Saint-Marc, on n'a aucune construction, aucune archive des constructions. On a l'état civil, c'est déjà beaucoup, alors qu'à Saint-Pierre, on a des trous. On a vraiment des trous dans l'état civil où on n'a pas les registres. Ils ne sauront plus jamais, ce sont des archives uniques, on ne les retrouvera jamais nulle part.
- Marion Watras
Geneviève D'Haucourt et Bernadette Lecureux ont donc sauvé une grande partie du patrimoine écrit de Brest et de la Marine. Pourtant cela n'avait rien d'une évidence pour deux femmes, jeunes, dans le contexte très masculin de l'époque.
- Bénédicte Jarry
En tout cas c'était certainement beaucoup d'énergie d'aller convaincre les autorités de l'époque qu'il fallait s'occuper de ces vieux papiers, dans une période de guerre, de pénurie, trouver des caisses pour transporter, trouver des camions, trouver de l'essence, dans une période de pénurie d'essence pour faire tous ces trajets, je pense que ça a dû leur demander beaucoup d'énergie et beaucoup de force de conviction. Et puis je pense à Geneviève aussi qui a vu la bibliothèque complètement détruite, puisqu'en fait il y a eu un premier bombardement en avril 1941, où là il y a une bombe qui a traversé la bibliothèque, elle n'a pas explosé, mais le bâtiment était déjà bien abîmé. Et puis un deuxième bombardement, là au mois de juillet, où il y a eu un incendie qui a tout ravagé. Donc en fait, à la fois, Geneviève a sauvé une partie de ce patrimoine, mais elle a eu à cœur, dès lors que la bibliothèque a été incendiée, d'en rouvrir une autre. Elle a négocié avec le maire d'avoir deux salles dans une école maternelle rue Danton et fait des appels aux dons, des appels à la population pour pouvoir rouvrir une bibliothèque de prêt, le plus rapidement possible même si tout avait disparu.
- Marion Watras
En 1942, le château de Kerjean est réquisitionné par l'occupant. Grâce à la comtesse Vefa de Saint-Pierre, les archives de la ville sont mises en sécurité à Spézet, au château de Menez Kamm, à 70 km au sud-est de Saint-Vougay. Quant à celles de la marine, elles sont rapatriées en train depuis landivisiau vers Toulon. Une nouvelle aventure que Bernadette Lecureux a racontée par écrit.
- Xavier Laubie
Dans un autre rapport, c'est assez amusant, Bernadette dit, on a mis les livres et les cartons dans des sacs et les sacs dans un camion découvert pour les transporter à la gare de Landivisiau. Là, on les met dans des wagons entourés de paille. Il y aura beaucoup à faire pour remettre tout cela en état si jamais des jours meilleurs permettent le retour des archives à Brest, elle s'interroge.
- Marion Watras
En 1943, Geneviève D'Haucourt quitte Brest pour Nantes. C'est Bernadette Lecureux qui assume pendant deux ans la responsabilité des archives de la ville, en plus de ses missions pour la Marine. Il faudra attendre 1995 pour que Bernadette Lecureux soit décorée de la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Quant à Geneviève d'Haucourt, une rue de Brest porte son nom.
- Chantal Rio
Il a quand même fallu que son neveu, parce qu'elle n'a pas d'enfant, son neveu avertisse la mairie qu'elle est décédée. Et c'est là qu'on se dit, ah mince, il y a cette femme, mais qu'est-ce qu'elle a fait ?
- Xavier Laubie
On a là deux femmes hors normes. Et c'est vrai qu'elles sont trop peu connues ici à Brest, alors qu'elles ont fait un travail énorme pour sauver le patrimoine de cette ville.
- Marion Watras
C'était Brest dans l'oreillette, un podcast de la ville de Brest. Si cet épisode vous a plu, abonnez-vous !