- Marion Watras
Brest dans l'oreillette, le podcast qui révèle les dessous de l'art et des patrimoines de Brest.
- Olivier Disarbois
J'ai gardé bien sûr une grande nostalgie de cette période.
- Christine Berthou-Ballot
La ville est en ruine, la population elle, elle va s'installer dans une ville provisoire, les baraques.
- Olivier Disarbois
C'était un grand cabanon, on va dire, avec trois pièces.
- Christine Berthou-Ballot
C'est resté dans la mémoire immatérielle.
- Olivier Disarbois
Pour les enfants, c'était le domaine des jeux.
- Marion Watras
Pour celles et ceux qui ont vécu en baraque, les souvenirs se sont aujourd'hui transformés en nostalgie d'une période dont il ne reste que des moments heureux. Pour les autres, le mot « barraque » évoque à lui seul un repère dans l'histoire brestoise, un symbole des dégâts causés par la Seconde Guerre mondiale, une période transitoire qui aura finalement duré près de 30 ans. Rappelons d'abord le contexte. Le siège de Brest, qui s'est achevé le 17 septembre 1944, a laissé la ville en ruine. Pour reloger la population qui a fui les bombardements, des cités entières de maisons préfabriquées sont alors rapidement construites. Christine Berthou-Ballot, chef de projet Ville d'Art et d'Histoire.
- Christine Berthou-Ballot
En janvier 1945, il y a une ordonnance qui prévoit le relogement des sinistrés dans leur commune d'origine, l'édification d'abris provisoires à usage commercial et d'habitation. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il y a eu une ville provisoire, évidemment, pour reloger, mais aussi pour les commerçants, qui étaient comme les autres sinistrés. Et donc, il y a eu une cité en baraques, Place de la Liberté.
- Marion Watras
Des milliers de Brestois répartis dans 28 cités connaissent à ce moment-là la vie en baraque. Au Bouguen, au Bergot, au Polygone ou encore à Kérangoff, comme c'est le cas pour Olivier Disarbois, p résident de l'Association des Amis des Baraques.
- Olivier Disarbois
Ma famille a été réfugiée à partir de 1941 à Plonévez-du-Faou. Quand on est arrivé sur Brest, mes parents ont retrouvé leur logement aux 25 rues de l'église. Mais sur les 4 étages de la maison, il n'y avait que 2 étages qui étaient habitables. Donc toute la famille habitait là. Et on voyait, c'est le grand-père qui faisait ça, il y avait le mur qui s'écartait légèrement des planchers, donc avec une cale, ils mesuraient à chaque fois, ça va s'effondrer, et puis un beau jour, là on était en décembre, tout le pignon de la maison est tombé dans la rue, du coup là il y a eu une chance, personne n'a été blessé, donc c'est là qu'on a été logé à Kérangoff, et la garde champêtre, l'employé municipal, il est venu avec une charrette, un cheval, et il a mis sur la charrette les meubles qu'il avait pu récupérer. Et puis, l'arbre de Noël, parce que c'était pas loin de Noël. Et ça, ça restait gravé.
- Speaker #3
Ailleurs, on a recours aux maisons de bois préfabriquées, qu'on monte en peu de temps et qui s'ajustent par panneaux entiers.
- Marion Watras
Des souvenirs marquants pour l'enfant de 5 ans qu'il était à l'époque. Les photos d'archives qu'il a récoltées au fil des ans pour alimenter de nombreuses expositions le montrent. Les baraques se ressemblaient toutes, avec quand même quelques nuances. Christine Berthou-Ballot.
- Christine Berthou-Ballot
Il y a des baraques américaines et des baraques françaises. Alors, les baraques françaises sont bitumées, c'est des panneaux en bois mais bitumées. Elles sont plus petites que celles américaines et elles sont moins bien équipées aussi, en particulier sur les espaces de toilettes. Et les baraques américaines, elles ont cinq pièces. Donc c'est une cuisine, un séjour, deux chambres. une salle de bain et des toilettes. Ça paraît être un confort et un luxe que les gens n'ont pas forcément eu dans leurs appartements ou leurs maisons avant.
- Marion Watras
L'organisation de la baraque dans laquelle il a grandi, Olivier Dizarbois la voit encore avec précision.
- Olivier Disarbois
L'entrée principale, c'était l'entrée pour les amiraux. Comme ma mère disait, elle était rarement ouverte. Sauf s'il y avait un événement exceptionnel comme un mariage ou des choses comme ça. Là j'ai des photos avec les mariages devant la baraque. C'était, mais c'était, alors c'était ciré. Dans la baraque, chez moi, si je me prends, il ne fallait pas rentrer avec les chaussures, les chaussures restaient dans le petit cagibi. Il y avait les toilettes, les toilettes étaient également dans le cagibi. Pour se laver, il n'y avait qu'un seul robinet, c'était un robinet qui était placé au-dessus d'un évier à côté de la cuisinière. Et qu'est-ce qu'il y avait ? Ah, il y avait une étagère pour le poste de radio, sous ça il y avait un poste de radio. Voilà, donc autrement pour se loger, les parents étaient dans la chambre du bout, avec le plus petit, le dernier qui est né en 44. Au milieu... C'était la chambre des garçons. Enfin, des garçons, il n'y avait pas de filles de toute façon. Trois garçons, donc moi et les deux frères. Et dans la cuisine, parce que la cuisine était dans la troisième pièce, il y avait également un cosy avec le lit du grand-père.
- Marion Watras
Un confort sommaire donc, mais la vie en baraque présentait certains avantages.
- Olivier Disarbois
On connaît tout le monde quand vous sortez de votre maison, votre maison, la baraque, le voisin a la même. La différence, il a peut-être une cravate s'il travaille dans les bureaux, et puis l'autre, il a une salopette. Mais quand ils se retrouvent le samedi, ils vont jouer à la pétanque ensemble, ou ils vont boire un coup, on ne voit plus, il n'y a pas trop de différence.
- Marion Watras
D'ailleurs, Olivier Disarbois est loin d'être le seul à se souvenir des baraques avec émotion.
- Christine Berthou-Ballot
Il y a une sorte de nostalgie et d'attachement à cette... période, pour plusieurs raisons. D'abord, parce que c'est un retour à la vie quasi, je dirais, normale. Il y a un nivellement des classes sociales aussi, là, du coup, tout le monde a la même baraque quasiment que son voisin, finalement. Il y a une grande solidarité qui s'organise. Je pense que quand on était enfant, c'est pareil, il y avait le luxe de pouvoir déambuler, jouer sans trop de surveillance, parce qu'il n'y avait a ussi une circulation automobile moindre qu'aujourd'hui. Et donc ce fameux luxe et confort de la salle de bain, que les gens ne connaissaient pas forcément, alors qui est quand même un confort tout relatif, parce que certaines personnes disent quand même qu'il y avait du chauffage, mais pas comme aujourd'hui on peut le connaître. Et puis il y avait parfois une promiscuité et un voisinage qui n'était pas celui qu'on aurait espéré. On a un peu gommé tous ces aspects-là.
- Marion Watras
Initialement pensée comme une solution de relogement provisoire, les baraques resteront finalement présentes dans le paysage urbain de Brest pendant 30 ans. La dernière baraque ne sera détruite qu'en 1976.
- Christine Berthou-Ballot
La reconstruction, elle, elle s'est... prolongée en parallèle, bien sûr, de cette ville provisoire. Et on va là, du coup, arriver à la construction de ce qu'on a appelé les grands ensembles, c'est-à-dire on va faire Kerourien, on va faire Pontanézen, Bellevue. Au fur et à mesure, les gens qui étaient dans les baraques vont aller dans ces cités. Et certains ou certaines... vont un peu résister et ne pas vouloir aller dans ces logements qui pourtant étaient aussi là, modernes et tout ça. Et donc la fin des baraques est assez triste parce que les derniers qui restent n'ont peut-être pas forcément les moyens d'aller dans ces nouvelles cités. Donc on n'a pas que des bons souvenirs, surtout sur la fin des baraques.
- Marion Watras
Olivier Disarbois et sa famille n'ont pas attendu cette époque pour quitter les baraques. Ils auront vécu à Kérangoff pendant 11 ans.
- Olivier Disarbois
Mes parents sont partis, ils ont construit. Ils avaient un peu d'argent, les frères les ont aidés. Et donc ils ont construit une maison en boulevard René Mouchotte. Alors ma mère m'a dit aussi après qu'elle avait vu la baraque passer devant chez elle. Alors ça m'a paru bizarre au début. Mais effectivement, dans les camions, on transportait, parce que les baraques étaient vendues au domaine, et les gens pouvaient y aller, c'était surtout les agriculteurs qui achetaient les baraques.
- Marion Watras
D'ailleurs, pour les observateurs attentifs, il est encore possible de voir quelques baraques à Brest et dans les alentours. Il ne vous reste plus qu'à ouvrir l'œil, aller regarder du côté de la rue Paul Masson ou dans le quartier du Guelmeur, et même encore plus loin, à Logonna-Daoulas. C'était Brest dans l'oreillette, un podcast de la ville de Brest. Cet épisode vous a plu ? Abonnez-vous !