Speaker #0Aujourd'hui, dans cet épisode de Brume littéraire, on retourne ensemble en 1830. Nous quittons les grandes villes pour rejoindre une petite commune du Jura, nichée au pied des montagnes. A première vue, Verrières ressemble à beaucoup d'autres villages de la France de la Restauration. Les habitants se connaissent tous, les journées sont rythmées par le travail, et ce sont les cloches de l'église qui animent la place du village. Ici, chacun et chacune occupe une place précise dans la société. Les hiérarchies sont claires et rares sont ceux qui imaginent pouvoir un jour en sortir. Les ascensions sociales du temps de Napoléon semblent bien dépassées, on est destiné à rester à sa place. C'est pourtant dans ce décor, en apparence très tranquille, que Stendhal choisit de faire commencer l'un des romans les plus célèbres de toute la littérature française. Son héros s'appelle Julien Sorel, c'est le fils d'un charpentier. Très intelligent, il cherche à se cultiver par tous les moyens, notamment bien sûr les livres, et ce qu'il distingue aussi, c'est une admiration presque sans limite pour Napoléon. Seulement, voilà, Julien est né au mauvais endroit et au mauvais moment. Alors qu'on surveille encore ceux qui vouent un culte à l'empereur déchu, il est, en plus, dans une famille qui ne comprend ni ses ambitions, ni son goût pour les études. Sa vie semble écrite d'avance. Il doit reprendre le métier de son père, rester au service des notables qui transmettent le rôle à leurs enfants, mais c'est sans compter sur l'un des personnages les plus ambitieux de toute la littérature. Julien refuse obstinément d'accepter cette idée, il sent qu'il est né pour une autre vie qui l'attend et qu'il est prêt à rejoindre à n'importe quel prix. A première vue, Le Rouge et le Noir pourrait donc ressembler à un grand roman d'ascension sociale. Et c'est le cas, qu'on soit clair dès le début. Mais vous verrez que plus on avance dans le récit, plus on comprend l'autre ambition de Stendhal. Oui, on va lire les efforts de ce jeune homme qui gravit les échelons d'une société profondément inégalitaire, mais on va aussi s'intéresser à la psychologie des personnages. Julien, dans la focale, va partager ses hésitations, ses contradictions, ses calculs, ses élans sincères, ses erreurs. C'est d'ailleurs pour cette raison. que beaucoup voient aujourd'hui dans Le Rouge et le Noir, l'un des premiers grands romans psychologiques de la littérature française. Le livre paraît en 1830 et porte un sous-titre que l'on oublie souvent, Suspense Chronique de 1830. Ça peut paraître être un détail, mais il a toute son importance. En plus de s'intéresser au destin de Julien, c'est toute une époque que Stendhal met en scène. Une France qui se remet difficilement des bouleversements de la Révolution et de l'Empire, où les rêves de gloire hérités de Napoléon sortent désormais au retour d'une société où la naissance, le nom et la fortune semblent avoir repris tous leurs droits. Le roman trouve aussi son origine dans un fait divers réel, attention, spoiler alert, quelques années auparavant, un jeune précepteur nommé Antoine Berthet avait été condamné à mort après avoir tiré sur son ancienne maîtresse, Madame Michou, en pleine église. Stendhal s'inspire librement de cette affaire, mais sans pour autant la reconstituer fidèlement. Contrairement à Truman Capote, dont nous parlions dans notre précédent épisode, il utilise ce fait divers comme un point de départ pour construire une œuvre profondément romanesque où la psychologie des personnages finit par prendre le pas sur les faits eux-mêmes. On a plutôt... Une trame de fond très réaliste qui nous permet de servir le réel dessin du texte. On y reviendra. Pour l'heure, il est temps de s'installer à Verrières pour rencontrer Julien Sorel. Tout commence avec une petite présentation de Verrières. Un village où tout le monde semble connaître sa place, sauf ce personnage qui va porter tout le roman, Julien Sorel. Au premier regard, rien ne semble pourtant le destiné. à un avenir exceptionnel. C'est le plus jeune fils d'un charpentier, dans une famille où l'on valorise avant tout le travail manuel. Sauf que Julien, lui, préfère les livres. Pendant que son père et ses frères travaillent à la Syrie, on le retrouve souvent à l'écart. Plongé dans ses lectures, il se cache pour pouvoir prolonger son plaisir. Et tout ça suffit déjà à faire de lui une sorte d'étranger au sein de sa propre famille. Son père le méprise pour ça, d'autant plus que Julien est plus frêle. que ses frères et qu'il paraît presque incapable de s'intéresser au monde auquel il est censé appartenir. Mais voilà, il possède une qualité qui va rapidement attirer l'attention, une mémoire exceptionnelle. Il connaît de longs passages de la Bible en latin et a reçu une partie de son instruction auprès de l'abbé Chélan, le curé de Verrières. Cette connaissance des textes de la Bible est une des premières choses qui lui ont été apportées. religieux pourrait laisser penser qu'il rêve d'une carrière dans l'église, mais comme on a pu le voir, la spécialité d'Eustendal dans ce texte, c'est qu'on rentre dans l'esprit de notre personnage, et son héros n'est pas issu de la religion, non, Julien admire Napoléon. Il lit en secret le mémorial de Sainte-Hélène, et voit dans l'empereur bien davantage qu'une grande figure historique. Pour lui, Napoléon représente une époque où un jeune homme né sans fortune et sans grand nom pouvait encore espérer s'élever grâce à son talent et son courage. Alors c'est évidemment une vision largement idéalisée, mais elle structure toute sa manière de regarder le monde et de vouloir interagir avec lui. Notre héros vit dans la nostalgie, il a l'impression d'être né trop tard. L'Empire appartient déjà au passé et la monarchie a retrouvé le pouvoir. Les titres, les fortunes et les réseaux familiaux comptent à nouveau énormément. Julien comprend donc qu'il ne pourra pas suivre exactement la route de son héros et qu'il devra trouver d'autres moyens pour progresser. Voilà qu'apparaît déjà l'un des grands conflits du roman. Il rêve encore du rouge, c'est-à-dire de l'armée et de Napoléon, dans une époque qui semble plutôt lui proposer le noir, de la soutane et de la carrière ecclésiastique. Le rouge et le noir, tiens tiens, voici une première manière d'interpréter ce titre. On en reparlera. Mais retournons à Verrières, où une première occasion de quitter la Syrie se présente. Monsieur Drenal, le maire de Verrières, cherche un précepteur pour ses enfants. Ce choix relève bien sûr de leur éducation, mais aussi du prestige. Dans cette petite bourgeoisie provinciale que Stendhal observe avec beaucoup d'ironie, avoir un précepteur permet surtout de montrer aux autres qu'on peut se permettre d'en avoir un. Et qui de mieux alors que ce jeune homme qui semble maîtriser parfaitement la Bible. Julien entre donc chez les Reynalds et découvre pour la première fois un milieu social qui lui semblait jusque là inaccessible. Il rencontre Monsieur de Reynalds, un homme fier de sa position et extrêmement attentif aux regards que les autres portent sur lui. Mais surtout, il rencontre son épouse, Madame de Reynalds. Elle, qui avait peur de devoir laisser ses enfants à un homme âgé et sévère qui les punirait, elle est surprise de voir ce jeune homme timide, aux antipodes de ce qu'il imaginait. Mais plus le roman avance, plus il se rapproche. Julien, encore novice dans la matière, ne sait jamais très bien comment vivre cette relation naissante. Il interprète sans cesse les gestes les plus simples, comme s'il se trouvait sur un champ de bataille. Un regard devient un signe à déchiffrer, une hésitation ressemble à une défaite, et un geste de séduction peut prendre dans son esprit l'importance d'une victoire militaire. Son idole, Napoléon, semble encore bien impacter sa manière de vivre. de percevoir le monde. Prenons un exemple. Un soir, alors qu'ils sont assis dans le jardin, Julien décide de prendre la main de Madame de Rênal. Un geste simple qui devient une mission qu'on nous décrit pendant plusieurs pages. Il se fixe une heure limite et considère qu'il serait lâche de ne pas agir avant qu'elle ne sonne. Lorsqu'il finit par prendre sa main, son premier sentiment ressemble donc moins à celui d'un amoureux qu'à celui d'un soldat qui vient de réussir une opération. Entre victoire militaire et réel attachement, Stendhal brouille les pistes et Julien se perd dans ses propres sentiments. Du côté de Madame de Renal, son esprit dit non, mais elle tombe tout de même amoureuse avec beaucoup moins de calcul et découvre auprès de lui des sentiments qu'elle n'avait encore jamais connus. A travers cet exemple, vous commencez aussi à voir comment Stendhal construit son roman. On raconte l'histoire de ce jeune précepteur, mais surtout, on suit ce qui se passe dans son esprit. Ses doutes, ses calculs, ses hésitations sont aussi importantes que les actions même. Le personnage est contradictoire et c'est le but. Maintenant, pour toutes celles et ceux qui habitent dans un village, vous le savez, une relation comme celle-ci reste rarement secrète. Les soupçons commencent à circuler, une lettre anonyme finit par parvenir à M. de Reynal et le véritable danger devient donc alors autant le scandale que l'infidélité elle-même. D'autant plus pour un homme qui tient autant à son image. La solution qui s'impose est donc d'éloigner Julien. Monsieur de Rênal accepte qu'on l'envoie au séminaire de Besançon, ce qui permet au passage d'étouffer les rumeurs et de préserver les apparences. Le jeune homme laisse ainsi derrière lui Madame de Rênal, et ce qui aura probablement été son premier amour véritable. Il y a du regret, mais à ce moment du récit, il continue encore à regarder vers l'avant. Le départ est moins une fin qu'une nouvelle étape. En vise plus grande, après Verrières, il rejoint le séminaire de Besançon. L'intelligence et l'ambition, il les a, mais ce qu'il va surtout y apprendre, c'est à dissimuler ses pensées et ses intentions. Le séminaire de Besançon représente pour Julien une première désillusion assez brutale parce qu'il y arrive en pensant que son intelligence et sa maîtrise du latin vont naturellement lui permettre de se distinguer. Or, il découvre très vite un univers où ses qualités ne suffisent absolument pas. Les autres séminaristes se méfient de lui, le trouvent trop cultivé, trop différent. Et Julien comprend qu'il est une nouvelle fois entré dans un monde dont il ne maîtrise pas les règles. Fini l'étude des textes, il se concentre sur lui-même. et sur son comportement. Au séminaire, il découvre qu'on observe tout le non-verbal. La manière de manger, de parler, de baisser les yeux, chaque signe d'indépendance intellectuelle peut devenir suspect. Comme toutes les étapes que traverse notre héros, celle-ci a une importance dans son apprentissage. Il comprend quelque chose que nous avions déjà vu chez les Rénals, on ne peut pas avancer qu'avec son mérite. Il faut surtout comprendre quel personnage on doit incarner pour être accepté par notre environnement. Heureusement pour lui, il retrouve à chaque étape de son ascension un allié qui le prend sous son aile. A Besançon, c'est l'abbé Pirard, un homme sévère, mais beaucoup plus honnête que nombre de ceux qui l'entourent. Après quelques temps, Pirard finit par quitter le séminaire à la suite de conflits internes, mais il recommande son protégé au marquis de la Môle, un aristocrate parisien qui cherche justement un secrétaire. Et hop ! Nous voilà dans un nouveau décor qui signe encore une nouvelle étape de Besançon, on arrive à Paris. Cette fois, c'est un hôtel particulier qui nous ouvre ses portes, bienvenue dans l'aristocratie qu'il n'avait jusqu'alors que pu imaginer grâce à ses livres. C'est encore un nouveau monde, derrière semble presque ridicule à côté. Ici, on a des conversations qui semblent plus raffinées, tout comme les vêtements, les manières, les références. la politique, bref, tous ces langages à apprendre et à maîtriser au plus vite. Mais heureusement, c'est aussi ça, le talent de Julien. Ça ne dure jamais bien longtemps avant qu'il apprenne toutes ces règles. Le marquis de la Môle remarque son intelligence et commence progressivement à lui accorder sa confiance. Les tâches déléguées deviennent de plus en plus importantes. Julien rédige ses lettres, gère certaines affaires, accompagne les conversations politiques. Il apprend. à se tenir dans les salons, à gérer les humiliations. Bref, pour quelqu'un qui rêvait encore quelques années auparavant au milieu de la scierie familiale, l'ascension est considérable. Sauf qu'encore une fois, ses origines le rattrapent. On peut apprendre et acquérir ce que l'on veut, on ne peut pas se débarrasser de notre passé. Autour de lui, on le lui fait ressentir. Il n'est pas et ne sera jamais un aristocrate. Et c'est dans cet univers-là. qu'apparaît Mathilde de la Môle. Elle est la fille du marquis et je crois qu'on peut dire que c'est l'opposé total de Madame de Rênal. Ce vrai tant pour le physique que pour la nature de leurs relations. Alors qu'à Verrières tout s'était construit lentement, à travers les doutes, une certaine forme de douceur, à Paris, c'est l'opposé. Mathilde est elle-même fascinée par tout ce qui échappe à l'ordinaire. Elle s'ennuie parmi les jeunes aristocrates qui l'entourent Rêve d'existence héroïque, de passion dangereuse, de personnages capables de rompre avec les convictions de leur milieu. Julien l'intrigue précisément parce qu'il ne lui ressemble pas et qu'il n'a aucune origine aristocratique. On se débarrasse du superflu, pas de nom, pas de fortune, mais une ambition sans limite qui est inexistante chez les jeunes hommes de son entourage. Julien est lui aussi fasciné par Mathilde car elle est de cette aristocratie. dont il rêve depuis le début du texte. L'ascension est plus simple s'il la séduit. Alors ça va très vite, mais ça se transforme en véritable duel. En bras de fer constant. Il s'attire, puis se repousse. Mathilde se rapproche de lui avant de craindre d'avoir procédé à un homme socialement inférieur. Julien, blessé dans son orgueil, cherche alors à reprendre le dessus. Chacun observe les réactions de l'autre, calcule ce qu'il doit montrer ou dissimuler. C'est un véritable rapport de force. Julien applique tout ce qu'il a appris de Verrières à Paris en passant par Besançon, mais pas sûr que ça ne le rende plus heureux. Le vice va de plus en plus loin. À un moment où Julien pense avoir perdu Mathilde, il suit les conseils de la police. d'un aristocrate étranger, afin de s'intéresser à une autre femme, afin de provoquer sa jalousie. La stratégie fonctionne, Mathilde revient vers lui, convaincue qu'elle risque désormais de le perdre. On est dans l'artificiel le plus pur, et c'est le but, l'amour se confond chez eux avec l'orgueil. Et de tous ces jeux vient alors un point de bascule, Mathilde, ton bon sainte. Et une affaire qui ne concernait que... devient une affaire familiale et même politique. Attil annonça à son père vouloir épouser Julien, ce qui scandalise le marquis. Mais il n'a pas d'autre choix que de rendre l'union possible. Il va falloir tricher un peu. Pour éviter de perdre la face, il procure à Julien une identité plus prestigieuse, lui ouvre une carrière militaire, ce qui permet d'entrevoir ce qui aurait semblé complètement impossible quelques années auparavant. Pendant un instant, Julien... semble avoir gagné. Tout ce qu'il imaginait, lui, fils de charpentier, lorsqu'il lisait Napoléon en secret, paraît enfin accessible. Il a un nom, une carrière, une position sociale, tout lui ouvre grand les bras. Mais le passé finit toujours par nous rattraper. Avant d'accepter définitivement le mariage, le marquis de la Môle reçoit une lettre signée par Madame de Rênal. C'est son confesseur qui l'a poussé à le faire. Madame Dorenal écrit donc une lettre de dénonciation contre Julien Sorel. Elle l'y décrit comme un aventurier sans scrupule et un séducteur ambitieux qui cherche à s'élever socialement en manipulant les femmes de la haute société. Pour le marquis, cette lettre confirme immédiatement ses pires craintes. Ces quelques lignes suffisent à détruire ce que notre jeune héros avait mis tant de temps à construire. Plus de mariage, plus de carrière, tout est terminé. Pour une fois. Il ne calcule plus. Il quitte Paris, retourne directement à Verrières et se rend dans l'église où Madame de Rênal assiste à la messe. Et dans sa poche, il a un pistolet. Julien est face à l'église. Il entre, repère immédiatement Madame de Rênal et sans attendre, il sort son pistolet et lui tire dessus. A deux reprises. Dans un geste qui surprend d'autant plus qu'il vient d'un personnage qui jusque là... avait passé son temps à réfléchir, à calculer et à anticiper chacune de ses actions. Pour une fois, Julien ne prépare rien. Il agit sous le coup de la colère, comme si toute cette maîtrise de lui-même qu'il avait construite dans tout le roman s'effondrait en quelques secondes. Tout comme ses ambitions sociales d'ailleurs. Madame de Reynal est blessée, mais elle survit et Julien est arrêté presque immédiatement. A partir de là, le livre change complètement de rythme. L'ascension sociale est clairement... terminée, les salons parisiens semblent lointains et Stendhal enferme son personnage dans une cellule où il n'a soudainement plus rien à conquérir. Et là, Julien est un homme complètement différent. Lorsqu'il apprend que Madame de Rênal est encore en vie, il est envahi par le soulagement, mais surtout par le remords. Elle vient le voir en prison, cherche à lui pardonner et pour la première fois peut-être, leur relation semble débarrassée de tout ce qu'il avait compliqué depuis verrière. Julien n'a plus rien à obtenir d'elle, plus rien à prouver non plus. Et il comprend enfin que ce qu'il ressentait pour elle était probablement beaucoup plus sincère qu'il ne voulait se l'avouer. Pendant ce temps, Mathilde, elle, refuse complètement d'abandonner. Elle mobilise ses relations, cherche des soutiens, tente d'obtenir une grâce et continue à vivre leur histoire comme un destin exceptionnel qu'il faudrait encore sauver. Mais Julien commence déjà à se détacher de tout cela. Le titre, la carrière, le mariage... L'entrée dans l'aristocratie, tout ce qui lui semblait si important quelques semaines auparavant, a perdu son sens. Vient alors la dernière étape du texte, le procès, pendant lequel Madame de Rênal demande à ce qu'on lui pardonne. Mais lorsqu'il prend la parole devant ses juges, il n'a aucune intention de les séduire par l'éloquence. Il élargit son procès pour le transformer en accusation contre la société qui le condamne. Il explique qu'on ne juge pas. pas seulement un homme coupable de tentative de meurtre, mais aussi et surtout un fils de charpentier, qui a voulu s'élever au-dessus de la condition dans laquelle il était né. Et que l'on partage ou non cette lecture, elle résume assez bien tout son parcours. Celui d'un jeune homme qui a passé le roman à essayer d'entrer dans un monde qu'il ne l'a jamais complètement considéré comme l'un des siens. La sentence tombe, il est condamné à mort. Mais contrairement à ce qu'on pourrait attendre, les derniers chapitres sont étrangement apaisés. Julien retrouve Madame de Rênal dans une certaine sérénité, puis arrive son exécution. Et voilà. Même après la mort, Mathilde continue à donner à leur histoire cette dimension presque légendaire qui l'avait toujours fascinée. Elle accompagne le cortège funèbre jusqu'à la grotte choisie par Julien pour sa sépulture, le tout en portant sa tête sur ses genoux. Puis, elle tient à l'ensevelir elle-même. C'est une image très théâtrale, presque médiévale, parfaitement fidèle. à cette jeune femme qui avait toujours rêvé de passions capables de rivaliser avec celles des grandes histoires du passé. Madame de Rênal, elle, offre une fin beaucoup plus simple. Elle avait promis à Julien de continuer à vivre pour ses enfants et elle tient cette promesse. Mais trois jours après son exécution, elle meurt à son tour en les embrassant. Une fois le rouge et le noir refermés, ce qui reste le plus longtemps en tête, c'est pas forcément l'intrigue elle-même, mais Julien Sorel. C'est devenu l'un des personnages les plus connus de toute la littérature et vous avez peut-être déjà saisi pourquoi. En réalité, c'est pas un personnage sympathique. Il ment, il calcule, il se compare constamment aux autres qu'il voit comme des ennemis qui doivent être vaincus. Il est très égoïste, il ramène tout à lui et à sa propre réussite et pourtant, il reste extrêmement vivant. Notamment... par ses incohérences. Julien est constamment partagé entre plusieurs désirs qui ne vont pas toujours dans la même direction. Il veut réussir, sortir de sa condition, être reconnu pour son intelligence et entrer dans un monde qui lui semblait inaccessible. Mais en même temps, il veut être aimé, admiré et d'une certaine manière rester fidèle à l'image qu'il se fait de lui-même. Toute la difficulté vient du fait que ses aspirations se mélangent sans cesse. Avec Madame de Rênal, Il croit d'abord devoir séduire parce que cela correspond au rôle du jeune homme ambitieux qu'il essaye d'incarner, avant de découvrir que ses sentiments sont devenus sincères. Avec Mathilde, la relation est encore plus complexe, parce que l'amour se confond presque entièrement avec l'orgueil, le désir de dominer l'autre et la peur de perdre la face. C'est là que Stendhal réussit à être extrêmement moderne, et c'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles on lit le livre encore aujourd'hui. Julien est un personnage... complexe et incohérent comme nous le sommes tous. Il n'a pas qu'une seule motivation, ne comprend pas toujours pourquoi il agit comme il le fait et parfois il prend une décision avec assurance avant de la regretter quelques minutes plus tard. Bref, ce mouvement permanent et ses hésitations incessantes donnent au personnage une densité rare. Il est une conscience en mouvement avec de nombreuses zones d'ombre. Mais cette psychologie... ne peut pas être séparé du contexte social dans lequel Julien évolue. Si son ambition est si forte, c'est aussi parce qu'il grandit dans une époque où l'ascension sociale semble inimaginable et impossible. Napoléon est déjà mort lorsque le roman paraît, mais son souvenir reste extrêmement présent dans l'esprit de Julien et dans celui de nombreux de ses contemporains, qui voient encore en lui la preuve qu'un homme sans grand nom pouvait autrefois s'élever par son mérite. Cette vision... est bien sûr largement idéalisée, mais elle structure toute sa manière de penser. Julien continue de rêver comme si le monde napoléonien existait encore, alors que la société de la restauration fonctionne selon des règles beaucoup plus fermées. C'est cette contradiction historique qui donne au roman une grande partie de sa force. A Verrières, Julien comprend que le pouvoir appartient à ceux qui possèdent déjà de l'argent et une réputation. Au séminaire, il découvre que c'est la même chose à l'église. où les stratégies des différents séminaristes montrent que le monde sacré n'échappe pas aux ambitions. A Paris, enfin, il pénètre dans l'aristocratie et réalise que même lorsqu'il croit avoir réussi à se faire accepter, il reste et restera toujours un étranger dont la naissance reste un obstacle qui peut le faire chuter à tout moment. A travers ce parcours individuel ambitieux, Stendhal observe toute une société qui proclame parfois le mérite tout en continuant à fonctionner selon les privilèges et les réseaux. Cette généralisation du cas individuel atteint son apogée à la fin du livre, dans le discours de Julien lors de son procès. Alors que c'est lui qu'on accuse du crime, il va mettre en accusation le monde qui l'entoure. Il affirme que ce pour quoi on l'a condamné, c'est plutôt son ambition que le crime qu'il a effectivement commis. Cette lecture est évidemment celle... de Julien, avec toute la part d'orgueil et de lucidité qu'elle contient, mais elle résume bien cette idée que son histoire individuelle est réelle. révélatrice d'un système social beaucoup plus vaste. Et on en arrive à un autre point, qui est tout aussi essentiel. Le Rouge et le Noir est souvent considéré comme l'un des premiers grands textes fondateurs du roman psychologique. Bien plus que de s'intéresser aux événements, Stendhal veut décrire la manière dont ils sont vécus de l'intérieur. Et il y a vraiment de tout dans ce livre. Une humiliation, une jalousie, un doute, un changement soudain d'émotion, tout cela... peut prendre autant d'importance qu'un événement spectaculaire. Le narrateur intervient parfois pour prendre un peu de distance ou pour commenter légèrement ce que fait Julien, mais il nous permet surtout d'entrer constamment dans ses raisonnements et de suivre la manière dont une pensée en entraîne une autre. Et ce qui est remarquable, c'est que cette exploration intérieure reste très fluide. On ne sort jamais vraiment de l'histoire pour entrer dans une démonstration psychologique. Les pensées de Julien apparaissent... dans l'action, au moment même où les événements se déroulent. C'est notamment le cas quand il hésite à prendre la main de Madame de Rênal lorsqu'il interprète le regard de Mathilde, ou encore lorsqu'il essaie de comprendre ce que les autres pensent de lui, ou qu'il se retrouve seul en prison. Stendhal montre ainsi que la véritable action du roman se déroule autant dans l'esprit de son personnage que dans le monde extérieur. Et selon moi, c'est bien pour ça qu'on apprécie encore tant Julien Sorel, malgré ses caprices ou ses actions. qu'on n'arrive pas totalement à comprendre. Son contexte social est évidemment différent du nôtre, mais ses pensées profondes, ses sentiments, que ce soit l'amour, le doute, les stress ressentis, la joie, la fierté, etc. Bien tout ça, on le ressent encore maintenant, dans notre quotidien. Ses sentiments et ses pensées sont universels et elles traversent le temps. Au fond, Le Rouge et le Noir raconte bien l'ascension d'un jeune homme. qui refuse la place que sa naissance lui a assignée. Julien part de Verrières avec l'ambition de s'élever et de se distinguer, de conquérir des mondes qui lui semblaient interdits, et pendant une grande partie du roman, on le voit effectivement progresser. Il entre chez les Rénales, passe par le séminaire, arrive à Paris, gagne la confiance du marquis de la Môle, et finit même par entrevoir une carrière et un mariage qui auraient pu définitivement faire changer sa condition. Mais ce parcours n'est jamais seulement celui d'une réussite sociale. Parce qu'à mesure que Julien monte, il se construit aussi un personnage. Il apprend à dissimuler ce qu'il pense, à contrôler ce qu'il montre, à anticiper le regard des autres, jusqu'au moment où cette stratégie devient presque impossible à distinguer de sa propre personnalité. Et ce qui est fort dans ce texte, c'est qu'on vit le tout aux premières loges. Ensuite, ses pensées et toute la complexité, non pas seulement des actions à accomplir pour parvenir, mais aussi les dilemmes moraux et les contradictions. qui nous accompagne sur notre route. Et puis, il reste le titre. Le rouge et le noir. Qu'on peut voir comme le symbole du dilemme tragique du héros. Ce n'est pas le rouge ou le noir, mais bien le rouge et le noir. L'une des interprétations les plus célèbres est la suivante. Julien est face à ses ambitions de grandeur sous la restauration. Le rouge représente l'armée et la gloire militaire façon Napoléon, un rêve désormais inaccessible pour le jeune homme. Le noir... incarnerait la soutane de l'église, la seule voie hypocrite qui lui reste pour s'élever socialement. C'est l'opposition entre la passion et le calcul qui mènera le protagoniste à sa perte. Une autre vision que nous pouvons également voir, le rouge et le noir, c'est cette scène pendant laquelle il est dans l'église et tire sur Madame de Rênal. Un lieu de religion, le noir s'allie par une arme, le rouge. Il y aurait encore tant de choses à dire sur ce livre, mais il n'y a pas mieux. que de le lire. Si vous avez aimé Belle Amie de Montpassant ou encore Les Illusions perdues de Balzac, alors là, vous trouverez votre bonheur. Merci d'avoir écouté cet épisode de Brume littéraire. Si ce voyage vous a plu, vous pouvez soutenir le podcast en vous abonnant et en laissant une note 5 étoiles sur Spotify ou Apple Podcast. C'est un petit geste qui aide énormément le podcast à être découvert par de nouveaux auditeurs et de nouvelles auditrices. Vous pouvez également partager cet épisode autour de vous Vous me retrouvez sur Instagram, LucVinch, où je publie régulièrement des recommandations de lecture, des analyses et d'autres contenus autour de la littérature. Je vous remercie de votre écoute et je vous retrouve bientôt pour un nouveau voyage dans une grande œuvre de la littérature.