- Bryan Umana
Nexthink, c'est en 2004 et ça a mis près de 17 ans pour devenir une licorne. Avec le recul et ton rôle aujourd'hui de mentor et de toute cette partie-là, on va en parler, comment est-ce que tu distingues une entreprise qui doit persévérer encore un peu d'une entreprise qui doit remettre fondamentalement en question son produit ou son marché ? Parce que j'en ai déjà parlé dans le podcast de la persévérance et quand est-ce qu'on s'arrête. Et j'en ai parlé, ça me fait penser à, peut-être tu le connais, Sacha Laboure, ça dit quelque chose, de Cloudbees. C'est la seule licorne qu'on a de Châtel. Sacha est passé sur le podcast aussi. Et puis j'en ai parlé avec Olivier Dinatalé qui est le boss de General Media. Tu sais, c'est ceux qui font passeport gourmand, passeport loisir, etc. Et puis... En fait, la persévérance qui frôle un peu la bêtise aussi. Tu vois ce truc de... Tu sais, moi j'ai l'image du mineur, mineur donc de mine. T'as deux mineurs qui creusent l'un à côté de l'autre. T'en as un qui s'arrête à un mètre et il trouve quelques, je sais pas moi, quelques pépites. d'or mais vraiment pas gros chose mais il est heureux parce qu'il a trouvé ça et l'autre il en est déjà à 5 mètres, il a rien trouvé mais on voit que s'il creusait encore 1 mètre, il trouve un rocher d'or mais il s'arrête là, parce qu'il voit que son ami qui a creusé 50 cm il a déjà trouvé quelque chose donc toi avec toutes ces années, maintenant depuis 2019 tu coaches, tu montes or tu es rôle modèle etc et ça fait un peu plus de temps. Qu'est-ce que t'en penses ? Comment est-ce qu'on distingue cette partie-là ?
- Vincent Bieri
Je comprends bien la question. Alors, évidemment, il n'y a pas une réponse, il n'y a pas une formule, ou un métrique à regarder, ce serait trop simple quelque part. Je pense qu'il faut différencier. Il y a quand même des choses... Déjà, souvent, on dit « Don't run out of cash » , parce que c'est ça. Enfin voilà, plus de cash, ça tue ta boîte, ce qui est in fine vrai. Mais parce qu'à la fin, c'est ça qui fait qu'une boîte s'arrête, qu'elle est en faillite. C'est rare qu'elle ait des millions en banque.
- Bryan Umana
C'est clair.
- Vincent Bieri
Voilà. Donc... Mais ce n'est pas la raison. On est arrivé là pour d'autres... Enfin, il y a autre chose. Et souvent, c'était même pour nous, je disais, ce qu'il faut faire attention, c'est avant d'être out of cash, on est out of energy. C'est-à-dire qu'on n'a plus le... Voilà. Et là, on manque d'énergie, on ne rebondit pas, on est comme ton mineur. Même s'il voit qu'il y a le truc, il va dire, ouais, mais il y a trois jours, j'avais aussi cru que, puis en fait, il n'y avait rien. En fait, si tout à coup, tu n'as plus l'énergie, tu n'y crois plus, je pense qu'il faut vraiment se poser. Ça, c'est un indicateur quand même, parce que peu importe, finalement, le reste. je pense que là, c'est... Enfin, tu veux faire quoi ? C'est comme ça. Et ça, quand il y est, je pense que c'est un peu tard pour se remobiliser. Parce que souvent, en plus, on est dans la difficulté, il faudrait redoubler l'effort. Puis c'est un peu contagieux, cette histoire. Comme la passion du début va contaminer les autres, là, il dit, purée... Voilà. Donc, ce qu'il faut, là, c'est anticiper. C'est vraiment se dire, OK, je suis pas... Je suis parti, il faut tout doubler en fait. Nous, à 10 ans de Nexthink, on a utilisé deux fois plus de pognon que prévu du business plan initial. On a mis deux fois plus de temps pour arriver à deux fois moins de revenus que prévu. Il faut se dire ça. Mais ce qu'il faut, c'est que ça monte. Parce que si ça a pris du temps, c'est exactement ça. Alors avec un peu de 3 down, 2008... des années un peu moins top, mais quelque part, on était en progrès. Peut-être pas assez rapide, où tout le monde aimerait aller plus vite, mais si tu fais un peu mieux l'année d'après que l'année d'avant, à un moment, tu seras beaucoup plus... Ça ira beaucoup mieux. Donc déjà ça, il ne faut pas se démoraliser, parce que... Voilà, tu n'as pas atteint l'objectif donné. Enfin, je pense que ça, c'est important aussi dans la manière de déléguer, enfin, de manager, on va dire, plutôt, ça n'a rien à voir avec déléguer, d'ailleurs, ou distribuer, mais je pense que le plus important, c'est quand même le trend. Parce que si on n'est que sur des objectifs, on va dire, binaires, 100%, ou alors en dessous, ou alors en-dessus, Là, c'est le meilleur moyen de perdre son énergie. Parce qu'on se dit, purée, j'ai travaillé comme un acharné, je suis à 80% des objectifs, on me dit qu'on n'est pas assez performant. Très vite, on va dire, non mais c'est pas possible, je ne peux pas faire plus. Par contre, 80% des objectifs, c'est peut-être déjà, on a peut-être fait 30% de croissance. Donc voilà, il faut aussi, bien sûr qu'il faut avoir des chiffres et des KPIs, mais Je pense qu'il faut bien les combiner avec des tendances, parce que, surtout au début, on sait qu'il va se passer un changement, une transition dans le marché, qu'il y a une vague qui est en train de se créer, qu'on va vouloir surfer, mais la date exacte, je ne peux pas la donner. Puis ça peut être cette année ou dans trois ans, ou même dans cinq. Donc, si je veux tenir ce temps, moi, en tant qu'entrepreneur, l'équipe, les investisseurs, enfin tout le monde, il faut... Bien qu'on comprenne dans quoi on évolue. Et si on se met que des objectifs, un peu, t'as réussi, t'as loupé, ça va aller très vite, puis les gens vont se démoraliser. Donc ça, c'est important, à mon avis, de voir les choses de cette manière-là. Maintenant, si j'ai encore l'énergie, parce que ça, c'est l'autre chose, je peux être super, voilà, tout va bien, j'ai pas de soucis de ce côté-là. Peut-être un mois avant, donc il y a cette gestion-là, et puis deux, c'est, comme ça va durer long, ça ne sert à rien de partir au sprint. Enfin, ce que je veux dire par là, c'est qu'évidemment, il ne faut pas non plus se dire « Ah, mais je travaille à mi-temps, ce serait bien, hein ? » Mais il faut savoir que ça... Tout ce qu'on fait, il faut se dire « Est-ce que cette journée que j'ai faite, est-ce que je vais être capable de la refaire, voilà, plusieurs fois de suite ? » Si la réponse est non... Il faut se dire, attends, il faut que je descende un peu le curseur, il faut que je récupère, il faut que je prenne un peu du temps. Enfin, ça c'est hyper important parce que comment tu fais 10 ans un truc, si à la fin, tu peux pas, si chaque fin de journée t'es mort, après deux mois, c'est impossible.
- Bryan Umana
Ça tu le faisais ? Vous le faisiez ?
- Vincent Bieri
Ouais, sinon on n'aurait pas pu.
- Bryan Umana
Ouais, ok.
- Vincent Bieri
Consciemment ou non, j'en sais rien, mais ce que je veux dire c'est que... Déjà t'as deux, trois, il faut que t'aies deux, trois échappatoires aussi. Après chacun un peu différent mais je connais peu de gens qui ont aucun environnement externe à leur boulot ou à leur boîte pour faire un peu le lavage, un peu de tout pour revenir. Encore plus fort qu'avant, c'est un peu comme un entraînement en sport. Ce n'est pas entraîne-toi toutes les semaines un peu plus pendant 4 ans, puis après tu vas au JO. C'est clair. D'accord ? Il y a des moments où... C'est des cycles. Le repos te fait augmenter ton potentiel. Parce que tu fais des charges, tu arrives fatigué, tu te reposes une semaine, repos actif. Puis après, tu devrais te retrouver plus fort qu'à la fin de la période difficile. Donc ça en fait partie, c'est la même chose dans l'entreprise. Donc si tu ne fais pas ça, tu ne vas jamais y arriver. Ou alors tu as un tel bol que ton truc décolle tellement vite, je n'en sais rien, mais ça arrive, mais c'est rare. Il ne faut pas parier sur le cas extrême, parce qu'on te dit, ah ouais, mais tu as vu, telle boîte, en trois mois, ils étaient à un million de RR, ouais, ok, mais combien d'autres ont fait ça ? Ah ben, je n'ai pas d'autres exemples. c'est ça 99 étaient encore à zéro, puis oui, une à 1 million, puis une à 500 000, mais voilà, c'est un peu ça. C'est la vérité. Si ça t'arrive, tant mieux, mais t'as beaucoup de chance que ça t'arrive pas. T'as énormément de chance que ça soit plus dur que prévu, et puis il faut parier là-dessus. Donc garder cette énergie pour toi, pour les autres, c'est hyper important. Donc aussi, veillez les uns sur les autres, comme dans une équipe de sport. Tu pars tout seul, c'est rien. Peut-être un moment, à peu près. Puis après, tu as l'autre point, c'est... Il y a ces fameux pivots, ils ont pivoté, machin. Ça, c'est vrai que c'est une question difficile. Parce que si je suis prêt, est-ce que je dois continuer à insister sur la trajectoire dans laquelle je suis ? Ça ne marche pas, mais bon, comme tu dis, peut-être que je fais encore un pas de plus, puis là, tout va mieux. Où est-ce que je dois m'orienter ? Alors ça, la question, on l'a eu nous-mêmes plein de fois. je l'ai... maintes fois, plutôt dans des scale-up. Parce que... Alors, évidemment, c'est encore pire dans une scale-up, parce que c'est pas qu'il n'y a rien qui va. Mais c'est plutôt... Ouais, mais il y a un autre truc. Le problème dans le pivot, c'est rarement de pivoter. C'est d'abandonner. Donc, moi, je pense que quand c'est plus dur, quand c'est trop dur, quand ça ne marche pas, il faut faire moins, mais plus focus. Il faut appuyer plus fort, mais sur un périmètre plus petit. On a plutôt tendance à dire, ah, mais encore ça, donc je peux tenter ma chance là, parce que ça va aller peut-être plus vite. Mais en même temps, je ne lâche pas l'autre truc. Et ça, c'est hyper dur. En général, ça ne marche pas. C'est vrai. Mais ça, c'est hyper dur à faire parce que, nous, on l'a fait. Au début de Nexthink, cette histoire d'IA sur les réseaux, les monitoring, les applications et tout, on l'a orienté sur la sécurité informatique, cybersécurité, ce genre de choses. La techno peut faire ça très bien. Et puis, ce n'est même pas nous qui avons dit, tiens, on pourrait faire l'expérience utilisateur. C'est les clients, petit à petit. Eux non plus n'ont pas dit, ah, mais il faut faire la digital experience des employés, comme ce qui s'appelle aujourd'hui, maintenant, chez Gartner et tout ça. Ils ont dit, ah non, mais nous, on utilise plutôt au niveau opérationnel IT, gestion des assets, gestion des... enfin, truc un peu... service management. Bon, pourquoi pas, oui, parce que comme ça j'entends réel, si un gars a un problème, je peux voir, il utilise telle version, machin, bon. Du coup, on a commencé à voir, ok, la sécurité qui voit si c'est conforme, s'il y a des virus, s'il y a des malversations sur des applications, je sais pas quoi, et les gens qui opèrent les services informatiques pour que ça soit up and running, on va dire. Et puis, voilà, c'est cool, il y a les deux. Et puis après, on a même trois trucs, parce qu'après, il y avait encore je ne sais pas quoi. Puis on commence à avoir l'effet couteau suisse. C'est exactement ça. On diversifie en se disant, c'est beaucoup mieux. En plus, je vais voir un client, si le responsable IT service, il n'est pas trop partant. Peut-être que celui de la sécurité, oui. Puis peut-être je ne sais pas qui. Mais à la fin, on est complètement dilué. Puis en fait, c'est pire. C'est pire pour convaincre, c'est pire pour les budgets. À un moment donné, on a dû faire un choix. Parce que quelque part, on l'avait fait, mais en fait, un peu mou, comme j'appelle ça. C'est, ouais, on fait ça, oui, oui, on va faire l'expérience utilisateur. Mais, il y a toujours ce mais. Ouais, mais on ne va pas lâcher les clients. Ouais, mais on ne va pas arrêter de développer ça. Ouais, mais on va... Puis un jour, on a fait un peu plus radical, on va dire. Et puis, heureusement qu'on l'a fait. On aurait peut-être pu le faire aussi dans la sécurité, et puis ça aurait peut-être marché, peut-être pas, on ne sait rien. Mais après, on a un peu pesé le pour et le contre des différentes options. On a dit, maintenant, on se focalise. On fait moins, mais on fait plus fort. Et c'est comme ça qu'on a pu, je pense, vraiment avancer. Mais c'est clair que là, ce n'est pas évident, parce que nous, on avait au moins un truc qui marchait, on va dire. Mais si ça ne marche pas, c'est vrai que... Là, ce qu'il faut, c'est... Bon, il faut... Après, c'est assez personnel. C'est une question de conviction, si je pense. Tu peux regarder... Parce qu'à la fin, tu peux trouver 10 bonnes raisons pour faire ça, ou A ou B, ou 10 mauvaises raisons. Tu pourras toujours les lister. Donc, tu as le biais de confirmation qui va s'appliquer hyper vite. Si à la fin, souvent ce que je dis aux fondateurs, c'est si vous êtes convaincu, si ça c'est votre truc, il faut faire ça. Peu importe ce que dit... De toute façon, vous n'aurez pas la flamme pour faire l'autre truc. Pour moi, c'est une évidence. Si c'est un peu le truc Herculon, être le frein à main, il ne faut pas y aller. Parce que d'autres le feront. Si c'est une bonne idée, il y en aura d'autres qui vont le faire plus vite mieux. Mais si on y est prêt, c'est clair qu'il faut de temps en temps considérer des alternatives. Je pense que c'est important. Mais surtout, avant de faire ça, il faut se dire à quoi je fais face. Est-ce que je fais face à ma propre limite ? On va dire du mineur qui n'a plus de force et puis c'est moi qui n'avance plus. Et puis le marché part sans moi. Ou alors, est-ce qu'on est allé au bout du bout et puis là, ça arrive souvent. Donc là, il faut pivoter.
- Bryan Umana
Pas de marqué de fil. Voilà,
- Vincent Bieri
ça arrive. Trop tôt, trop tard. Ou finalement jamais, parce qu'il y a des choses. Et puis, est-ce qu'on a identifié, est-ce qu'on sent ailleurs quelque chose ? Est-ce qu'on y va tout de suite ? Est-ce qu'on valide encore un peu ? C'est comme ça qu'il faut fonctionner. Mais évidemment, il n'y a pas une réponse comme ça pour tout le monde. Mais c'est des questions à se poser, c'est hyper important. Et puis il faut le faire avec le plus... Ce n'est pas évident, mais émotionnellement, il faut essayer de se détacher. Parce qu'au moment où ça se pose, la question, il y a toujours le côté « Ouais, mais regarde tout ce que j'ai fait là-dedans » . J'ai mis tel effort, enfin on, on n'est jamais seul, j'ai pas envie de le mettre de côté au frigo, au congélateur ou à la poubelle. Voilà, c'est ça le truc le plus dur. Parce que sinon, si je pivote sans être prêt à lâcher, je me rajoute. Et puis après, t'as déjà du mal à finir tes journées, ça va être pire.
- Bryan Umana
C'est clair.
- Vincent Bieri
Donc, il faut vraiment se poser cette question.
- Bryan Umana
Merci d'avoir écouté cet extrait. Et s'il t'a plu, n'hésite pas à aller regarder ou écouter l'épisode entier. D'ailleurs, n'hésite pas à partager le podcast autour de toi. Ciao, ciao !