- Speaker #0
Quand nos territoires ont été pensés, le changement climatique n'était pas une préoccupation. Alors on a construit dans le lit des rivières, on a avancé sur la mer, on a densifié sans se soucier de la nature. Aujourd'hui, il est temps de s'adapter. Ce que l'eau déplace, c'est notre podcast pour vous en parler.
- Speaker #1
Si on veut s'adapter au changement climatique changement, c'est quoi la priorité ?
- Speaker #2
Comment aujourd'hui rendre notre territoire plus résilient ?
- Speaker #3
Le risque, en fait, ne s'est jamais produit, c'est-à-dire la conjonction de l'aléa confrontée à la présence des enjeux. Mémoire du risque qui est finalement inexistante.
- Speaker #2
C'est le fait que les gens savent et ne font pas.
- Speaker #0
Nous sommes cinq étudiants de master à l'école urbaine de Sciences Po, et pendant un an avec l'Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts et Consignations, nous avons travaillé sur le sujet de la désurbanisation comme adaptation au changement climatique. Nous sommes allés voir les territoires à côté de chez nous. qui sont de plus en plus exposés aux risques d'inondations et qui décident de retirer les habitations, de les déplacer, de se repenser, en prévision d'une catastrophe naturelle ou après l'avoir vécue. Entre bonnes pratiques et grandes difficultés, ces projets tout nouveaux doivent encore s'améliorer. Nous avons tiré de nos recherches quelques conseils pour aider les territoires à se recomposer. Troisième épisode, comment favoriser l'acceptabilité et l'appropriation des projets de recomposition territoriale ? C'est parti !
- Speaker #1
Un des principaux enjeux dans les projets de recomposition territoriale, c'est la manière dont les habitants comprennent, acceptent et s'approprient les changements engagés. Ces projets modifient profondément leur cadre de vie. Certains doivent quitter des lieux auxquels ils tiennent, d'autres voient leur environnement transformé, parfois sans en saisir le sens. Ces bouleversements, qu'ils soient matériels, symboliques ou affectifs, peuvent générer du rejet, des tensions, voire un sentiment d'injustice.
- Speaker #4
Nous, on a essayé d'accompagner.
- Speaker #0
Christophe Degruelle, président de l'agglomération de Blois.
- Speaker #4
Vous avez raison, la question de l'acceptabilité sociale de l'opération de désurbanisation, c'est très compliqué parce que même si vous l'expliquez, quand vous êtes dans votre maison, votre environnement, à l'époque il y avait beaucoup de personnes âgées, ça a été un traumatisme. Ça, il ne faut pas hésiter à le dire. Donc, l'accompagnement social de ce type, d'opération, l'ingénierie sociale, c'est quelque chose de fondamental. Mais au final, il restera toujours de l'incompréhension, parce que c'est une destruction, une destruction d'une violence, et pas simplement symbolique, énorme.
- Speaker #1
Dans cette partie, on cherche à comprendre comment ces transformations peuvent réellement être vécues et appropriées par les habitants. Pour cela, on s'intéresse à trois temps clés. En amont de la réalisation du projet, pendant sa mise en œuvre et à l'issue du réaménagement. Cette temporalité permet d'explorer concrètement la manière dont une recomposition peut être vécue, accompagnée et appropriée dans la durée. Dès les prémices du projet, il est essentiel de travailler sur son acceptabilité et l'implication des parties prenantes. Le premier travail à faire en amont pour lequel les maires sont en première ligne, c'est de garantir l'acceptabilité sociale. L'objectif n'est pas d'atteindre une adhésion totale, mais de garantir une participation active et un engagement dans le processus et la reconnaissance de la nécessité de ce processus. Cela passe par l'anticipation des résistances, en particulier dans le cas d'une démolition ou de relocalisation, où la perte est perçue plus fortement que le gain. Pour y parvenir, on peut mettre en place des actions comme la sensibilisation, qui permet d'expliquer concrètement l'intérêt du projet. Nos enquêtes ont montré que les tensions naissent souvent d'un manque de pédagogie sur les risques et les enjeux climatiques. ainsi que d'un déficit de communication claire sur la finalité des projets. Pour répondre à cela, plusieurs dispositifs ont été développés. La sensibilisation dans les écoles, comme par exemple ce qui a été fait au Piémont ou à Bré-sur-Roya, des pièces de théâtre, des expositions, de la réalité virtuelle, etc. Ces initiatives permettent de créer une culture du risque non techniciste qui relie aléas, vulnérabilité et aménagement du territoire. Changer l'imaginaire collectif autour du risque, c'est sortir d'une logique purement défensive fondée sur les infrastructures pour penser l'adaptation comme une transformation partagée. Le paysage, dans cette perspective, devient un outil central de médiation. Il aide à visualiser, à anticiper et à partager le sens du projet.
- Speaker #0
Vanessa Beseau, responsable de la recomposition de la Bouillie à Blois.
- Speaker #5
C'est vrai que garder les arbres qui avaient été plantés par certains habitants dans leur jardin. Ça permettait de garder cette mémoire-là. Il y a un gros volet pédagogique qui sera mené quand les aménagements seront réalisés, que ce soit sur le volet mémoire de l'eau qu'on voit à travers les aménagements paysagers.
- Speaker #1
Ensuite, pendant la mise en œuvre, l'enjeu principal est l'accompagnement humain. Les habitants, touchés par une désurbanisation ou une relocalisation, vivent des pertes importantes. Une maison, des souvenirs, des repères. À Blois, le projet de la Bouillie a oublié ou trop laissé de côté ses dimensions affectives, ce qui a généré un sentiment d'injustice, des oppositions farouches qui ont duré plusieurs années et mis à mal le bon déroulement du projet. Alors, informer, expliquer, écouter depuis le début et durant toute la période, est essentiel. Des stratégies efficaces ont été mises en place pour ça, comme en Normandie.
- Speaker #0
Camille Simon, responsable du projet Basse Saâne au Conservatoire du Littoral.
- Speaker #6
Entre 2021 et 2020, on a développé une stratégie de communication. L'objectif, c'était principalement au niveau local. Notre idée, ce n'est pas de communiquer avec une personne qui est dans la tour Sécoïa à Paris. C'est plutôt d'accès au niveau local, sur des riverains principalement. L'idée, c'était... on s'adapte, on adapte notre communication et nos outils de communication à notre public.
- Speaker #1
Dans ce projet de recomposition, un journal qui résume l'avancement du projet, des panneaux explicatifs, une exposition estivale, la formation des agents d'accueil et une disponibilité permanente à l'écoute des préoccupations des habitants ont permis un suivi continu et incarné du projet. Mais au-delà de la qualité du dialogue et de la communication, c'est aussi la gestion des temps du projet qui joue un rôle clé dans l'appropriation ou, au contraire, le désancrage des habitants. En effet, le temps de latence entre la destruction et la reconstruction peut devenir un facteur de désappropriation. Si rien n'est fait pendant cette période, les lieux se dégradent et les habitants se détachent.
- Speaker #0
Jérôme Cardinal, doctorant en aménagement du territoire.
- Speaker #3
Un stigmate territorial, quoi. Là, pour le coup, on est sur un espace qui a été mis en ruine complètement, de manière... Il y a un truc dont on ne parle pas aussi, c'est la violence de ce temps de l'entre-deux qui dure 20 ans. Pour les voyageurs, c'est encore maintenant le temps de l'entre-deux, parce qu'en fait, il ne s'est rien passé sur l'espace entre-temps. Et le temps de l'entre-deux, c'est des baraques qui tombent, c'est juste quelques habitants qui restent et qui vivent au milieu des ruines, qui sont les baraques de leurs voisins. Et cette mise en ruine, elle est presque théorisée dès le début en disant bon bah peut-être que ça va aider aussi à faire partir les habitants.
- Speaker #1
Une piste intéressante, mais qui ne peut être envisagée que dans le cadre d'une désurbanisation préventive et celle de l'urbanisme transitoire. Cela consiste à aménager temporairement un lieu en attente de transformation pour y maintenir des usages, tester des fonctions ou valoriser l'espace. Mais cette démarche suppose d'avoir un temps en amont, ce qui n'est possible que lorsque le retrait est anticipé, planifié et non imposé par l'urgence du post catastrophe. Dans ce contexte, L'urbanisme transitoire peut accompagner la mutation de territoire en douceur, en maintenant un lien d'usage et de sens avec les lieux. Pour penser cette transition, un outil est central, celui du paysage.
- Speaker #7
On a répondu à la municipalité en disant que le projet de paysage pouvait être un outil pour penser le futur, mais aussi un outil pour penser le présent et mieux faire passer la phase, donc les 14 ans de ZAD. Et donc pour ça, déjà on a proposé des gestes de paysagistes qui intègrent la déconstruction au fur et à mesure, donc qui intègrent l'idée qu'on va être dans un paysage qui ne va pas passer d'un état A à un état B, mais qui va passer par un état avec mille intermédiaires.
- Speaker #1
Cette notion de paysage est essentielle au sein du troisième temps, une fois le projet de recomposition territoriale terminé. Les locaux doivent alors se réapproprier les lieux, et pour cela, il ne suffit pas que l'espace soit fonctionnel. Il doit être réinvesti symboliquement et matériellement. L'appropriation ne se décrète pas, elle se construit par les usages, la mémoire et la reconnaissance. Dans cette optique, utiliser le paysage, c'est penser la mise en mouvement du lieu, c'est l'occasion de délivrer un récit sur les opérations en cours. En 2008, sur le site de la Bouillie, c'est le paysage qui a enfin permis aux habitants de se représenter ce qui pourrait advenir.
- Speaker #7
Ils ont lancé l'atelier Lille qui a produit, vous avez dû voir ces plans, très beaux, très... C'est quasi des tableaux, moi je pense. Avec des sortes d'images vues un peu, on pourrait dire en drone aujourd'hui, mais à l'époque ça n'existait pas vraiment. Mais des sortes de points de vue qui ne sont pas vraiment des vues d'oiseaux, qui ne sont pas vraiment des vues de piétons, qui sont des sortes de vues comme ça, où d'un coup on a une sorte de paysage, de marais, avec les digues au fond et la ville de Blois au fond. Des sortes d'images mentales pour faire croire à un devenir possible. Et je pense que ces images, elles ont marqué radicalement. Et je pense qu'il y a eu un vrai bouleversement à ce moment-là.
- Speaker #1
On voit donc que les images accompagnent la création d'un parc agricole naturel urbain pour redonner un sens au quartier déconstruit, en intégrant des dimensions écologiques, sociales et mémorielles avec le paysage comme un support de réancrage à la fois sensible et pratique.
- Speaker #0
Vanessa Beseau
- Speaker #5
Mais aussi, c'est vrai qu'on aimerait bien développer tout un système de circuits, de panneaux, d'applications sur l'histoire du site, et notamment ne pas oublier le quartier tel qu'il était avant, et expliquer la déconstruction, etc. Vraiment garder la mémoire aussi de l'ancien quartier.
- Speaker #1
La préservation de la mémoire est un puissant levier de réappropriation. Qu'il s'agisse de pierres sculptées et réintégrées dans un mur du souvenir à Villegayen, qui est un petit village de la région de Carcassonne, ou encore de ces arbres conservés à la Bouillie, ces traces rendent l'histoire visible et permettent à tous, anciens comme nouveaux habitants, de mieux la comprendre et de la garder en mémoire. Cette mise en récit est aussi un acte politique. Elle reconnaît les pertes, honore les vécus, et ouvre la voie à une nouvelle relation entre habitants et territoire.
- Speaker #2
Il y a des difficultés qui dépassent bien entendu les difficultés financières.
- Speaker #0
Éric Ménassi, maire de Trèbes.
- Speaker #2
Lorsque vous expliquez à une famille qu'elle devra quitter une maison où les enfants ont grandi, où les grands-parents sont nés, où il y a une histoire familiale, il y a des choses qui ne s'achètent pas. Et cette dimension-là, elle est très très forte chez nous.
- Speaker #1
Reconnaître cette vérité, c'est donner une place aux émotions, aux identités et à la complexité des trajectoires humaines dans les projets d'adaptation. En résumé, voici l'essentiel de ce volet. Penser les projets de recomposition territoriale comme des transitions habitées, c'est changer de posture. Ne plus chercher uniquement à corriger les vulnérabilités, mais à engager les habitants dans un futur partagé, construit avec eux, dans toutes ses dimensions, techniques, sociales, sensibles et symboliques. Le triptyque, en amont, pendant, en aval, n'est pas une chronologie linéaire, mais une dynamique continue. À chaque étape, il faut créer des conditions pour que les habitants comprennent, vivent et s'approprient le projet et le nouveau territoire. C'est à cette condition que la recomposition devient résilience et non rupture.
- Speaker #0
Bien sûr, on n'a pas pu traiter l'ensemble de notre travail sur la question de l'acceptabilité sociale de la recomposition. Alors si la question vous intéresse, on vous renvoie tout d'abord à notre rapport complet « Recomposer le territoire pour s'adapter aux risques » disponible sur le site de l'Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts. Et on vous renvoie aussi à l'article sur l'acceptabilité disponible sur le blog Regard d'Expert. Vous pouvez réécouter les deux épisodes précédents sur la gouvernance et le financement et dans le suivant, on traite la question de la recomposition comme opportunité. Merci de nous avoir écoutés. Ce(ux) que l'eau déplace, c'est un podcast de Nathan Arsac, Alice Bonzom, Maya Dehove, Corentin Deshaies et Alice Montuori. Montage Raphaël Gaudenzi. A bientôt !