Speaker #0Puis je l'ai vue en face, je n'ai pas trop compris. En fait, c'est plutôt que je l'ai sentie. Un regard qui frôle avant même que mes yeux ne s'accrochent au sien. Elle portait un manteau rouge, rouge rouge rouge, pas bordeaux de novembre non, un rouge de rendez-vous amoureux. Et elle avait un chignon fou, genre j'ai pas eu le temps de le faire mais ça donne du panache. Et un sourire surtout, un sourire qui disait « j'ai décidé que ce matin ce serait toi » . Elle a pas parlé, elle a juste sorti son téléphone, a tapé quelques mots, et puis elle m'a tendu l'écran. J'ai lu « Vous êtes charmante » et je crois que j'ai cligné des yeux. Il m'a fallu une seconde pour comprendre que j'étais en train de me faire draguer, dans le métro, à 8h42, sur la ligne 3. C'est presque un poème en soi. Et je ne me souviens plus exactement de ce que j'ai répondu. Probablement un sourire, un petit geste de tête, une hésitation, entre la peur d'un traquenard et le plaisir du frisson. On a échangé quelques messages sur son téléphone. Et puis, nos numéros, comme deux adolescentes du RERB, à rigoler. Et puis elle est descendue à sa station, avec un pas un peu plus souple. Et moi je suis restée, je l'ai regardée. Elle m'a tendu la main. Un petit geste, à bientôt. Et trois jours plus tard, on s'est donné rendez-vous dans un café du 20ème, pas trop loin de chez moi. Elle est arrivée avec un bouclier de tournesol, mes fleurs préférées à ce moment-là. Elle a dit « Je me suis dit que ça te ferait plaisir, et moi j'ai fondu. » Elle s'appelait Lila, ou Anna. Je sais plus, peut-être les deux, peut-être rien de tout ça. Elle parlait vite, avec les mains, avec les yeux, et racontait son ex, sa fille, ses blessures, ses médicaments. Elle disait que l'amour était difficile à construire quand on a été cabossé. Et moi je l'écoutais, un peu méfiante, curieuse. Puis elle m'a demandé ce que je faisais dans la vie, ce que je lisais, si j'aimais les dimanches. Elle a ri en disant qu'elle détestait les brunchs et adorait les sardines. Je me suis dit, elle est bizarre, mais bon, elle peut me plaire. Qui sait ? On s'est revus deux fois. La deuxième, elle est venue chez moi, pas pour coucher, non, juste pour parler, manger un truc. Elle a demandé un thé, puis a fouillé du regard l'appartement. Elle s'est levée pour le regarder par la fenêtre. Puis elle m'a dit très sérieusement... C'est fou, j'ai toujours rêvé d'habiter ici. Je me suis tendue. Il y a un frisson étrange qui est passé, c'est un peu comme une alarme douce. Et là, elle m'a demandé combien je payais le doyer. Elle a souri, a Ausha la tête, comme si elle notait tout ça dans un carnet invisible. Elle est repartie tard. Un peu trop tactile, un peu trop insistante à mon goût, elle m'a dit « t'es vraiment une personne lumineuse » . J'adore. Moi j'ai pas répondu. J'ai juste dit bonne nuit. Je... J'avais plus trop là. C'était bizarre. Puis le lendemain, pendant que j'étais en réunion, elle m'a appelée. Six fois. Des messages vocaux, de plus en plus paniqués, et un texto en fin. « C'est pour ma mère, j'ai besoin de toi. Tu peux me prêter 200, 250 euros ? » Elle est malade. Alors là, j'ai senti mon estomac se nouer, comme un lacet un peu trop vieux. Puis j'y repensais à son regard, à son bouquet, aux sardines, aux médicaments, à son ex, à sa fille. Et là, j'ai compris. C'était pas moi qu'elle voulait, non non. C'était ma douceur, mon appartement, ma possible générosité. J'étais pas une femme, j'étais une opportunité. Alors là, j'ai pris une grande respiration. Puis j'ai envoyé un message. « Je te souhaite le meilleur, mais j'ai besoin de me recentrer sur moi. » Et elle m'a répondu « Moi aussi, je suis quelqu'un d'intuitif, tu sais. » « Je voulais pas te blesser. » Et là, j'ai ri. Rire sans méchanceté. Presque y attendri. Parce qu'il fallait quand même oser. Me draguer dans le métro, m'offrir des tournesols. Et me demandait un virement après m'avoir parlé d'astrologie, de thalassothérapie. Je l'ai pas bloqué. J'en ai parlé à mes potes, comme d'une histoire drôle. Et dans ma tête, je l'ai appelé la micheteau du mitraux. Mais avec tendresse. Parce qu'elle m'a fait un sourire un matin gris. Parce qu'elle m'a réveillée. Parce qu'elle m'a rappelé que je suis encore capable de me faire avoir, et en même temps, de bien aimer. Et ça c'est presque rassurant, de se dire que dans cette naïveté, dans cette innocence-là, il y a quand même quelque chose. Et que des filles comme elle, bah j'en veux plus, et en même temps, ça existe. Alors je me suis dit que c'était pas mal aussi, de savoir m'écouter, l'alarme intérieure, de savoir aussi poser une limite, de savoir s'écouter, ouais, c'est ça. Alors c'est pour toi, Lila, Anna, je sais plus. C'est pour toutes celles qui parfois doutent. De leur alarme intérieure. Je me suis fait confiance. Faites-vous confiance aussi.