Speaker #1Je l'ai croisé un soir de juillet dans un café, du quartier qui sentait encore l'orage passer. C'est dans le 20ème. Près de la place, Edith piaffe, un petit rad, et puis les tables en terrasse, elles brillaient l'humidité. Les chaises étaient encore tièdes, et il y avait l'air qui portait ce mélange d'herbes mouillées et de zest d'agrumes. C'est comme une promesse de fraîcheur après la pluie. À l'intérieur, c'est la Piawer. Ça parlait fort, ça riait en secouant les glaçons dans les verres, et ça flirtait entre deux pintes de bière et un bol de cacahuètre rance. Je l'ai vue assise là, au fond. Elle, elle riait pas. Elle était assise seule, avec un verre de blanc qui la faisait tourner du bout de ses doigts. Pas pressée, pas vraiment à l'aise non plus. Son sourire flottait, un peu vague, accroché à rien. Son regard était vers la porte d'entrée, et son téléphone. Et puis vers la porte encore, comme si quelque chose ou quelqu'un devait arriver. Le serveur, Emile, je l'ai entendu quand elle l'a appelé, lui parlait comme à inhabituer. Une petite phrase de connivence du style qu'on réserve aux clients qu'on voit trop souvent seuls. Elle arrive doucement, en hochant la tête, puis elle a replongé dans son silence. Moi j'étais seule aussi. Je me suis assise de table plus loin, avec mon téléphone comme seule compagnie. Puis j'ai fixé l'écran, espéré une vibration, une notification, quelque chose qui dirait « tu comptes » . Mais rien. Pas une alerte, pas un message, pas même une promo pour des baskets moches. Le vide. Elle a regardé son téléphone à ce moment-là. Elle aussi, vide, pareil. Alors on s'est souris, un sourire complice, presque honteux, de celles qui n'ont rien reçu et qui font semblant que ça ne compte pas. J'ai pas résisté longtemps. J'ai déplacé mon verre, je suis venue m'asseoir à sa table, on s'est salué comme si on se connaissait, et tout de suite on s'est mis à parler. Sans détour, sans politesse, trop longue. Elle m'a raconté comment déballe une valise trop lourde sans ordre précis. Elle m'a dit qu'elle attendait. Pas seulement ce soir, pas seulement quelqu'un. Elle attendait tout le temps. Elle espérait surtout. Elle espérait que l'être aimé se réveille un matin en disant « Mais enfin, c'est toi ! C'était toi depuis le début ! » Elle espérait qu'un texte au tombe, même mal écrit, même bourré de fautes, tant qu'il disait « J'arrive ! » Elle espérait qu'un jour elle soit choisie. Pas juste tolérée. Pas juste l'ombre qu'on rejoint quand on a envie, mais choisie, mise en lumière, placée dans la photo de famille, sans devoir se cacher derrière le cadre. Puis elle riait en racontant tout ça, elle riait d'elle-même, riait de ses illusions, son rire avec cette lucidité tendre, comme si elle se savait ridicule, mais qu'elle s'autorisait quand même à continuer. Et elle m'a confié ses petites stratégies absurdes. Tu vois ? Je laisse toujours la lampe allumée, comme si ça allait attirer son regard, depuis la fenêtre. Ou alors, j'ai mis mon parfum préféré, mais je crois qu'il ne l'a jamais senti, mais on sait jamais. Elle en parlait comme d'une comédie qu'elle jouerait sans jamais être applaudie. et dont elle ne parvenait pas à sortir, une comédie sans fin. Et moi je la regardais, fascinée, parce qu'elle s'adaptait à tout, à ses horaires, à ses humeurs, à ses absences. Elle connaissait par cœur le code de ses silences. Un vu sans réponse, c'était un non-poli. Un message après minuit, c'était une visite clandestine. Une promesse floue de week-end. C'était une chimère qu'elle transformait en roman pendant la semaine. Elle est celle qui espère. Elle construisait des quatre étralles avec des allumettes. Elle faisait des banquiers avec des miettes. Un émoji, un mot maladroit, une main sur son épaule devenaient pour elle des épreuves d'amour aggravées dans le marbre. Et moi, j'y pensais à toutes ces fois. J'avais espéré, moi aussi. Ben ouais. À toutes ces heures passées à attendre que l'autre se décide, que l'autre revienne, que l'autre comprenne, que l'autre dise quelque chose, un mot, juste un oui. Et l'espérance, ça a le goût des verres de vin vu trop vite, et l'odeur des dracons lisse inutilement pour quelqu'un qui ne viendra pas, ça froisse et ça abîme. Et pourtant... Elle, elle tenait bon. Elle me disait « Tu sais, j'y crois. Parce que derrière les nuages, le ciel est toujours bleu. » C'était sa devise, son mantra de survie. Elle se le répétait comme une prière pour ne pas sombrer. Moi, j'aurais voulu lui dire que parfois, il faut lâcher. Que l'espérance peut être une prison dorée. Mais je me suis tue. parce qu'il y avait dans ses yeux une lumière douce, presque enfantine, comme une gamine qui attend, leur père derrière une vitre embuée, convaincu qu'il finira bien par arriver, même si la pluie s'invite, comme si les heures s'étirent. Elle n'existait que dans l'ombre, oui, pas de dîner officiel, pas de gestes tendres au grand jour, mais dans son ombre à l'allumée des lampions. Elle transformait l'absence en attente vivante, presque joyeuse. Elle faisait de sa solitude une scène où elle jouait son propre rose, celui d'une amoureuse impossible. Alors ce soir-là, on a bu nos verres de vin, en silence, elle et moi, deux femmes, Côte à côte, dans un café de juillet, tous écrans muets posés devant nous, toutes espérances parallèles. Puis quand je suis rentrée, je me suis surprise à répéter ces mots, comme une incantation que j'aurais volée. Derrière les nuages, le ciel est toujours bleu.