Speaker #0Bienvenue dans celle qui, un espace intime où je marche aux côtés des femmes qui m'ont traversé, celles que j'ai aimé, croisé, perdu, rêvé, celles qui ont laissé une empreinte sur ma peau, dans mes souvenirs, dans mes silences, ma tête, dans mon cœur, à chaque épisode, une voix, la mienne, posée sur des instants, des lettres que je n'ai jamais envoyées. Des choses que je n'ai jamais osé dire, et d'autres probablement que j'ai beaucoup trop dit. Ce podcast est un passage, un souffle, un endroit pour déposer, ressentir, en se muter. Alors bienvenue. Celle qui comptait les sourires. C'était un jeudi matin. Je m'en souviens parce que... D'habitude, je vais travailler, et ce jour-là, j'avais posé ma journée. J'avais besoin d'un temps pour moi. Ça arrive, c'était la fin de l'été, je venais de me séparer. Encore une fois, encore une. Alors j'avais pris ma journée, juste pour pouvoir penser, marcher. Puis c'est là que je suis arrivée dans ce parc. Je ne le connaissais pas. Il y a eu une fontaine, un chat noir allongé sur un muret, et un figuier. Sous le figuier, un banc. Sur ce banc, une dame. Je l'ai remarquée parce qu'elle avait des chaussettes oranges. C'est rare. Une vieille dame avec des chaussettes oranges. un chignon un peu fou qui tenait avec trois crayons, et elle avait un sac cabas plein de carnets, de ficelles et des biscuits secs. Je la regardais de loin, puis c'est surtout que je l'entendais, je l'entends du rire, un rire à gorge déployé, un rire tellement sincère, lumineux. Ça m'a fait une pointe au cœur. Et alors elle m'a souri, un sourire d'invitation, vous savez, pas un sourire juste poli. Elle m'a tendu la main. « Vous venez, il reste de la place, allez ! » Alors je me suis assise, un peu par curiosité, un peu par fatigue aussi, la lassitude. C'est là qu'elle m'a sourie. C'était étrange. Un sourire tellement sincère. J'ai pas pu m'empêcher. J'ai souri en retour. Alors elle a sorti un petit carnet, au coin arrondi. « Voilà, un de plus ! » Pardon. Sourire numéro 4 de la journée. Je l'ai regardé, elle m'a regardé, et elle a noté. Jeudi, 11h18. Jeune femme triste et fatiguée. Sourire léger mais sincère. Plus un. Elle a refermé son carnet comme un trésor. Vous comptez les sourires ? Oui, depuis onze ans. Tous les jours. Sauf le dimanche. C'est mon jour de mauvaise foi. J'ai ri elle aussi. Elle a noté le plus d'eux. Et comme ça, sans transition, elle a commencé à me raconter son histoire. Une histoire simple mais pas banale. Vous savez, avant, j'étais triste. Je pourrais dire pessimiste. Je préfère triste. Et c'était pas un petit triste. Non, c'était un gros triste. Genre béton armé. Et chaque matin, j'ouvrais les volets pour vérifier si le monde n'allait pas mieux. Ça me rendait triste. Vraiment triste. Et puis un jour... Vous savez, j'étais dans le métro, la ligne 9, heure de pointe. Vous voyez, gris, collant, sans pitié, des gens partout. Saint-Lazare. Et là, je l'ai vue, une femme enceinte, debout. Le visage tiré, les mains crispées sur la barre. Elle essayait de ne pas tomber, de ne pas pleurer, de ne pas exister. Et tout autour, les gens, immobiles, les yeux rivés sur leurs écrans, des airpods, des casques sur les oreilles. L'indifférence, vous voyez ? Paris, quoi. Oui, je voyais. Je voyais très bien. Et moi, j'étais assise à deux mètres. J'avais mon sac sur les genoux, mes pensées comme un nuage gris au-dessus de ma tête. Puis c'est là que quelque chose en moi a craqué. Je me suis levée, j'ai tapoté l'épaule d'un jeune homme et j'ai dit « Pardon monsieur, cette dame est enceinte » . Elle a laissé un petit silence, comme pour me laisser imaginer la scène. Il a sursauté, un peu honteux, et puis il s'est levé. La femme s'est assise, elle m'a regardée à la souris. Je peux pas vous expliquer ce qui s'est passé à ce moment là C'était un sourire tout simple. Mais j'ai senti que j'avais fait un truc juste. Un tout petit geste. Un minuscule mouvement de rien du tout. Et pourtant, j'ai senti que j'avais allumé quelque chose. Quelque chose en moi. Alors j'ai décidé que j'allais les compter. Tous les vrais sourires que je croise. Pas les sourires du marketing, vous savez. Ses sourires crispés, dentifricés, les vrais, les inattendus, les gratuits, les comme elle, comme ce cette dame, enceinte, et celui de la dame d'à côté, qui m'a regardée, et on s'est regardé, et on a su. Alors au début, c'était juste pour voir s'il y en avait encore, parce que moi j'étais convaincue que le monde était foutu. Mais en deux semaines, en fait, j'en avais déjà 73. Depuis, je suis accro. Je suis devenue une vieille dame qui traque la lumière dans les visages. Et dans mon sac, j'ai des carnets pour chaque saison. Un pour les sourires de pluie, un pour les sourires d'arrêt de bus, un pour les sourires d'enfants. Et j'en ai même un pour les sourires qu'on devine sous les masques. Vous vous souvenez ? Comme le vote, là. Vote masque. Mais c'est pas juste une lubie, vous savez, ça m'a changé. Depuis, je me lève le matin pour ça, pour chercher des preuves que l'humanité me retient encore debout. Voilà, c'est mon yoga à moi, les étirements, les étirements du visage, quoi. Puis c'est mon sens. Est-ce qu'une vie sans sourire, sinon, bah... C'est une vie triste. Moi, je la regardais. Après, je sais pas, non. Elle a juste à le partager, avec une espèce de simplicité désarmante. Ça me faisait quelque chose, de penser à tous ces sourires. Et moi qui arrivais même pas à sourire. Pas vraiment. Puis vous savez quoi ? Je pense que si chacun de nous... capter un sourire sincère par jour, le monde tournerait un peu plus mieux. Un peu plus mieux, oui. C'est bien ce que j'ai dit. C'est pas parfait, non. C'est juste un peu mieux. Parce que vous savez, un sourire, c'est pas juste une expression, c'est aussi un aveu. Ça veut dire je t'ai vue. Ça veut dire aussi tu existes pour moi. Et ça, ça vaut tous les discours. Le vent a soufflé légèrement, le figuier a laissé tomber deux feuilles, et moi j'ai senti un truc se détendre dans ma poitrine. Je sais pas combien de temps on est restés là. On a parlé de biscuits, de pluie, d'anciens amis, et de tous ces sourires qui avaient sauvé ces journées. Puis quand je me suis levé, il m'a tendu un papier plié. Il y avait une phrase écrite au stylo vert. C'est pas parce que le monde va mal qu'on doit cesser d'y semer le beau. Je suis repartie avec ce papier dans la poche, puis le cœur un peu plus droit, un peu plus rempli. Alors depuis, je pense souvent à elle, à Adèle, ses carnets, ses sourires notés comme des miracles ordinaires. Puis je me surprends à chercher, moi aussi, un sourire d'un coin de rue, un éclat de rire qui échappe dans une file d'attente. Une complicité entre deux inconnus ? Je ne les note pas. Pas encore. Je les remarque, puis je les donne aussi. Et parfois je me demande si dans le métro quelqu'un a besoin que je dise quelque chose. Et si c'est le cas, bah je le dis. Parce que parfois il suffit d'un geste, d'un mot, d'un regard, pour allumer chez l'autre quelque chose qu'on croyait éteint. Et peut-être qu'un jour, moi aussi, je porterai des chaussettes orange fluo, j'oserais sourire à une inconnue dans un parc en lui disant Vous avez une tête à collectionner la tendresse. Allez, venez, on va la collectionner ensemble. Juste quelques minutes. On peut commencer une révolution par un sourire, même si ce n'est que la sienne. Alors à nous, à nos sourires. Merci d'avoir écouté Selkie. Si ce récit a touché quelque chose en vous, laissez-le résonner doucement, sans urgence. Vous pouvez le partager, le garder pour vous, ou simplement revenir quand ce sera le moment. Je vous retrouve prochainement, peut-être, pour un prochain épisode. A bientôt.