Speaker #1Celle qui rencontre l'absent, je vais vous raconter une histoire. Celle d'une petite fille qui aurait aimé dire un mot simple. Un mot qui sonne comme une caresse. Un mot qui protège. Papa. Moi, j'avais personne à appeler comme ça. J'ai grandi avec un vide. Avec l'absence d'un homme à la place d'un père. Mais au début, je ne savais pas. Les enfants, ils ne savent pas tout de suite. Ils croient que leur monde est normal. Que ce qu'ils ont est tout ce que le monde a. Et c'est à l'école que j'ai compris. Les autres enfants, ils avaient deux personnes parfois qui les attendaient à la sortie, qui leur donnaient la main, qui les hissaient sur leurs épaules. Moi, j'avais que ma mère. Alors c'était une mère solide, debout, et qui jouait les deux rôles, en un, et seule. Alors moi, j'ai commencé à l'imaginer, ce papa, à m'inventer celui qu'il n'était pas, parce qu'il n'était pas là. Et dans ma tête, il avait la lueur d'Indiana Jones, un aventurier trop occupé à sauver le monde pour s'occuper de moi. Ouais, c'était plus facile de l'imaginer en héros, lointain, qu'en lâche proche. Alors c'est avec ça que j'ai grandi, avec ses absences. que je repeignais en légende. Et je me racontais des histoires, pour combler le manque, pour remplir l'espace. Parce que c'était tout ce que j'avais, et tout ce que je savais faire de mieux. Inventer, rêver, donner un visage à ceux qui n'en avaient pas. Mais au fond de moi je savais, même sans mots, je sentais quand quelque chose clochait. Quand une place restait vide, parce que le cœur n'était pas complet. Alors j'ai grandi avec ce creux-là, avec l'impression d'être faite à moitié. Une moitié évidente, vivante, aimante, ma mère, et l'autre moitié, absente, fuyante, silencieuse, lui. Puis j'ai grandi encore. Et l'absence est devenue colère. Parce qu'à l'adolescence, l'illusion a ce fissure. Et les comptes s'effondrent. Et à l'adolescence, l'absence, c'est devenu un cri. Ouais, j'ai haï les fêtes des pères. J'ai haï les autres pères. Qui applaudissent leur enfant au bord d'un terrain de sport. J'ai haï et jalousé parce que ça me manquait. Et je haïssais son silence. La tristesse de l'abandon s'est mélangée à la rage de devoir me construire seule.
Speaker #1j'aurais voulu qu'il me voit, qu'il me reconnaisse. Et à défaut, j'aurais voulu au moins pouvoir lui dire en face, lui en vouloir en face. Avoir juste une face, une image, un visage. Puis je suis devenue adulte. Et je me suis tenue droite avec une force qui n'appartenait qu'à moi. J'ai appris à être deux en une, à porter mes propres épaules. Et puis j'ai cessé d'attendre. J'ai cessé d'espérer. Ouais, à quoi bon ? Et puis, un jour je l'ai rencontré. Ouais, un jour je l'ai trouvé. J'avais jamais vu son visage. Mais dès que je l'ai aperçu, j'ai su. C'était comme une évidence, un détail, une façon de se tenir, une ombre dans le regard. Mon corps l'a reconnu avant même que ma tête puisse se dire c'est lui. Parce que c'était lui, l'absent, le lâche. Et c'est là que tout s'est apaisé. Parce que je l'ai vu, c'était pas un héros. C'était pas une montagne en francs-cifsable. C'était juste un homme, ordinaire, avec un t-shirt des éguals, un jean et des baskets. C'était pas James Bond, pas Indiana Jones non plus. C'était un homme qui répétait « Elle m'a piégée, tu comprends ? Elle m'a annoncé qu'elle est enceinte. Plus de trois mois. Je n'avais pas eu de nouvelles depuis. Franchement, elle m'a piégée. Tu vois, elle aurait pu avorter. Moi, je l'entendais, je me disais, mais attends, tu es en train de me dire que c'est la faute de ma mère, ce n'est pas ta faute à toi. Ça veut dire que même après toutes ces années, Je ne prends même pas la responsabilité. Je dois être deux pour faire un bébé. parce qu'il voyait une fille comme un piège et une vie comme un accident. Il ne me parlait jamais de ce qui m'avait manqué, de ce qui avait pu manquer à ma vie, seulement de ce qu'il croyait qu'on lui avait fait, de ce que lui pensait qu'il avait subi. Il n'avait même pas essayé de rentrer en contact avec ma mère pendant toutes ces années. Pas un mot, pas une main tendue. Pas même avec moi. Rien. Il avait attendu. En fait, c'est tout ce qu'il savait faire. Attendre. Attendre que ça vienne. Passif devant la vie. Attendre qu'on l'invite, alors qu'il s'était lui-même exclu. Attendre qu'on lui parle, alors qu'il avait choisi de se taire. Quand je l'ai regardé, j'ai su qu'il avait choisi la fuite permanente. Puis c'est là que j'ai compris que son histoire, elle n'était pas unique. C'était une répétition dans bien des maisons, avec un père violent, l'autorité de l'uniforme, qui frappe sa femme chaque soir, surtout quand l'alcool lui serre les poings, avec sa mère aimante, qui encaisse, qui protège, qui se place devant les coups pour sauver les enfants, et le grand frère qui se dresse, qui prend les coups aussi à la place des autres. et qui devient lui aussi un homme en uniforme, pour protéger encore, et pour rendre fier un père qui ne méritait rien. Et lui, cet homme-là, cet absent, c'est le petit frère, le sensible et le doux, c'est celui qu'on épargne, celui pour qui la mère se sacrifie, celui que le grand couvre aussi. Et celui qui apprend très tôt à se cacher au fond du jardin, à éviter, à fuir, à utiliser ses charmes pour détourner, et à ne jamais prendre de responsabilité. Et c'est ça le rôle qu'il avait choisi. C'est pas celui du courage, c'est pas celui de la force, c'était celui de l'esquive. Ça aussi c'est une force. C'est juste une autre force. Parce qu'il n'avait pas su se protéger du père violent. Comment aurait-il pu être un père autre qu'absent ? Alors le jour où il fallait apprendre la protection, lui, il avait appris à disparaître. Le jour où il fallait dire stop, il avait appris à baisser les yeux. Et il avait transformé la peur en méthode de survie. Ouais, se taire, se cacher, laisser d'autres prendre les coups. Laissez d'autres faire le travail d'aimer. son frère s'était construit en bouclier et lui en absence en coup de vent il avait pas reçu la transmission de la protection alors il avait transmis le vide et comme il avait pas su se sauver lui-même bah, il pouvait certainement pas sauver les autres encore moins moi et je l'entendais, il me parlait toujours de lui, toujours centré sur sa propre histoire Il me parlait de sa fille, sa première fille, qui ne voulait plus le voir depuis quinze ans. Il me disait que c'est sa mère qui me l'a enlevé. Il me répétait ça comme un refrain, comme si tout venait des autres. La faute des mères, la faute des femmes, jamais de lui, et pas une seule fois. Il a parlé du silence qu'il a laissé dans ma vie. Pas une fois, il m'a vraiment regardé. Non, je pensais qu'à lui. Un narcissique. Un enfant. Et en le regardant, en l'écoutant, j'ai ressenti une paix. Parce que j'ai compris. Ouais. J'ai pris conscience qu'il était resté un petit garçon. Il n'a jamais grandi. Minuscule. Enfermé dans sa peur. Un être sans élan, sans curiosité, sans générosité. Un enfant peureux qui n'avait jamais eu le courage de devenir adulte. Même à 60 ans. Alors ? J'ai compris que ce n'était pas moi qui étais incomplète. C'était lui. C'était lui qui était resté une moitié, incapable d'en s'avouer blessé par... Moi ? Bah... Malgré lui, j'ai grandi. Malgré sa fuite, je me suis construite. Malgré sa lâcheté, je suis devenue entière. Il croyait m'avoir laissée amputer. Il croyait que son ombre... m'avait condamné, mais c'est de son ombre que j'ai tiré ma lumière. Il n'avait pas été ma moitié, il n'avait pas su m'accompagner, et pourtant, c'est de ce vide, de cet espace laissé libre, que j'ai épuisé ma force. Je suis devenue entière sans lui, je suis devenue brillante parce qu'il n'était pas là, je suis devenue lumière parce qu'il était ombre. Et dans ce vide immense qu'il avait laissé, J'ai trouvé un espace pour m'agrandir, pour respirer, pour exister et pour briller. Il était l'absent. Pas un père, pas un homme, juste un géniteur. Et moi ? Moi, je suis celle qui a transformé son absence en évidence. Celle qui n'a plus besoin de moitié. Celle qui est entière et celle qui rayonne. Et même si parfois ça fait encore mal. L'absence, le vide. Je me rappelle que c'est dans cet espace-là que je peux être libre d'être qui je suis, comme j'en ai envie, et que c'est grâce à ça que je peux être moi, pleinement.