Speaker #0Tu entends un rire et tu sais tout de suite à qui ça appartient ? Ça c'est ce qu'on appelle le pouvoir d'association. Et quand il s'agit du joker, on l'entend avant même de l'avoir vu et son rire, au lieu de nous réjouir, nous glace le sang. Parmi tous les méchants, que le cinéma a mis en scène, le Joker tient une place un peu impare. Ce n'est pas juste un vilain de comics en costume flashy. C'est un personnage qui, à chaque apparition sur grand écran, semble capter quelque chose d'essentiel et d'inquiétant de notre époque. Bonjour, bonsoir, salut à toi, cher auditeur, chère auditrice, cher être humain qui sait reconnaître les avantages fous d'un Joker pendant une difficile partie de carte. Bienvenue dans ce nouvel épisode du podcast CINETOC. où l'on explore les figures les plus sombres du cinéma. Je m'appelle Georgia et aujourd'hui on ne va pas parler du héros, mais du chaos, le Joker. Un personnage devenu mythique, un méchant ? Pas seulement. Une énigme, une fracture, une fièvre sociale. Si Batman reflète nos angoisses, le Joker, lui, incarne nos dérives. Jack Nicholson, Heath Ledger, Jared Leto, Joaquin Phoenix, 4 visages, 4 visions et à chaque fois, nous allons le voir, une époque, une ambiance, une crise différente. Né dans les années 1940 dans les pages des comics Batman, le Joker a connu de nombreuses incarnations, mais une chose ne change jamais, il dérange. Pourquoi ? Parce qu'il est insaisissable. Parfois, c'est un clown cruel et extravagant, comme dans Batman de Tim Burton avec Jack Nicholson. D'autres fois, c'est un terroriste froid et anarchique, comme chez Christopher Nolan, avec un Heath Ledger glaçant. Et puis plus récemment, c'est un homme seul, brisé, un pur produit de l'exclusion sociale, comme dans Joker de Todd Phillips avec Joaquin Phoenix. Le Joker, c'est le désordre qui prend forme. Ce n'est pas un simple adversaire du héros, c'est son reflet déformé. Une sorte de double noir qui vient mettre à nu les failles du monde, mais aussi celles de Batman, et parfois même les nôtres. Ce qui rend le Joker aussi fascinant, c'est qu'il évolue avec nous. Chaque nouvelle version semble parler de ce qui va mal dans la société à ce moment-là. La peur du chaos, la violence, l'injustice, la solitude, le besoin de révolte. Il ne propose pas de solution, il se contente de rire, parfois de hurler, et surtout de pointer ce qu'on refuse de regarder en face. Alors oui, le Joker est une figure de fiction, mais il agit souvent comme un miroir, un révélateur. Il nous renvoie à notre monde, à nos contradictions, et à cette petite voix qu'on n'aime pas trop entendre, celle qui dit « et si tout ça n'avait aucun sens ? » . Mais voyons un peu comment tout ceci se décline à travers quatre représentations de Joker. EXTRAIT. C'est dans ce contexte que Tim Burton choisit Jack Nicholson pour interpréter le rôle du Joker dans son Batman gothique. Jack Nicholson ne joue pas un déséquilibré. Il joue un maître du jeu, un gangster transformé en artiste de la terreur. Sa voix est ricanante, son sourire figé. Il bouge avec assurance théâtralement, comme un comédien qui connaît déjà la fin de la pièce. Du point de vue de la construction du personnage, ce Joker est un esthète du crime. Il peint avec du poison, il signe ses meurtres comme des œuvres d'art. Il veut être vu, admiré, craint. Il n'est pas marginal, il est le produit perverti du capitalisme. Un monstre de l'apparence, du style, de la puissance médiatique. Mais quel est son plan ? Le Joker version Nicholson est un criminel classique devenu mégalomane. Après sa transformation, il ne cherche pas seulement à voler ou à tuer, mais à imposer son image à toute la ville. Il empoisonne des produits de consommation de masse, des cosmétiques, les déodorants. Une attaque symbolique contre la culture de la consommation. Il se voit comme un artiste du crime, qui utilise la peur comme une œuvre. Il organise un défilé mortel où il distribue de l'argent aux habitants de Gotham pour mieux les gazer ensuite. Une scène digne d'un dictateur de cartoon qui manipule les masses tout en les méprisant. Son rapport à l'autorité est trouble. Le Joker méprise les institutions, y courront les médias, ridiculise la police et... infiltre les systèmes officiels. Mais son rapport à l'autorité, on l'a dit, il est théâtralisé. Il veut que l'ordre s'effondre sous le poids du ridicule. Il joue la provocation, pas la révolution. Le Joker de Nicholson voit Batman comme un rival médiatique et esthétique. Deux figures masquées, deux théâtres opposés, l'un de la justice, l'autre de l'anarchie. Mais dans cette version, Batman garde la supériorité morale et stratégique. Le Joker finit par perdre parce qu'il sous-estime la gravité de son adversaire. Ce joker symbolise la corruption de l'individu par l'ambition et le pouvoir. Dans une société obsédée par l'image et la réussite, il est ce que l'élite devient sans morale, un clown sanguinaire en costume violet. Non, vous, peur du terrorisme, des réseaux invisibles, de la destruction sans revendication. C'est aussi l'époque de la surveillance de masse, du doute sur les institutions. Ledger explose toutes les attentes. Il disparaît dans le rôle. Son joker est imprévisible, instable et animal. Sa voix monte et descend, ses tics sont nerveux, ses gestes sont désarticulés. C'est une performance de tension permanente. On ne sait jamais ce qu'il va faire. Ce joker n'a pas de passé clair, il ment sur ses origines, il n'a pas de plan, il est l'incarnation du chaos pur. C'est un terroriste philosophique, un provocateur qui veut prouver que tout le monde peut sombrer dans la folie. Heath Ledger incarne un joker sans plan apparent, mais à la précision diabolique. Il veut démontrer que l'ordre n'est qu'une illusion. Il manipule lui aussi les institutions, la police, la justice, les hôpitaux. Chacune de ces actions vise à révéler la corruption morale de la société. Par exemple, il piège deux bateaux de civils et de criminels avec une télécommande. Il force Batman à choisir entre Rachel et Harvey Dent. Il se fait capturer volontairement pour semer le chaos de l'intérieur. C'est un terroriste idéologique. Il méprise la loi, mais ne cherche pas à prendre le pouvoir. Il veut le détruire. Il ridiculise les autorités, les pousse à la violence ou la compromission. Son objectif est de prouver que tout homme peut devenir un monstre. Il déstabilise l'état de droit en jouant avec ses failles. L'usage des médias, la manipulation des foules, l'infiltration des forces de l'ordre. Il voit en Batman le seul digne d'intérêt car lui aussi rejette les règles. Il essaie de le corrompre, de le pousser à tuer. de lui montrer qu'il n'est pas si différent. D'ailleurs, il le dit. Tu me complètes. Leur duel est moral. Le Joker veut perdre, mais seulement si Batman transgresse son propre code. Ce que Batman refuse au prix de tout. Le Joker de Ledger nous trouble, car il est le miroir déformé de notre paranoïa collective. Il agit sans but, sans revendication politique, comme les pires cauchemars de l'époque post-11 septembre. La peur s'envisage, la violence sans logique. Il expose la fragilité morale des héros et la facilité avec laquelle la société renonce à ses principes. EXTRAIT. Jared Leto, le joker du vide et de l'hyper-esthétisation. Nous sommes en 2016, l'ère des réseaux sociaux, de l'hyper-connexion, de l'image à outrance. Les marques dominent, les identités... deviennent visuels, marketés, consommables. La figure du criminel devient elle aussi un produit. Le Joker de Jared Leto apparaît brièvement dans Suicide Squad de David Aie. Il s'insère dans un monde ultra saturé par les films de super-héros Marvel et DC. Jared Leto livre une performance controversée, presque caricaturale. Il s'empare du rôle avec une volonté d'intensité, mais son jeu est éclaté. On voit des ricanements forcés. une excentricité volontaire et une gestuelle exubérante. Ce Joker est un mélange de gangsters modernes et de stars décadentes. Tatouage, dents en métal, voiture chromée, il est visuellement agressif mais creux dans ses motivations. Jared Leto compose un Joker qui est moins n stratège qu'un seigneur du crime ultra-visuel. Il agit comme un chef de cartel ou un parrain moderne avec des opérations clandestines, des hommes de main et une obsession pour Harley Quinn. Son objectif principal semble être de reprendre Harley et son plan est flou, basé sur l'infiltration et la violence ciblée sans portée idéologique. Il agit en dehors des institutions mais sans les remettre en cause globalement. Il est l'ennemi de la loi mais plus comme un gangster que comme un subversif. Il n'a pas de discours, il incarne l'anarchie de surface, pas le chaos structuré. Il méprise le gouvernement, mais il ne veut rien démonter. Il veut exister, posséder, consommer, harler le luxe, l'image. Son rapport à Batman est malheureusement très peu exploré, surtout si on pense au Batman vieillissant et désabusé qu'incarne Ben Affleck. Dans Suicide Squad, le rapport est résumé à quelques flashbacks. Batman est une présence distante, une force extérieure qui gêne le Joker dans ses plans. Leur opposition n'est ni philosophique ni intime. Malgré cette absence de rapport avec la figure de Batman, le Joker de Leto exprime quelque chose de très concret concernant son époque. C'est le Joker vide de sens, saturé de style. Il représente l'ère du narcissisme numérique, du choc visuel sans contenu. Un Joker conçu pour Instagram plus que pour le mythe. Il fascine et déçoit, comme beaucoup de figures culturelles contemporaines. EXTRAIT. Joaquin Phoenix, le joker du mal-être et de l'aliénation. 2019, les inégalités explosent, la santé mentale est au cœur des débats, les laissés pour compte se multiplient. L'Amérique et le monde vivent une crise existentielle et Joker de Todd Phillips devient le miroir noir de cette société malade. Joaquin Phoenix va livrer une performance viscérale, un peu à la manière de Heath Ledger. Il transforme son corps, modifie sa voix, explore la souffrance physique et mentale. Il incarne un homme qui s'effondre lentement sans filer. Chaque rire est une crampe, chaque sourire une grimace. Il ne joue pas le Joker, il devient Arthur Fleck. L'acteur construit le personnage d'un homme invisible, ignoré et humilié. Un enfant brisé devenu adulte négligé. Il ne veut pas dominer le monde, il veut juste qu'on le voit. Et dans une société sans compassion, il ne lui reste que la violence pour exister. Le Joker de Phoenix n'a pas de plan initial. Arthur Fleck est un homme brisé, broyé par les institutions sociales, hôpital psychiatrique, services sociaux, les médias, les transports publics, les soins médicaux. On le voit bien, la ville est très présente dans cette version, mais c'est un Gotham qui rappelle un peu trop la ville de New York des années '80. Son plan, entre guillemets, émerge par accident. Il tue par défense, puis par frustration, puis par libération. A la fin, il devient symbole malgré lui. La foule voit en lui un héros, mais lui, il ne contrôle rien. C'est une explosion sociale sans leader. Dans les faits, Arthur est victime de l'autorité. Il ne la combat pas pour la remplacer, il l'attaque parce qu'elle l'a ignorée. Il tue des puissants, mais aussi des innocents. Il ne distingue plus. C'est la naissance d'un mythe révolutionnaire involontaire. Les masses le suivent, non pas pour ses idées, mais parce qu'il incarne la rupture avec un système déshumanisé. Mais ce qui est surtout très intéressant dans cette version du Joker, c'est son rapport à Batman. Ce rapport ici est symbolique, non dialectique. Bruce Wayne est encore un enfant, mais la mort de ses parents est provoquée par un mouvement déclenché par Arthur. Le Joker crée Batman sans le savoir. Leur opposition à venir est mythique, pas personnelle encore. Ce Joker est une métaphore du mal-être social, du désespoir psychologique, de l'isolement. Il incarne ce que la société produit quand elle oublie ses plus vulnérables. Ce n'est plus un méchant, c'est un symptôme. Du clown sadique au terroriste, Du dandy de pacotille à l'âme brisée, le joker évolue, il mue, il se transforme, pas parce qu'il change, mais parce que le monde autour de lui change. Le joker ne veut pas gouverner, il veut détruire l'idée même de l'ordre. Mais ce n'est pas un chaos bête, c'est un miroir cruel, il teste les limites du monde, de la justice, de nous-mêmes. Jack Nicholson incarne la folie charismatique des années fric. Il cherche à dominer Gotham comme un roi grotesque. Heath Ledger incarne la peur existentielle du terrorisme. Il veut démontrer que la morale est une farce. Jared Leto incarne l'excès vite de notre époque superficielle. Il veut séduire, s'imposer, exister. Quand Joaquin Phoenix, il incarne le cri silencieux d'un monde qui ne prend plus soin de personne. Il veut simplement qu'on le regarde et finit par tout enflammer. Le Joker n'est pas qu'un méchant, c'est un sismographe culturel. Et la question n'est pas quel Joker est le meilleur, mais quel Joker nous ressemble le plus aujourd'hui. Face à lui, l'autorité ne tient qu'à un fil. Batman est parfois adversaire, parfois complémentaire, parfois absent, mais toujours le dernier rempart. Alors, chers auditeurs, chères auditrices, quelle version du Joker résonne le plus avec toi ? Est-ce la théâtrale de Nicholson, l'anarchiste de Ledger, l'excentrique de Leto ou la torturée de Phoenix ? Et quel Joker, penses-tu, incarnerait notre époque trouble ? Merci d'avoir suivi cet épisode du podcast Cinétoch, je m'appelle Georgia. Si tu aimes ce contenu, retrouve CINETOC sur les réseaux sociaux, abonne-toi, partage et surtout, sois en alerte. Car à force de réinventer le Joker, on finit par révéler qu'il n'a jamais été qu'une version extrême de nous-mêmes. Et sa prochaine version risque de ne pas nous faire rire.