- Speaker #0
T'es-tu déjà demandé comment on fait pour continuer à vivre après une perte ? Ce moment flou, étrange, où le monde continue de tourner alors que pour toi tout s'est arrêté. T'es-tu déjà demandé pourquoi certaines scènes de films, parfois même inattendues, te bouleversent au point de raviver une absence que tu croyais avoir apprivoisée ? Pourquoi devant un écran tu te mets à pleurer pour un personnage fictif mais que ses larmes semblent couler pour qu'il ne soit pas là ? quelqu'un de bien réel. Bonjour, bonsoir, salut à toi cher auditeur, chère auditrice, cher être humain qui a recours au cinéma pour t'aider à surmonter le pire et peut-être même t'aider à dire au revoir. Bienvenue dans ce nouvel épisode du podcast Ciné Talk où on explore cette capacité qu'ont certains films à mettre des images sur ce qu'on ressent sans toujours réussir à le dire. Je m'appelle Georgia et aujourd'hui je vous propose un épisode un peu particulier. On va parler d'un sujet sérieux, le thème du jour, le deuil au cinéma. Plus précisément, on va explorer comment le deuil est vécu, représenté, mis en scène, différemment quand il est vécu par un homme ou par une femme. Dans cette démarche comparative, je prends le cas du deuil d'un conjoint et le cas du deuil d'un enfant. Et pour ça, j'ai choisi quatre films puissants et très différents. PS I Love You, Pieces of a Woman, Demolition et Manchester by the Sea. On va se demander comment le cinéma met-il en scène le deuil ? Pourquoi certaines histoires nous aident à mieux vivre nos pertes ? Et surtout, qu'est-ce que ces films nous disent des émotions genrées, des attentes sociales, des tabous et des libérations possibles ?
- Speaker #1
Hey baby, surprise ! I have a plan. I've written you letters. Letters that will be coming to you all sorts of ways. Now you must do what I say, ok ?
- Speaker #0
PS I Love You est un film sur le deuil, mais surtout un film sur l'amour qui ne meurt pas, même quand celui qu'on aime n'est plus là. C'est tendre, c'est parfois kitsch, mais ça touche quelque chose de profondément humain. Comment apprendre à vivre quand on a perdu la personne avec qui on vivait ? Alors c'est quoi l'histoire ? Holly, interprétée par Hilary Swank, vient de perdre son mari Jerry, emporté par une tumeur au cerveau. Mais peu après sa mort, elle commence à recevoir des lettres qu'il lui avait écrites avant de partir. Des lettres programmées pour arriver à des moments clés et qui chacune à leur façon vont aider Holly à reprendre goût à la vie. Chacune se termine par la même phrase, PS I love you. Et c'est là toute la magie ou la douleur du film. Il ne raconte pas une histoire d'amour qui commence. mais une histoire d'amour qui continue malgré la mort. P.S. I love you n'idéalise pas le deuil. Il y a la douleur physique, les cris, les silences, la solitude, les souvenirs qui font mal. Holly est perdue, épuisée, en colère. Et en même temps, elle veut avancer, mais comment avancer quand on a l'impression que la meilleure partie de soi est partie avec l'autre ? C'est là que les lettres de Jerry arrivent comme des bouées. Pas pour la retenir dans le passé, mais pour l'accompagner vers le futur. Et oui, parfois c'est tiré par les cheveux, mais parfois aussi c'est juste profondément beau. Parce que le film touche à quelque chose d'essentiel. Parfois, on a besoin qu'on nous dise, même après la fin, « Je suis encore là, je t'aime, tu peux y arriver » . Le film mélange les tons. Il y a du drame, de la comédie, des flashbacks pleins de tendresse, de la musique, de la maladresse. Il épouse surtout une structure épistolaire et fragmentée. Chaque lettre relance le récit, comme une étape de deuil. Il n'y a pas de flashbacks classiques, mais des reconstructions mentales. Jerry réapparaît dans les souvenirs, parfois même dans la mise en scène du présent. Le montage est souple, linéaire, mais pour eux. Les transitions entre passé et présent sont douces, fondues, travelling lent, lumière chaude. Le jeu d'Hilarious Wang est contenu, parfois trop, mais cela traduit bien une femme prise entre la mémoire d'un amour absolu et l'impossible redémarrage. P.S. I Love You stylise le deuil féminin comme parcours affectif et émotionnel soutenu par une communauté. La caméra reste souvent à hauteur de regard, en plan rapproché. Le visage, les larmes, les yeux, c'est un deuil qui a besoin d'être vu, partagé, reconnu. Le traitement est doux, presque romanesque, mais il révèle ce que le cinéma attend souvent des femmes endeuillées, qu'elles reconstruisent le lien, même après la perte. Le film met en scène un deuil féminin porté par la parole, par la mémoire, par la présence imaginaire de l'absent. Ici, le deuil est doux amer. Il s'inscrit dans le rythme lent du quotidien, dans le lien à l'autre, dans la reconstruction par étapes. Ce qui frappe, c'est la dimension relationnelle. Holly est entourée, elle parle, pleure, rit, doute, elle réintègre petit à petit une vie sociale et affective. Le film s'adresse surtout à une audience féminine et suggère qu'on peut vivre un amour après la perte sans effacer celle-ci. Le deuil féminin ici s'est resté lié malgré la mort. Deuxième film de la sélection, un film qui dérange, qui bouleverse, qui ne cherche jamais à réconforter, mais plutôt à nous confronter à l'indicible. Ce film, c'est Pieces of a Woman. Il ne raconte pas une histoire d'amour comme les autres, il raconte une histoire de perte, de silence, de solitude. C'est un film dur, oui, mais c'est aussi une œuvre d'une intensité rare, portée par un regard féminin sur un deuil trop souvent passé sous silence. Martha et Sheen, interprétée par Vanessa Kirby et Shia LeBeouf, est un jeune couple de Boston qui s'apprête à accueillir leur premier enfant. Mais lors de l'accouchement à domicile, tout bascule. La petite fille meurt quelques minutes après sa naissance. Et c'est à partir de ce moment que le film commence vraiment. On ne suit pas le drame, mais ce qui vient après le drame. La fracture entre Martha et Sheen, le poids de la culpabilité, le procès de la sage-femme et surtout le silence de Martha. Un silence immense, violent, impossible à ignorer. Pieces of a Woman est un titre parfaitement choisi parce qu'on suit une femme en morceaux, une identité fracturée, une vie qui ne tient plus l'ensemble. Le deuil y est filmé sans emphase, sans musique mélodramatique, sans discours explicatif. Le long plan-séquence de l'accougement en ouverture 23 minutes sans coupure est une gifle. Ce choix de mise en scène n'est pas gratuit. Il inscrit le deuil dans le corps même du plan. La caméra tourne autour du couple, suit les contractions, s'enfonce dans la cuisine, revient à la chambre et lorsque l'enfant meurt, pas de coupe, le réel reste entier. Et pourtant, ce n'est pas le moment le plus dur. Ce qui vient après, c'est la vraie violence. L'isolement, les regards fuyants. Le corps qui se referme, les gestes qui ne savent plus quoi faire. Le reste du film, par contraste, devient fragmenté, froid, désaturé. Plan fixe, cadre large, Martha isolée dans l'espace. Le corps devient vide et la caméra s'éloigne. Martha ne crie pas, elle ne s'effondre pas toujours. Elle s'éloigne, elle se retire. Et c'est ça aussi que Pieces of a Woman montre avec une justesse déchirante. Le deuil invisible. Celui qu'on ne comprend pas, celui qu'on ne sait pas accompagner. Vanessa Kirby est tout simplement magistrale. Elle incarne Martha avec une retenue bouleversante. Chaque geste, chaque regard porte quelque chose de brisé, sans jamais chercher à attendrir ou à faire pleurer. Face à elle, Chia le bœuf est lui aussi remarquable, mais le film lui accorde moins d'espace. Et c'est volontaire. Ici, c'est le corps féminin, le deuil féminin, la colère contenue qui sont au centre. Et puis, il y a Ellen Burstein dans le rôle de la mère. Une femme marquée par l'histoire qui incarne la pression générationnelle, la tentative de contrôle sur un deuil qui ne se laisse pas apprivoiser. Ce film n'essaie pas de guérir ni d'expliquer. Il ne cherche pas à clore le chapitre, à dire tout ira bien. Et c'est pour ça qu'il est si puissant. Parce qu'il accepte de rester dans le flou, dans l'inconfort, dans l'après. Le deuil féminin ici est politique et sensoriel. La mère n'est pas pleurée publiquement, le couple ne tient pas. Et la société, représentée par la justice, veut faire du deuil une affaire judiciaire. Dans ce film, le deuil féminin... est brutalement intime, incommunicable, politiquement chargé aussi. Il questionne le droit des femmes à pleurer à leur manière, sans correspondre au rôle de victime parfaite. Là où P.S. I love you accompagne, Pieces of a woman laisse le vide prendre toute la place. Mais dans les deux cas, le deuil féminin est lié au corps, au lien et au passé.
- Speaker #2
Chère compagnie de vente championne, J'ai mis 5 quarts dans votre machine et j'ai procédé à pousser B2, ce qui aurait pu me donner des M&M's de piment. Regrettablement, ce n'était pas le cas. J'ai trouvé cela effrayant car j'étais très froid, et aussi, ma femme a mort 10 minutes plus tôt.
- Speaker #3
Troisième
- Speaker #0
film de la sélection, c'est Demolition avec Jake Gyllenhaal, un film à la fois triste, absurde, tante et un peu explosif. C'est un film sur le deuil, oui, mais pas celui qu'on attend. Pas de grande scène de larmes, pas de funérailles poignantes. Demolition parle d'un homme qui ne ressent rien. et qui, pour comprendre ce qu'il a perdu, doit tout démonter, littéralement. Davis est un homme réussi sur les papiers. Il bosse dans la finance, a une belle maison, une femme, jusqu'au jour où elle meurt brutalement dans un accident de voiture. Et là, quelque chose cesse de fonctionner en lui. Il ne pleure pas, il ne parle pas vraiment, il continue sa vie comme si de rien n'était. Sauf qu'au fond, plus rien ne va. Et au lieu de pleurer, Il se met à démonter tout ce qui l'entoure, son frigo, sa salle de bain, une cabine téléphonique. Il commence aussi à écrire des lettres absurdes mais sincères à un service client jusqu'à ce que quelqu'un lui réponde. Et c'est là que commence vraiment le film, dans ce mélange étrange de désespoir silencieux, d'humour noir et de quête intérieure. Ce qui rend Demolition aussi intéressant, c'est qu'il casse tous les clichés du deuil modèle. Davis ne suit pas les étapes qu'on nous sert souvent, choc, colère, acceptation. Non, il est anesthésié. Il ne comprend même pas ce qu'il est censé ressentir. Et c'est ça que le film explore, la dissonance émotionnelle. Comment faire le deuil d'une relation qu'on n'a peut-être jamais vraiment comprise ? Est-ce qu'on peut pleurer quelqu'un qu'on ne connaissait pas si bien ? Et surtout, qu'est-ce qu'on fait quand le chagrin n'arrive pas ? La réponse du film est brutale mais poétique. On détruit, pour reconstruire. On démonte tout ce qui ne fait plus sens. Les objets, les habitudes, les mensonges, les apparences. Le film pourrait être cynique ou lourd, mais il reste toujours humain. Grâce à la mise en scène sensible de Jean-Marc Vallée et surtout grâce à Jackie Gyllenhaal qui joue ce déséquilibre avec une justesse folle. Et puis, au fil du chaos, Il y a des rencontres, notamment avec Karen, une femme paumée elle aussi, jouée par Naomi Watts et son fils. Des inconnus qui, sans grande déclaration, vont ouvrir une brèche dans la carapace de Davis. Demolition, c'est un film sur des gens cassés, qui ne savent pas où aller, mais qui avancent quand même, un pas de travers après l'autre. Le montage est haché, nerveux, alternant entre présent et flashback éclair. La narration est décalée, presque mécanique. Le son est travaillé pour créer un effet de vide intérieur. Voix off sur fond neutre, musique soudain coupée. La caméra suit Davis avec un détachement précis, souvent en plan d'ensemble. Il est présent physiquement, mais absent émotionnellement. Le deuil ici est mis en scène comme une errance active. Il faut casser pour ressentir. Davis va à contre-courant de ce que la société attend. Pleurer, parler, aller mieux, ce mouvement est illustré dans les scènes de danse dans la foule. Et Jake Gyllenhaal joue ce personnage comme un homme vidé de tout affect, jusqu'à la saturation. Puis peu à peu, le corps lâche, les émotions percent. Le film parle de la masculinité empêchée, du deuil impossible qu'on n'a pas appris à nommer ses douleurs. Et ce que la caméra filme au fond, c'est la construction d'un vide. Ce que le film propose, c'est une idée assez simple mais profonde. Si tu ne ressens rien, commence par comprendre ce qui t'entoure. Et si tu ne comprends pas, démonte. Regarde ce qu'il y a dedans. C'est à la fois métaphorique et très concret. Davis démonte un ordinateur, une poignée de portes, un mur, jusqu'à ce qu'il trouve enfin quelque chose de vrai. C'est une quête étrange, physique, presque enfantine, mais qui touche à cette vérité du deuil. Parfois, il faut passer par le corps pour revenir au cœur. Le film critique aussi la masculinité émotionnellement anesthésiée. Le deuil est nié jusqu'à ce qu'il explose. Le deuil masculin ici est désorienté, hors langage, actif mais creux. Et c'est ce vide émotionnel qui devient insupportable.
- Speaker #4
Hello, this is Lee. What happened to my brother ? C'est ça, c'est Lee Chan, non ?
- Speaker #5
Je ne comprends pas.
- Speaker #6
Quelle partie de toi as-tu en trouble ?
- Speaker #5
Je ne peux pas être son gardien.
- Speaker #6
Ton frère a donné ton fils un petit-fils. Je pense que l'idée était de te relocater. Relocater ? Où ? C'était mon impression que tu avais passé beaucoup de temps ici.
- Speaker #5
Salut, mon amour. Je suis juste un support.
- Speaker #6
Lee, personne ne peut apprécier ce que tu as vécu. Et si tu ne peux pas prendre ça en main, c'est ton droit.
- Speaker #0
Quatrième film de la sélection, c'est Manchester by the Sea. Un film qui ne propose ni rédemption facile, ni message rassurant. Un film qui dit que parfois, on ne peut pas réparer. Et que ça aussi, ça fait partie de la vie. Lee Chandler, incarné par un Casey Affleck bouleversant, est un homme brisé. Ancien père, ancien mari, il vit avec un chagrin impossible à porter. Il a perdu ses enfants dans un incendie causé indirectement par lui-même. Ici, le deuil masculin est absolu, irréversible, figé. Lily ne peut pas guérir. Il le dit lui-même, je ne peux pas battre ça. Du coup, il vit seul, il travaille comme concierge à Boston, il se traîne d'un jour à l'autre sans vraiment être là. Et puis, un appel. Son frère Joe vient de mourir, Lee doit retourner à Manchester-by-the-Sea, la ville qu'il a fui. Là, il apprend qu'il est désigné comme le tuteur légal de son neveu adolescent Patrick. Et il se retrouve face à ce qu'il ne voulait plus jamais revoir. La ville, la maison, les souvenirs, le poids de ce qu'il a perdu et de ce qu'il s'est fait à lui-même. Manchester-by-the-Sea est sans doute le film le plus déchirant de cette sélection. Le film refuse le schéma classique de Rédemption. Il montre une masculinité blessée, désaffiliée, incapable de dire ou d'expliquer sa douleur. Le montage est sobre, pudique, les dialogues sont suspendus et chaque regard, chaque silence est plus lourd qu'un cri. Filmé comme une tragédie contemporaine, l'histoire ne suit pas une progression classique du deuil. Ici, il n'y a ni arc de Rédemption, ni consolation. La mise en scène se construit à travers les couleurs froides, la lumière hivernale, les cadrages serrés. L'espace est étouffant, les maisons sont basses, les couloirs exigus, les chambres sont figées. Le montage entremêle passé et présent sans transition nette. Le passé contamine le présent, il l'empêche. Le deuil devient identité, il n'y a pas d'après, seulement vivre malgré tout. Ce qui rend Manchester by the Sea si puissant, c'est qu'il ne vend aucune promesse. Lee n'évolue pas grâce à la mort de son frère. Il ne se reconcilie pas miraculeusement avec lui-même. Au contraire, ce retour à Manchester, c'est un enfer silencieux. Parce que le vrai drame du film, ce n'est pas la mort récente, c'est celle d'avant. Un traumatisme ancien, terrible, qu'on découvre peu à peu par flashback. Et là, tout bascule. On comprend pourquoi Lee est un fantôme, pourquoi il ne peut plus s'aimer, ni rester, ni pardonner. Le deuil ici n'est pas une étape, c'est un poids, un mur, une douleur qui ne partira jamais. Kenneth Lonergan signe un scénario d'une justesse rare. Il écrit les silences, les regards, les dialogues gênés, les réactions à côté. Tout sonne vrai, bancal, humain, comme dans la vie. La relation entre Lee et Patrick est pleine de tensions, de tendresse, de maladresse. On rit parfois au détour d'un dialogue sec, d'une situation absurde. Et c'est ça aussi le deuil. Des moments qui échappent au drame pour retomber dans l'ordinaire. Le film nous dit que le quotidien continue, même quand le cœur est resté en arrière. Cassé à flec est absolument exceptionnel. Il joue la douleur sans éclat, sans cri, juste avec un poids dans les épaules, Un vide dans le regard. On sent que tout en lui est refermé, à vif. La scène de retrouvailles avec Michelle Williams, quelques minutes seulement, suffit à briser le cœur. Pas parce que c'est spectaculaire, mais parce que c'est tellement vrai. Deux personnes qui s'aiment encore, mais qui ne peuvent plus se parler. Parce que ce qui les sépare est trop grand. À la fin du film, il n'y a pas de révélation, pas de réconciliation complète. Lee ne va pas mieux. Il n'emporte pas Patrick avec lui. Il ne revient pas à la vie comme dans un conte de résilience. Mais quelque chose change. Un geste, une phrase, une promesse de rester en lien même à distance. Et c'est peut-être ça le message discret du film. Parfois la seule chose qu'on peut faire, c'est ne pas abandonner complètement. C'est fragile, c'est douloureux, mais c'est réel. Manchester by the Sea, c'est un film qui ne propose pas de solution, mais il dit une vérité essentielle. On n'est pas obligé de guérir, parfois survivre, c'est déjà beaucoup. Alors, qu'est-ce que ces quatre films illustrent sur le rapport entre genre et deuil ? S'agit-il d'une douleur normée ? On constate tout d'abord que le deuil n'est pas qu'une expérience intime, c'est aussi une expérience culturelle. Et dans nos sociétés occidentales, cette expérience est encore fortement genrée. Aux femmes, on associe l'émotion, l'expression, la vulnérabilité, le partage. Aux hommes, on attribue plutôt la retenue, le silence, le contrôle, la rationalité. Ces stéréotypes se retrouvent à la fois dans le comportement attendu dans la vie réelle, mais aussi dans la représentation fictionnelle du deuil, notamment au cinéma. Dans les films, les femmes endeuillées pleurent, parlent, tiennent des journaux intimes, cherchent du sens dans la relation perdue. Les hommes endeuillés, eux, cassent, fuient, s'isolent, cherchent un sens dans l'action ou dans l'absence de réaction. Prenons quelques exemples dans les films analysés. Dans P.S. I Love You et Pieces of a Woman, les personnages féminins sont au centre de la narration du deuil. Leur douleur est visible, filmée, accompagnée ou au contraire laissée sans reconnaissance. Mais surtout leur transformation est attendue. Le deuil féminin est souvent mis en scène comme un passage à travers, avec une sortie possible, voire une renaissance. Cela vient renforcer une norme culturelle. La femme endeuillée est acte. Dans le cas de Demolition et Manchester by the Sea, le deuil masculin est filmé dans l'absurde, le déni, la honte, l'impossibilité de parler. Davis détruit des objets pour ressentir, Lee vit dans un présent figé, asphyxié par sa culpabilité. Le deuil masculin, lui, est souvent bloqué. Il ne mène pas à la guérison. mais à une reconduction du silence. C'est là un double paradoxe. L'homme qui ne montre pas sa douleur est valorisé comme fort, mais au cinéma, ce refus de vulnérabilité devient tragique. Il est émotionnellement inapte, non pas par essence, mais parce que la masculinité construite l'y contraint. Alors pourquoi c'est important de le remarquer ? Parce que ces représentations façonnent aussi nos attentes face au deuil dans la vraie vie. Une femme endeuillée qui ne pleure pas, qui refuse le lien, peut être perçue comme froide. Un homme qui exprime trop clairement sa douleur peut être jugé faible ou instable. Le cinéma peut reproduire ces normes, mais parfois aussi les subvertir. Pieces of a Woman, par exemple, filme une femme en deuil qui ne pleure pas comme il faudrait, qui refuse les rituels imposés. Demolition montre un homme qui n'a plus accès à ses émotions mais qui cherchent un langage alternatif par la destruction. Ces films, même très différents, révèlent une tension commune. Le deuil ne se vit pas en fonction du genre, mais le genre impose une manière de le représenter et de le vivre. Et si alors le genre n'était qu'une façade ? Peut-être que la vraie question plus intime serait comment le cinéma peut-il filmer la douleur de manière non genrée ? Ou du moins... Comment peut-il filmer des douleurs qui traversent les genres, qui les débordent, qui les contredisent ? Quand Manchester by the Sea filme un homme figé, incapable de faire son deuil, ce n'est pas seulement un deuil masculin, c'est le portrait d'un être humain que la perte a arraché au langage. Quand Pieces of a Woman montre une femme silencieuse et intérieure, ce n'est pas une femme typique, mais une personne pour qui la douleur est indicible. En ce sens, le cinéma peut à la fois mettre en lumière les codes de genre et montrer des personnages qui les fracturent. Alors qu'est-ce que ces films nous disent du deuil ? Et surtout en quoi le cinéma le représente différemment selon qu'il touche une femme ou un homme ? On constate qu'il ne trace pas une ligne claire entre homme et femme, mais il révèle des tendances cinématographiques fortes. Côté féminin, le deuil est souvent lié à la mémoire, au corps, Au lien affectif, il s'exprime par la présence ou l'absence de parole, par une relation au passé. Côté masculin, le deuil passe par l'action ou l'effacement. Il est souvent caché, contenu, socialement tabou, et parfois il ne trouve jamais de résolution. Mais dans les deux cas, le cinéma rend visibles les silences du deuil et les formes multiples que prend la survie. Le deuil ne connaît pas de genre, mais la manière dont on le raconte, dont on le filme, en porte souvent les traces. Ces films nous aident à comprendre que pleurer, ne pas pleurer, fuir, parler, se taire, se reconstruire ou non, ce ne sont pas des réponses de femmes ou d'hommes, ce sont des langues singulières du chagrin. Car au fond, il n'y a pas un seul chemin. Il y a des trajectoires singulières, des gestes maladroits, des émotions différées. Le deuil est un espace de résistance intime face à une société qui veut que l'on aille mieux. Et il n'y a pas de bonne manière de faire son deuil. Surtout ce que ces films nous rappellent, c'est que vivre après la perte, ce n'est pas oublier. C'est recommencer autrement. Parfois dans l'amour, parfois dans le vide, mais toujours en portant ce qui manque. Alors, cher auditeur, chère auditrice, as-tu déjà vu ces quatre films ? Quels films proposes-tu pour inclure dans cette thématique ? Quels films ou scènes t'a touché le plus ? Merci d'avoir suivi cet épisode du podcast Ciné Talk. Je m'appelle Georgia. Si tu aimes ce contenu, retrouve Ciné Talk sur les réseaux sociaux, abonne-toi, partage et surtout, prends soin de toi. et des absents.