- Romain
Bienvenue dans contre expérience, le podcast qui met en lumière des parcours contre stéréotypé dans la recherche. Chaque épisode va vous faire découvrir le quotidien, les défis et les réussites de femmes et d'hommes aux trajectoires atypiques. Je suis Romain Sabatier, directeur associé de CoopEgal, cabinet spécialisé dans l'accompagnement des organisations de travail dans leur transition égalitaire. J'accompagne le CNRS dans ce projet de podcast. Aujourd'hui, nous recevons Jean-Marie, docteur en informatique et géométrie algorithmique. En 2010, il est jeune papa tout en étant encore étudiant. Une fois sa thèse en poche, sa carrière d'enseignant-chercheur est lancée. Puis la découverte de la maladie de sa fille va changer Jean-Marie et changer son parcours professionnel. Comment alors donner sens à ces recherches et articuler ces obligations professionnelles avec ces autres casquettes de papa solo et aidant ? En France, comme ailleurs, c'est encore le plus souvent les femmes qui sont en première ligne de la prise en charge du travail gratuit de soins aux personnes dépendantes. C'est un facteur central des inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes. Les femmes sont par exemple 8 fois plus sans emploi pour raison familiale que les hommes selon l'INSEE. 80% des temps partiels sont pris par des femmes et 6 aidants sur 10 sont des femmes. Jean-Marie. par ses choix et son parcours, nous offre une contre-expérience. Entendons ces voix qui, loin des stéréotypes, ouvrent la voie à une science et une société plus inclusives. Bonjour Jean-Marie et merci d'être avec nous aujourd'hui.
- Jean-Marie
Bonjour Romain, merci pour l'invitation.
- Romain
Tu as grandi dans l'ouest de la France, dans la région de Nantes. Ta mère était en charge du foyer et ton père vendeur. Aucun des deux n'a poursuivi des études après le bac et donc, à l'origine, l'université n'était pas dans ta culture familiale. J'ai donc envie pour commencer de revenir sur ta rencontre avec l'université. Quel souvenir gardes-tu de cette transition entre lycée et université ?
- Jean-Marie
Déjà, il faut dire que j'ai eu la chance d'être dans une famille où, même si l'expérience n'était pas celle des études supérieures, il y a eu un soutien de toute la fratrie, mes sœurs et moi, pour nous accompagner sans restriction dans la poursuite des études. Donc ça, c'était une vraie chance et là-dessus, je peux les remercier. Grâce à une bourse notamment d'étudiants sur critères sociaux et puis à des jobs d'été, j'ai pu financer ces années d'études. Et ce que j'ai vraiment ressenti en arrivant à l'université, c'est un gigantesque espace d'épanouissement culturel, scientifique, social, sous toutes les facettes. Et ce qui m'a le plus marqué, c'est cette idée que, contrairement au lycée, où il y avait un peu un jugement, je trouvais, entre les lycéens, l'arrivée à l'université, pour moi, ça a été une ouverture complète de non-jugements sur notamment, par exemple, la passion qu'on peut entretenir pour la culture scientifique, ce qui était un peu mon cas à cette époque.
- Romain
Jean-Marie, comment as-tu articulé ton parcours universitaire avec l'expérience de la paternité ?
- Jean-Marie
J'avais 23 ans quand je suis devenu père. C'est vrai, mon parcours universitaire, il était encore en cours à ce moment-là. Je venais de finir une double licence en mathématiques et en informatique, une licence plus de maîtrise, et j'avais tenté le concours d'entrée en troisième année à l'ENS de Cachan. Et à ce moment-là, quand on tente ce concours, on a l'opportunité, à cette époque où l'ENS de Cachan était à Paris et à Rennes, de choisir entre les deux sites. Et je crois, par frilosité provinciale sans doute, j'ai opté pour Rennes. Avec la mère de ma fille, on était déjà séparés au moment où on a appris qu'elle était enceinte. Donc pour moi, c'était un peu un bouleversement ce moment-là. J'étais en train de finir mon master à Rennes et je me suis dit que puisque la mère de ma fille allait s'installer à Clermont-Ferrand, naturellement, moi, j'allais déménager là-bas. Donc ce que j'ai choisi de faire, c'est de prendre une disponibilité. À l'époque, j'étais à l'ENS et il fallait poser une disponibilité pour pouvoir quitter l'université temporairement. C'était quelque chose sans solde, donc il a fallu que je trouve en arrivant à Clermont-Ferrand un emploi. Finalement, j'ai eu la chance de rencontrer un neurochirurgien qui menait un projet de recherche sur quelque chose que j'ai trouvé passionnant d'un point de vue scientifique. Il avait besoin d'avoir une représentation cartographique de la surface du cerveau. Après un an de travail comme ingénieur de recherche dans son équipe, ça a permis de tracer les bribes qui sont devenues le sujet de la thèse que j'ai travaillée pendant trois années et qu'on pourrait résumer comme représentation plane de surface 3D. L'idée, c'était, puisqu'on s'était intéressé à ça pour le cerveau, on pouvait aussi appliquer à d'autres choses. et développer des techniques informatiques et mathématiques pour pouvoir proposer cette représentation. Évidemment, en parallèle, j'avais aussi un rôle de père à assumer, ça me paraissait évident. Au début de la vie de ma fille, on passait beaucoup de temps à trois, même si on était séparés avec la mère de ma fille. Il y avait un espace commun autour de l'enfant. Et puis, plus on avançait, plus j'ai eu l'opportunité de passer du temps avec elle, les week-ends par exemple. Et donc, petit à petit, on a construit notre culture à elle et moi, tous les deux.
- Romain
Alors, tu as parlé de normal. d'évident. Tu me disais aussi je ne m'imaginais pas vivre loin de ma fille. Comment tu t'expliques ce décalage entre ce qui pour toi était normal, évident, et en revanche ce qui pouvait être perçu parfois de manière encore stéréotypée comme un domaine réservé aux femmes, aux mères, à savoir le soin et l'éducation des enfants ?
- Jean-Marie
Je pense que j'ai grandi dans une famille où il y a cette culture d'être attentif à toutes et à tous, et notamment aux plus jeunes. J'ai partagé beaucoup de temps quand j'étais enfant avec des personnes plus jeunes, avec mes sœurs, mes cousins, cousines. C'était vraiment l'esprit dans lequel j'ai grandi. Et puis, l'un des premiers jobs que j'ai assumé, ça a été babysitter. Là, j'ai eu l'occasion de bénéficier de la reconnaissance locale de ma mère, qui avait déjà une activité d'assistante maternelle. Et du coup, les familles qu'elle connaissait m'ont sollicité naturellement, sans se questionner sur le fait que j'étais un garçon, je pense. Du moins, je n'ai pas perçu cette dimension-là. C'est vrai qu'en fait, au moment où je suis devenu père, il y a eu ce rôle à s'approprier, qui n'est pas du tout le même que d'accompagner des cousins-cousines, de faire du babysitting. Et j'ai eu une trajectoire où j'ai ressenti que c'était une place qui était plus à négocier. J'ai vraiment eu ce sentiment-là, notamment parce que la mère de ma fille avait construit une relation très fusionnelle avec ma fille. Et il me fallait construire cette place d'autres parents. Pour moi, ça a été un long chemin qui a entraîné des choix. Comme je l'ai dit précédemment, le fait de déménager à Clermont-Ferrand. Après ma thèse, j'ai fait un post-doc d'une année en Italie et j'ai réussi à négocier avec l'équipe qui m'accueillait de passer une semaine par mois à Clermont-Ferrand, loin de Gênes, pour pouvoir passer du temps avec ma fille. C'était des engagements comme ça que j'ai réussi à installer dans ma vie professionnelle et personnelle pour pouvoir m'engager pleinement dans mon rôle de père. Et puis ensuite, j'ai été recruté comme maître de conférence. Sur la dizaine de postes qui étaient disponibles, j'en ai tenté un à Clermont-Ferrand et je l'ai obtenu. Heureusement parce que sinon je pense que j'aurais sans doute arrêté mon cursus universitaire, j'aurais arrêté, j'aurais stoppé la recherche dans le public parce que j'imaginais pas vivre loin de ma fille qui elle vivait à Clermont-Ferrand. Et j'ai le sentiment qu'aujourd'hui ce que j'ai vécu ce serait sans doute plus difficile pour plusieurs raisons, principalement parce qu'il y a beaucoup moins de postes et donc d'opportunités d'avoir un poste dans la ville qu'on souhaite, c'est devenu quasiment impossible je pense. Et en plus, cas particulier de Clermont-Ferrand, à l'époque j'étais recruté dans l'autre université, il y en avait deux, aujourd'hui les deux universités ont fusionné. Et comme il y a une politique de non-recrutement des locaux, si ça se passait aujourd'hui, je n'aurais pas eu la possibilité de rejoindre l'université de Clermont-Ferrand et j'aurais dû quitter la ville.
- Romain
Ah oui, je n'avais pas forcément pensé à cet enjeu de la fusion des universités. On sait que l'injonction à la mobilité peut faire obstacle à l'articulation des temps de vie, a fortiori quand on est parent séparé et qu'il est impensable que l'enfant et l'ex-conjoint ou conjointe suivent. Fort heureusement pour toi, tu as pu décrocher ce poste de maître de conférence à Clermont-Ferrand où était ta fille. Es-tu d'accord de revenir avec nous sur le moment du diagnostic ?
- Jean-Marie
Jusqu'à ses 6 ans, il n'y avait aucun symptôme apparent chez elle qui laissait penser qu'elle avait une maladie. Pendant son CP, il y a eu les services de santé et de l'éducation nationale qui ont fait un check-up chez tous les enfants comme c'est l'habitude. Et ils ont constaté qu'elle avait besoin de porter des lunettes. Donc on lui a mis des lunettes et puis pendant tout l'été, elle les a utilisées. Et à la rentrée, on a fait le constat que ça n'avait pas réellement amélioré sa vue. Donc on s'est rapproché des services hospitaliers. Et là a commencé un long processus qu'on peut qualifier d'errance médicale de 2-3 années avant d'identifier quelle était la maladie qui était en cause. Alors pendant cette attente longue, nous on a appris à s'adapter avec la déficience visuelle. On a exploré les techniques d'adaptation tactile, puis on s'est passionné pour la création radiophonique. C'est devenu une de nos passions à ma fille et à moi. Vraiment, on a construit des histoires audio. On s'est éclaté avec un micro et un enregistreur. Et puis sur le plan professionnel ? C'était un moment où j'avais rejoint un jeune laboratoire de recherche en imagerie médicale qui était en cours de création. C'était un moment plutôt dynamique d'un point de vue recherche, mais dans un environnement pas très bienveillant, avec notamment un responsable d'équipe qui était clairement toxique dans son comportement. J'ai le sentiment de le voir comme quelqu'un qui broie les doctorants au service de son aura scientifique. Ce n'était vraiment pas un contexte satisfaisant. Nous, on était une brochette de jeunes maîtres de conférences recrutés pour accompagner la création de ce laboratoire et de cette équipe. Et il a tenté de nous entraîner dans son fonctionnement. Nous, on a mis beaucoup de temps à se désolidariser parce que c'était le démarrage de l'équipe. On n'avait pas la lucidité de percevoir sans doute que sa personne, elle, entachait l'énergie collective. Et je me souviens très bien d'un jour, dans ce contexte-là, j'étais en salle des profs à l'IUT. Et puis, il y a la mère de ma fille qui m'a appelé pour me confirmer que c'était bien la maladie de Batten. Elle s'appelle la maladie de Batten, dont était porteuse ma fille. Et là, on avait déjà identifié que c'était sans doute la maladie possible. Donc, c'est une maladie neurodégénérative avec beaucoup de conséquences et une espérance de vie assez courte. Tout ça, c'était un peu fracassant sur le moment. Ça nous a un peu froidouraillés. Et ça arrivait dans un moment de tension au travail, comme je le disais précédemment. Donc, je suis allé voir quand même le responsable de l'équipe pour partager avec lui le fait que j'aurais moins de capacité à m'engager dans les temps prochains parce que j'allais être préoccupé et engagé dans l'accompagnement des besoins de santé de ma fille. Et j'ai senti qu'il n'était pas en capacité d'accueillir ça. Et il a fini la conversation en disant ça va, elle n'est pas morte ta fille. Alors moi, j'avoue que ça m'a un peu... fait mal, j'ai cette violence brutale, c'est tombé comme une bombe finalement. Et c'était toujours dans ce contexte difficile avec un collègue qui venait de faire un burn-out, avec en même temps l'envie de faire vivre un jeu de laboratoire avec les collègues. On ne s'y retrouvait pas forcément, notamment sur les pratiques professionnelles, mais aussi sur la thématique de recherche. Et donc, on a fini par partir changer de laboratoire en accord avec les directeurs de laboratoire et puis le président de l'université.
- Romain
Merci de partager ça avec nous. Nouveau gros virage professionnel pour toi, pour contourner un obstacle qui aurait pu te mettre fortement en danger. Donc bravo pour votre décision collective de partir. Ce n'est jamais évident de dire non, de dire stop. Et dans ton nouveau labo d'accueil, du coup, comment es-tu parvenu à articuler ta casquette d'enseignant-chercheur et celle de papa solo aidant d'une fille atteinte d'une maladie qui va petit à petit l'handicaper de plus en plus ?
- Jean-Marie
Je dois dire que dans ce nouveau laboratoire, c'était un environnement de travail plutôt bienveillant où il y avait de l'espace pour mener des projets de recherche et puis créer de nouvelles choses. Donc je m'y suis senti vraiment bien, même si en parallèle, effectivement, les besoins liés à la maladie faisaient que d'augmenter. Je me suis trouvé quand même à assumer les deux engagements. Ce qu'il faut dire, c'est que l'organisation du temps de travail d'un maître de conférence, elle est particulière dans le sens où s'il y a des cours à heure fixe, il y a une grande flexibilité sur l'organisation temporelle de la partie recherche. Et donc, ça m'a permis d'allier un petit peu, d'ajuster mon emploi du temps pour assumer les deux casquettes en mettant les bouchées doubles les soirs et les week-ends pour assumer l'engagement professionnel. Aussi, au fil du temps, ce qui m'a aidé à avancer, c'est que Et bien, puisque mon plaisir et mes centres d'intérêt, c'est de résoudre les problèmes, j'ai très vite compris que la question de la déficience visuelle, ça pouvait être un champ d'exploration scientifique. J'ai rencontré des professionnels de santé dans l'établissement où était cueillie ma fille, qui avaient besoin d'outils et on sentait une frustration au fait qu'il n'y avait pas de choses qui existaient. Notamment, par exemple, la représentation de la ville, c'était un des points sur lesquels il n'y avait pas beaucoup d'outils disponibles. Comme la cartographie, c'est une question proche de la géométrie, puis que ça me passionne. Je suis allé rencontrer une équipe de recherche à l'IGN et je leur ai proposé de monter un projet de recherche. En quelques années, on a ficelé un partenariat qu'on a entretenu et puis ça aboutit sur un projet ANR dont l'objectif était de produire des cartes accessibles aux déficients visuels. On a inclus une autre équipe de recherche à Toulouse, l'équipe Cherchons pour voir. Et donc, d'un point de vue personnel et professionnel, les deux se tissaient bien. J'y retrouvais la passion qui anime mes activités du quotidien. Ce qu'il faut dire en même temps, c'est qu'il y a une intensification des tâches de maître de conférence. Il y a toujours plus de choses à faire. On sent bien cet engagement constant. sur les tâches administratives à l'IUT par exemple, sur les prises de responsabilités. En recherche, c'est monter des dossiers de demande de financement, les obtenir, faire du reporting, suivre les projets évidemment, et puis accompagner en ressources humaines les recrutements, accompagner aussi les jeunes chercheurs, développer un axe de recherche. C'est un temps grand, important. Et je trouve que ça fait assez bien écho à ce qui se passait de l'autre côté dans ma vie personnelle, où de plus en plus, les rendez-vous médicaux sont devenus de plus en plus importants. Il y avait des besoins nouveaux qui se sont installés en motricité, en nutrition, en orthophonie, plus tard en inconsidence. On s'est retrouvé à médicaliser de plus en plus la maison. Du coup, d'un point de vue logistique, à devoir l'équiper pour qu'il y ait de plus en plus de dispositifs médicaux, à coordonner les équipes de soins, à organiser les livraisons médicales, à monter les dossiers pour faire les demandes MDPH. Finalement, la diversité d'activités, elle était assez similaire dans mon cadre privé et dans mon cadre professionnel. Et je dois avouer que là, en tant qu'enseignant-chercheur, finalement, je me suis senti bien préparé à celle d'être... un aidant familial. Et alors là, je me pose la question, les gens qui n'ont pas cette formation-là, comment ils s'y retrouvent ? Et j'avais en plus la chance d'avoir, dans mon contexte professionnel, des collègues qui étaient bienveillants, qui connaissaient la situation et qui acceptaient d'ajuster autant que possible l'organisation collective pour que je ne sois pas mis en difficulté et que je puisse assumer mes rôles. Mais au bout d'un moment, il faut avouer, ça a coincé, c'était trop compliqué. Notamment le moment où ma fille, elle n'a plus été accueillie en journée dans le centre et donc elle s'est retrouvée à temps plein à la maison. Et là, il a fallu que je réarrange complètement mon organisation personnelle. C'est pile à ce moment-là d'ailleurs que le directeur de l'UIT, il a modifié les engagements des différents enseignants-chercheurs et m'a retiré les enseignements de master que j'aimais bien pour m'imposer des enseignements en première année sur la transmission de l'usage de l'Excel, qui n'est pas une de mes passions favorites. Et pendant l'entretien un peu tumultueux qu'on a eu ensemble, où je lui disais que moi, j'y trouvais pas mon compte en tant que professionnel, à la fin, je lui ai dit, mais si ça continue comme ça, il y a trop de tensions et trop d'engagement aussi sur les aspects personnels, eh bien, je vais partir dans le privé. Et puis quand j'ai quitté son bureau, en marchant en direction du Strava, je me suis dit mais en fait c'est exactement ce que je vais faire. Je vais essayer de trouver quelque chose dans le privé.
- Romain
Donc nouveau gros virage pour toi. On sent clairement à t'entendre cet entrechoc entre d'une part ta réalité de vie, l'énergie, la souplesse mise à tout faire tenir ensemble, les besoins de ta fille et ta grande passion pour la recherche, et d'autre part la rigidité et la froideur d'un système professionnel régi par ses propres contraintes et qui laisse peu de place à la prise en compte humaine des situations. Pourquoi aller dans le privé a été à un moment donné une porte de sortie pour toi ?
- Jean-Marie
Mon objectif, c'était de basculer à temps partiel. Quand je suis allé voir les ressources humaines de l'université pour leur demander un aménagement, ils m'ont proposé un temps partiel, mais je sais que maintenir cette énergie de recherche, ce n'est pas imaginable avec un temps partiel. Je l'évoquais, on n'arrive pas à s'arrêter, ce n'est pas possible. Et donc, j'ai demandé à prendre une disponibilité pour sortir de l'université, pour retrouver une sérénité et pouvoir... en diguer le temps de travail dans un emploi du temps, disons à heure fixe. Il n'y a pas eu de difficulté, les RH de l'université m'ont bien accompagné là-dessus. Et effectivement, en quelques mois, j'ai pu trouver un mi-temps dans une entreprise privée sur un sujet que je trouve intéressant ou sur lequel je m'épanouis techniquement et scientifiquement, mais sur lequel je sais que quand je sors du bureau, je peux pleinement me consacrer à l'engagement que j'ai auprès de ma fille.
- Romain
Jean-Marie, ton expérience est une contre-expérience au sens où elle va à rebours de plusieurs stéréotypes de genre et constitue encore une expérience minoritaire. Selon les chiffres du ministère de la Justice, seul un père sur cinq séparés demanderait la garde alternée. Les données manquent encore concernant les familles séparées avec enfants handicapés. On rappelle aussi que quatre temps partiels sur cinq sont pris par des femmes et qu'aujourd'hui encore les aidants sont majoritairement des aidantes. Pourquoi ? Car dans le système sexiste, s'occuper des autres et en particulier des enfants, le plus souvent de manière gratuite, est un rôle traditionnellement associé aux femmes. quand le fait de faire carrière professionnellement et de bien gagner sa vie est associé aux hommes. Ta fille a aujourd'hui 20 ans. Avec du recul, Jean-Marie, comment tu analyses ton parcours du point de vue du genre ?
- Jean-Marie
Je pense que j'ai eu la chance de graviter dans un milieu associatif et social où il y avait un engagement militant fort sur des thématiques qui étaient liées au féminisme, à la question des normes de genre ou encore des personnes qui étaient en réflexion sur la fluidité de genre qui m'a permis de me sensibiliser à ces questions-là, d'être en capacité d'être un allié. même si je ne suis pas une personne concernée par ces discriminations. J'ai quand même eu le sentiment qu'en tant qu'homme investi dans un rôle de père et d'aidant auprès d'une fille handicapée, il y avait deux phénomènes qui se passaient. D'un côté, c'était un engagement qui était survalorisé, peu le syndrome du super-héros dont parlent les antivalidistes. Et de l'autre côté, on avait l'impression qu'il y avait beaucoup de freins plus institutionnels que je ressentais. Typiquement, les institutions s'adressent en priorité à la mère d'un enfant. Toutes les démarches administratives, elles sont adressées à la mère. J'ai trouvé que c'était encore plus... Plus rendu compliqué quand il y avait une famille séparée parce que des fois, je rate des informations. Il y a quelques exemples que je peux citer comme ça. Quand il y a un rendez-vous à l'hôpital, il y a un SMS qui est envoyé, il est envoyé à la mère de l'enfant. Et donc, si c'est moi qui l'accompagne, il faut que je trouve une moyen de le savoir. Encore, quand on faisait des visites médicales, typiquement avec la neuropédiatre tous les six mois, le compte rendu ne m'était pas envoyé au début. Je pense que c'est au bout de sept années que j'ai réussi à obtenir un compte rendu de ces rencontres-là. Alors on peut faire le parallèle avec l'injonction faite aux femmes à jouer ce rôle, évidemment, à mettre leur vie professionnelle et sociale entre parenthèses. Et inversement, les hommes, il y a eu un peu une injonction à s'engager dans la vie sociale sans restreindre leur engagement pour des raisons personnelles. Moi, je ne me suis pas ressenti concerné par ça parce que ce n'était pas ma culture.
- Romain
On ne t'a pas proposé moins de projets ou de travail ou de responsabilités parce qu'il y avait aussi ce tenace stéréotype de M. Gagnepin. à qui on va proposer des heures supplémentaires à l'arrivée d'un enfant, alors qu'inversement, on va proposer à madame un temps partiel.
- Jean-Marie
Exactement, c'est vraiment ça qui se passe. Et aujourd'hui, ce qu'il faut dire, c'est que nos quotidiens, c'est un peu inversé dans le sens où moi, j'habite en centre-ville, je suis proche des dispositifs de service public. Quand la mère de ma fille, elle habite à la campagne, elle en est plus loin. Et puis, peut-être aussi, on peut dire qu'elle est moins sociable. Et donc, il y a eu un reversement des rôles. Aujourd'hui, c'est moi qui suis l'interlocuteur principal des équipes médicaux sociales. Et donc, dans ce cadre-là, c'est finalement moi qui joue ce rôle-là plus qu'elle. Je me suis aussi engagé dans des associations, comme l'association Vaincre les maladies lysosomales, qui regroupe les maladies lysosomales dont fait partie la maladie de ma fille. Je me suis impliqué au bureau, et ce que j'ai constaté au fil du temps, c'est qu'il y avait beaucoup plus de femmes qui étaient impliquées dans ces structures-là. Et d'ailleurs, régulièrement, on me fait cette remarque qu'être un homme dans ce milieu-là, c'est plus rare.
- Romain
Venons-en maintenant à la question « I have a dream » . Si tu avais le pouvoir là tout de suite de mettre en œuvre une mesure pour favoriser l'égalité et de meilleures conditions de travail, laquelle choisis-tu ?
- Jean-Marie
Je crois que ce serait de mettre tout en œuvre pour faire appliquer le droit à la déconnexion soirée-week-end dans un contexte professionnel. Favoriser les temps partiels choisis, même pour les chercheurs et chercheuses. Aujourd'hui, on sait que ce n'est pas le cas. Il y a peu de chercheurs et chercheuses qui peuvent faire ce choix-là. Mais ce que je trouve compliqué, c'est que le rythme de l'université, il est tellement fracassant, gigantesque, c'est un piège dans lequel on travaille sans s'interrompre et il est difficile de sortir de ce rythme finalement. Sans une régulation forte et collective, je n'imagine pas qu'on puisse quitter ce rythme-là. Je pense que c'est notre rôle en tant que seniors à l'université de transmettre aux jeunes générations que finalement, s'ils commencent leur thèse, ils vont partir comme des fous. Mais en fait, leur carrière professionnelle, elle va s'étaler sur 40 ans et on ne peut pas demander à quelqu'un de faire un marathon à la vitesse du sprint. Toute une carrière, c'est déraisonnable. Ce qui est dur, c'est qu'on se l'impose soi-même. J'avoue que je ne sais pas comment on pourrait rendre cet environnement moins toxique.
- Romain
Ce sera peut-être l'objet d'un prochain épisode sur les solutions. On va arriver au terme de cet entretien. Si on pouvait remonter le temps, quel message aurais-tu aimé entendre quand tu étais le jeune Jean-Marie qui sortait de sa thèse ?
- Jean-Marie
Je pense qu'un des points avec le recul sur lequel j'aurais aimé être plus attentif, c'est au recrutement des jeunes chercheurs avec qui on travaille, jeunes chercheurs et chercheuses, être attentif à une diversité de genre et d'origine. Parce que j'ai constaté au fil du temps que construire une équipe qui soit diverse, ça permet un environnement de travail qui est plus agréable et apaisé.
- Romain
Merci beaucoup Jean-Marie. Je ne doute pas que ton parcours et tes mots résonneront chez de nombreuses personnes. Et vous qui nous écoutez, on a deux faveurs à vous demander. D'abord, partagez, partagez. partagez cet épisode s'il vous plaît, on a besoin de vous. Ensuite, si vous aviez à choisir un seul geste ou outil qui pourrait faciliter le quotidien d'une personne aidante au travail, lequel serait-il et pourquoi ? Merci de partager vos retours en commentaire. L'expérience est un podcast rendu possible grâce au Fonds en faveur de l'égalité professionnelle femmes-hommes piloté par la Direction Générale de l'administration et de la fonction publique. Ce podcast a été conçu en partenariat entre Coop Égale et la Mission Égalité du CNRS Rhône-Auvergne avec le concours du Studio Plus 8 et le précieux soutien de la Direction Régionale Rhône-Auvergne du CNRS et de la Mission pour la place des femmes au CNRS. A très bientôt pour de nouvelles explorations.