- Speaker #0
Vous avez remarqué, quand on parle d'éloquence, les mots employés viennent du champ lexical du sport. Mais peut-on vraiment comparer ces deux disciplines ? C'est ce que nous allons voir dans ce deuxième épisode. Vous écoutez Convaincre et émouvoir, le podcast de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Épisode 2, l'éloquence, un sport de combat. Pour explorer cette question, nous avons interrogé les responsables de trois associations étudiantes d'éloquence de l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Linda Prestojevic, co-responsable du pôle débat de l'association Sorbonne-Uni, nous explique les similitudes entre sport et éloquence.
- Speaker #1
Oui, c'est un sport parce qu'on utilise notre corps, parce qu'il faut aussi avoir cette force mentale qui est caractéristique des sportifs. Par exemple, les compétitions, c'est du long terme généralement. Généralement, là, on le voit, on a quand même eu plusieurs tours, des préparations sur des mois. Donc, il faut avoir cette endurance-là. On a des coachs, littéralement comme en sport. On a des entraînements. Et puis, on a cette utilisation du corps. Donc, c'est la modulation de la voix, c'est les gestes, c'est les expressions faciales pour pouvoir accompagner les mots. Mais c'est aussi un art, ça s'apparente au théâtre. 50-60% de l'éloquence, c'est surtout aussi l'écriture. Donc, ça, c'est un art.
- Speaker #0
Ce parallèle est un parallèle de la même. Linda Godefroy-Reboux de l'association Lysias l'a d'ailleurs remarqué avec sa propre pratique sportive.
- Speaker #2
Ce que je dis souvent pour ma part, je pense qui m'a menée à faire de l'éloquence aussi, c'est que j'ai fait beaucoup de danse durant mon enfance jusqu'à arriver à la fac. Et c'est vrai que pour moi je vois une continuité dans ça parce que j'ai toujours estimé, surtout vis-à-vis de la danse contemporaine où on est très très libre finalement dans ses mouvements, que c'était un moyen de s'exprimer et de partager des émotions. Et puis, il y a quand même le langage corporel qui accompagne tout ça. Donc, oui, c'est totalement assimilable à un sport, surtout à un sport qui allie technicité, le corps, et en même temps, l'art et les émotions. Mais je pense que c'est d'abord un sport, peut-être, alors dans un sujet un peu méta, un sport avec soi-même. Donc, je pense qu'il y a un côté un peu combat avec soi-même, dans le sens où... On va se chercher, on va confronter nos idées, ce qu'on pense, l'image qu'on renvoie, etc. Et tant que ce combat n'est pas gagné avec soi-même, c'est difficile de faire des bonnes prises de parole avec un vrai sens, des prises de parole qui touchent les gens, tant qu'on ne se connaît pas à minima.
- Speaker #0
Donc d'accord, l'éloquence est un sport, mais lequel ? Nous sommes allés voir des candidats du troisième tour du concours pour savoir ce qu'ils en pensent. Ce qui est étonnant, ou pas. ou pas d'ailleurs, c'est qu'ils n'ont pas tous le même avis.
- Speaker #3
Moi j'aurais dit la boxe. En fait vous vous battez plutôt avec un sac et en fait il faut donner des coups hyper rapides, hyper précis, il faut s'entraîner, tout est dans la technique et vous vous battez un petit peu aussi entre guillemets avec votre jury et avec vous-même bien sûr. Le propre des arts martiaux ou des sports de combat c'est le dépassement de soi.
- Speaker #4
C'est un marathon parce que c'est dans la tête. À un moment il faut juste avancer, avancer, continuer d'avancer et ne pas se laisser aller et... Pouvoir malgré tout, malgré quelques arrêts, même si la respiration bloque, même si à un moment il y a quelque chose qui se passe mal, continuer et s'accrocher surtout vers la fin quand ça se corse et ça devient plus compliqué.
- Speaker #5
Moi je rapprocherais plutôt l'éloquence d'un sport de précision, notamment le tir à l'arc. Les mots sont nos flèches, les orateurs sont les archers, le public ou les jurys sont la cible. et à chaque archi, à chaque orateur, d'ajuster. parfaitement ses mots, c'est-à-dire ses flèches, afin de toucher la cible dans le mille. Et je pense que c'est là la beauté de ce sport.
- Speaker #6
Et je trouve aussi que ça peut être apparenté à un art, typiquement, à la fois ça peut être apparenté à de la danse ou à du chant, surtout du chant, parce que forcément on doit placer sa voix, on doit toucher le plus de personnes possible, faire comme s'il y avait 400 personnes autour de nous.
- Speaker #0
Winston Churchill disait qu'un discours improvisé a été réécrit trois fois, ce qui signifie qu'une prise de parole demande une intense préparation et un entraînement sans faille. Autrement dit, pour atteindre un bon niveau dans la discipline, il faut pratiquer, Pas de recette magique cela dit, comme explique Théomine Manier de l'association Révolte-Tout-Ou-Sort-Bonne. Chacun fait à sa manière.
- Speaker #7
Il y a plusieurs facettes de l'entraînement. Il y en a qui passent déjà beaucoup plus de temps sur la partie écriture. Donc en fait, l'entraînement ça va être aussi avec tuteurs, tutrices, permanences, des personnes qui nous entourent, c'est écrire plusieurs fois des plaides, les relire, les perfectionner. Donc il y en a qui vont prendre beaucoup de temps sur cette partie, il y en a qui vont vouloir la faire assez rapidement, pouvoir s'entraîner à l'oral en l'occurrence, l'apprendre un maximum, varier les registres, varier les tons. regarder un peu ce qui se fait le mieux. Il y en a qui préfèrent le faire soi-même, tout seul. Certaines personnes avec le public. Personnellement, moi, je préférais plutôt travailler individuellement et une relecture avec la personne avec qui je travaille le plus souvent, pas tutrice. Mais je pense que ça dépend aussi de chaque personne. Et chaque personne a un peu sa petite routine, son petite chose qui va faire qu'elle va se sentir à l'aise pendant la prise de parole.
- Speaker #3
Pour le troisième tour, on a reçu notre sujet une semaine après le deuxième tour. Donc après, vous n'avez plus que dix jours à peine pour pouvoir préparer votre plaidoirie et pour l'apprendre par cœur. En parallèle, vous travaillez, vous avez vos cours, ou alors vous êtes dans le stage. Ce n'est pas évident. L'entraînement est hyper important. Une fois que j'ai rédigé ma plaidoirie, ce qui me prend à peu près entre un et trois jours après réception du sujet, je lis un maximum ma plaidoirie, je la récite devant mon miroir, je m'enregistre et je l'écoute dans les transports. J'essaye de l'écrire également, parce que moi j'ai plutôt une mémoire visuelle, et après je m'entraîne un maximum devant mes proches, devant mes amis, ma famille, mes collègues, puisque une fois que je connais par cœur ma plaidoirie et que je peux la réciter dans la douche... C'est une autre histoire de pouvoir la réciter devant un jury.
- Speaker #6
J'embête beaucoup ma grande sœur qui, elle, écrit des romans à son temps perdu. Et en fait, vraiment, je lui montre ma thèse, je l'embête pendant des heures. C'est comme ça que je m'entraîne sur la partie écriture. Et ensuite, sur la partie orale, j'ai de la chance d'avoir des camarades, que ce soit au sein de l'association Révolte-toi Sorbonne, ou même juste des amis qui sont à la fac avec moi, qui vont prendre ce temps de m'écouter, de me donner des feedbacks et des conseils sur « Ok, telle intonation, tu devrais la faire comme ça » . là, prends plus ton temps, silence à ce moment-là. Je sollicite beaucoup mon entourage.
- Speaker #8
Je pense que sur le temps long, le plus important, c'est de lire, d'écouter des concours d'éloquence, de s'inspirer de ceux qui ont déjà fait ce qu'on prétend réussir, pour apprendre d'eux, pour comprendre comment ça fonctionne, comment ça marche, comment on fait des phrases, comment on pose sa voix. Et ça, c'est quelque chose qu'on fait parce qu'on aime ça. Moi, je fais ça parce que j'aime ça, je regarde des concours d'éloquence depuis des années.
- Speaker #0
Parmi les candidats au concours, beaucoup font partie d'une association d'éloquence. Là-bas, ils s'entraînent à écrire, plaider, débattre, mais aussi à improviser. Les associations organisent des permanences régulières. Ce sont des moments pour travailler ses textes, tester ses idées et prendre confiance en soi. Dans certaines, comme à Révolte-Touas-Sorbonne, chaque étudiant est accompagné par une tutrice ou un tuteur attitré, avec des conseils sur mesure et des exercices personnalisés. Mais alors, est-ce à dire qu'il faut nécessairement pratiquer dans une association pour espérer aller loin dans le concours ? C'est utile, c'est certain. Mais Théomine Magnin nous explique qu'il faut faire attention avec les codes, qui peuvent d'une certaine manière enfermer.
- Speaker #7
Une association, ça nous apprend des bases, des codes comme on dit, mais ça peut être aussi un frein. C'est-à-dire qu'on peut se retrouver bloqué parmi un cadre qu'on met, et à RVTS on met un cadre très important à chaque fois, et quand on dépasse de ce cadre-là, souvent c'est rédhibitoire. Un truc très simple du métadiscours, dans l'association on déteste ça.
- Speaker #0
Petit aparté, le métadiscours c'est le fait pour un orateur de parler du discours et de sa construction qu'il est en train de clamer. Par exemple, ça peut donner quelque chose du genre « Bonjour, en réfléchissant à cette plaidoirie, je me suis dit que... » Fin de l'aparté, revenons-en à Théomine Magnin.
- Speaker #7
Tu vas faire du métadiscours, on va te le reprocher, mais pour plein d'autres personnes, ça va être totalement ok. Mais je prends l'exemple d'il y a deux ans, c'était Baptiste Roux qui avait fait pas mal de métadiscours, il avait gagné un prix. Gabriel Vattel qui avait gagné le grand prix, qui n'était absolument pas dans une association. Mais quand on reprend son discours et ses plaidoiries, en fait c'est quelque chose de nouveau qu'on n'a pas forcément l'habitude de voir.
- Speaker #0
Les codes enseignés ne seront pas les mêmes d'une association à l'autre, ni d'une culture ou d'un pays à l'autre. C'est en étant... Juré des candidats étrangers pendant les deux premiers tours, Kana Prestojevic s'est posé la question de l'aspect universel des critères d'éloquence. Comment évaluer et juger une prise de parole si tous les candidats ne l'ont pas appris de la même manière ?
- Speaker #1
Je me suis posé la question, y a-t-il un critère universel de l'éloquence ? Comment faire lorsque la personne n'a pas d'entraînement et vient juste avec ses propres capacités ? Doit-on refuser la qualification d'éloquence si la personne n'est pas dans les codes ? Et j'en suis venue à la conclusion que oui, c'est important d'avoir un entraînement. Pourquoi ? Parce qu'en fait, il y a des codes dans l'éloquence, c'est ça, on ne peut pas le nier. Et en réalité, l'une des clés pour pouvoir réussir, c'est de maîtriser les codes. et d'intelligemment les dépasser. Et en fait, ce qu'il fait une personne qui est grandement éloquente, en tout cas en notre sens, c'est vraiment ce côté, je maîtrise les codes, je les connais, mais en fait je vais faire autrement, parce que comme ça je trouve ça mieux, et comme ça je peux mieux me révéler moi. Et en fait on le voit à la finale que les trois gagnants sont trois personnes qui ont une éloquence très spécifique à eux.
- Speaker #0
Après l'entraînement au long cours, vient le moment de monter sur le ring. stress, montée d'adrénaline, parfois il suffit d'un petit échauffement pour délier le corps et préparer sa voix. Pour nous, Linda, Anna et Théomine se sont livrées à l'exercice.
- Speaker #1
On va chacun choisir une émotion et essayer de mimer l'émotion, mais sous forme de bruit ou de mime, ou par exemple avec les gestes, etc. Donc c'est vraiment pouvoir détendre l'atmosphère et vraiment s'entraîner déjà à casser la barrière du ridicule, parce que le ridicule c'est un truc qui bloque. Et ensuite vraiment être capable de pouvoir tout exprimer, parce que c'est ça qui nous différenciera des personnes qui parlent juste et des personnes qui interprètent. Oh ! Oh ! Oh ! Youhou ! Ah ah !
- Speaker #0
Des candidats nous ont aussi livré leur petite routine et leur rituel.
- Speaker #3
Avant chaque épreuve, je fais généralement du sport les jours avant. J'essaie de bien dormir, bien manger, et d'y aller relaxé, et donc de méditer et surtout bien respirer. Pour moi, la respiration est la clé. Chut
- Speaker #9
Je pense que quelque chose qui aide vraiment, c'est de travailler son articulation. Je suis quelqu'un qui parle très très très vite. Et du coup, ce matin, je me suis réveillée et j'ai essayé de faire des exercices de théâtre. Donc, babi-bobu, pour préparer mon articulation. Et je pense qu'en même temps, ça m'a permis de...
- Speaker #10
de me déstresser.
- Speaker #0
À cette étape du concours, ils sont 56 candidats. Seuls 16 d'entre eux iront en demi-finale. Autrement dit, les places sont chères. Pour autant, les candidats ne se considèrent pas comme des adversaires à proprement parler. D'ailleurs, dans la discipline, on préfère le terme de contradicteur. C'est que souvent, ils s'entraident et ils s'entraînent ensemble. Et généralement, ils se félicitent l'un l'autre à l'issue des joutes verbales. Bref, on est loin des compétiteurs qui se fusillent du regard et de l'ambiance électrique. D'ailleurs, peut-on parler du concours comme d'une compétition ? Et faut-il avoir ce fameux esprit de compétition pour espérer aller loin dans le concours ?
- Speaker #7
L'esprit de compétition, c'est à partir du moment où on souhaite rentrer en compétition avec des adversaires. Et en fait, une compétition comme Paris 1, que je ne vais pas appeler compétition mais plutôt un concours, c'est avant tout une façon de s'entraîner et de découvrir ce qu'est concrètement un concours d'éloquence, sans pour autant avoir l'ambition de le gagner. Et pour le coup, pour moi, ce n'est pas vraiment une compétition, il ne faut pas l'aborder comme ça, parce que déjà, c'est un peu foncer droit dans le mur, ou alors c'est être très pédant, presque, parce que pour moi, l'éloquence, c'est quelque chose qu'on partage, et c'est un message qu'on veut faire passer avant d'être un sport qu'on veut gagner.
- Speaker #1
On ne peut pas avoir l'esprit de compétition si c'est dans la négation de l'autre, si c'est pour pouvoir se dire je dois faire mieux que l'autre, je souhaite que l'autre se rate, j'aimerais vraiment qu'il bégue à ce moment-là et tout. Ça c'est pas possible, parce qu'en fait ça va au contraire nous rabaisser.
- Speaker #2
Effectivement c'est contre-productif d'arriver en se disant ok tous les autres candidats c'est mes concurrents et il faut que je les détruise, il faut que je passe et il faut pas qu'ils passent etc. C'est un truc collectif et ce concours est très beau parce qu'il y a tellement de personnalités qui se découvrent, qui nous laissent entrevoir ce qu'ils ont à apporter et je trouve ça fabuleux. Non, effectivement, il ne faut pas le voir comme une compétition avec les autres.
- Speaker #0
La prochaine épreuve, c'est donc la demi-finale dans l'amphithéâtre Richelieu de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Et là, le concours va prendre une autre dimension. Fini le huis clos, place au public. Et c'est un tout autre défi qui attend des étudiants.