Speaker #1J'ai plusieurs palettes de maquillage chez moi, des couleurs très pigmentées, et je les trouve magnifiques. Je les ai choisis, je les ai achetées, mais vous voulez savoir ce qui est assez paradoxal ? Je les utilise très peu. Quand je sors, je reviens presque toujours vers quelque chose de beaucoup plus discret, du nude. Et quand j'ose mettre une couleur sur mes paupières, c'est généralement une toute petite touche de couleur. Alors on pourrait simplement se dire, Nathalie préfère le maquillage discret, c'est son style. Et pendant longtemps, moi aussi je me suis raconté ça. Mais aujourd'hui, je me pose une vraie question. Est-ce vraiment uniquement une question de goût ? Mais avant d'aller chercher la réponse, hello à toi et bienvenue dans Déconstruire Ensemble, le podcast qui explose les clichés sur le handicap. J'espère que vous allez bien. Moi, c'est Nathalie. Je vis avec un spina bifida et une hydrocéphalie valvée. Je suis également stonisé et unijambiste. Et si je vous parle de tout ça ici, ce n'est pas pour vous raconter une vie extraordinaire. C'est justement pour parler de vie réelle, de handicap bien sûr. mais aussi de regard, de corps, d'autonomie, de confiance, de relation et de toutes ces choses du quotidien auxquelles on ne pense pas forcément, mais que le handicap peut venir toucher beaucoup plus profondément qu'on ne l'imagine. Ici, le principe est simple. On part d'un cliché, d'une idée reçue, parfois même d'une idée que nous avons nous-mêmes finie par intégrer. On la regarde, on essaie de comprendre d'où elle vient. ce qu'elle raconte, ce qu'elle oublie et surtout on la déconstruit ensemble. Et aujourd'hui vous allez voir que quelques fards à paupières peuvent nous emmener beaucoup plus loin qu'un simple cours de maquillage. Parce que si je me pose cette question aujourd'hui, ce n'est pas complètement par hasard. Cette réflexion est notamment née à la suite d'un échange que j'ai eu avec Baïssé Paris, Mentor Make-up et Identité. Et cet échange m'a amené à regarder mon propre rapport au maquillage autrement. Pas simplement à me demander pourquoi je ne mets pas plus de couleurs, mais à chercher le pourquoi du comment. Parce qu'il y avait quelque chose qui ne collait pas. J'achète des couleurs que j'aime, j'aimerais savoir les utiliser et pourtant je ne les porte presque jamais dehors. Alors j'ai commencé à me demander qu'est-ce qui m'arrête réellement ? Et c'est précisément là qu'on arrive au cliché que j'ai envie de déconstruire avec vous aujourd'hui. Le cliché c'est celui-ci. On pense facilement que si une personne handicapée se maquille peu ou reste discrète, c'est simplement une question de goût. elle aime le nude, elle n'aime pas attirer l'attention, c'est son style, point. Et bien aujourd'hui, j'ai envie qu'on aille regarder ce qui peut parfois se cacher derrière ce fameux « c'est mon style » . Et attention, je ne suis absolument pas en train de dire que toutes les femmes handicapées qui aiment le nude cachent une peur du regard des autres. Évidemment que non, parfois le nude, c'est juste du nude. Mais parfois, une préférence peut aussi être influencée par notre histoire. parce que notre corps provoque dans l'espace par le regard auquel on a été confronté parce qu'on s'autorise et parfois beaucoup plus simplement parce qu'on sait ou qu'on ne sait pas faire et chez moi je crois que plusieurs de ces choses se mélangent Et avant d'aller chercher des explications psychologiques partout, il faut quand même que je vous dise quelque chose. J'aime réellement le nude. Ce n'est pas une excuse que je me serais inventée. Je préfère souvent quelque chose d'assez naturel sur mes yeux. Et ceux que j'aime particulièrement maquiller chez moi, ce sont mes lèvres. Donc mon goût pour le maquillage discret est réel. Mais il ne raconte peut-être pas toute l'histoire. Parce qu'à côté de ça, j'achète des palettes très colorées. Et c'est là que j'ai commencé à distinguer deux phrases. La première, je n'aime pas cette couleur. Et la deuxième, j'aime cette couleur, mais je n'ose pas la porter. Ça peut sembler presque pareil, mais psychologiquement, ce n'est pas du tout la même histoire. Si je n'aime pas quelque chose, il n'y a pas de conflit, je ne le veux pas. je passe à autre chose. Mais si j'en ai envie et que je m'en empêche, alors il y a une envie. d'un côté et un frein de l'autre. Et moi, c'est ce frein que j'ai commencé à regarder. On me remarque déjà assez. Et en cherchant ce frein, je suis tombée sur une phrase que je me suis réellement dite. On me regarde déjà assez comme ça. Et cette phrase-là mérite qu'on s'y arrête. Pourquoi est-ce que je pense ça ? Parce que je boite. Ma démarche se remarque. Mon handicap occupe déjà une certaine place dans la façon dont je suis presque perçu lorsque je me déplace. Avant même que quelqu'un connaisse mon prénom, il peut avoir remarqué ma façon de marcher. Et forcément, quand tu vis avec ça depuis longtemps, ça peut influencer ton rapport au fait d'être regardé. Mais je veux préciser quelque chose d'important. Dire que je sais qu'on me remarque ne signifie pas que tous les gens qui me regardent me jugent. Ce serait faux. Quelqu'un peut regarder par curiosité, parce qu'il a remarqué ma démarche, parce qu'il essaie simplement de comprendre ce qu'il voit. Ou son regard peut tout simplement s'être posé sur moi sans aucune intention particulière. Donc le sujet ici, ce n'est pas de savoir ce que les autres pensent réellement, parce que ça, je ne peux pas le savoir. Le sujet, c'est ce que moi j'anticipe. Parce que lorsque tu sais que ton corps peut attirer le regard, tu peux commencer à adapter certaines choses avant même que quelqu'un t'ait dit quoi que ce soit. Et chez moi, ça peut donner, ma démarche attire déjà suffisamment l'attention. Est-ce que j'ai vraiment envie d'en ajouter avec mon maquillage ? Et regardez ce qui vient de se passer. Je ne suis plus simplement en train de choisir entre du beige et du violet. Je suis en train de gérer mon niveau de visibilité. Et c'est là qu'on arrive. Je pense à la distinction la plus importante de cet épisode. Parce qu'on peut être discrète, parce qu'on aime la discrétion. Et on peut être discrète parce qu'on a peur d'être trop visible de l'extérieur. Ça peut donner exactement le même résultat. Mais intérieurement, ce sont deux expériences complètement différentes. Quand ma discrétion est choisie, je peux ouvrir ma palette, regarder un magnifique phare coloré et me dire non, aujourd'hui j'ai envie de nude. Et je suis parfaitement bien avec cette décision. Pourquoi ? Parce que je ne me suis privée de rien. J'ai choisi. Mais dans la deuxième situation, je regarde exactement la même couleur. J'en ai envie. Et immédiatement arrive cette petite phrase. Est-ce que ça ne va pas faire trop ? Et ce mot est intéressant. Trop. Trop quoi ? Trop coloré ? Trop maquillé ? Trop voyant ? ou trop visible sur quelqu'un qui a déjà le sentiment d'être suffisamment visible. Et c'est là que le mécanisme devient vraiment intéressant. Parce que lorsqu'on répète la même projection pendant longtemps, elle peut devenir tellement automatique qu'on ne l'identifie même plus comme une protection. On finit simplement par dire « ce n'est pas mon style » . Et c'est pour ça qu'une protection peut définir Par peufinière, par ressembler à une préférence. Parce qu'à force de ne pas essayer, on ne sait même plus si on ne veut pas ou si on ne s'autorise pas. Mais là, j'ai envie de nuancer immédiatement ce que je viens de vous dire. Parce que sinon, je pourrais moi-même tomber dans un autre piège. Tout expliqué par mon handicap. Nathalie a peur du regard des autres. Voilà pourquoi elle ne porte pas de couleur. Non ! Il y a également une raison beaucoup plus simple, je ne sais pas faire. Voilà. Pas besoin de convoquer Freud, pour chaque coup de pinceau, je suis autodidacte. Je sais faire mon maquillage habituel, mais travailler plusieurs coups. couleur, faire un joli dégradé, savoir quelle teinte associer, estomper correctement, avoir un résultat coloré sans avoir l'impression d'en avoir fait trop, je ne maîtrise pas du tout. Et ça change beaucoup de choses. Parce que lorsque tu ne maîtrises pas quelque chose, tu ne sais pas exactement quel résultat tu vas obtenir. Et si tu as déjà peur d'attirer le regard, l'incertitude. technique peut renforcer cette peur. Ce n'est plus seulement, est-ce qu'on va remarquer mes couleurs ? Ça devient, et si on les remarque, et qu'en plus c'est mal fait, alors forcément, je reste dans ce que je maîtrise. Et là, une boucle secret je ne maîtrise pas suffisamment les couleurs donc je les utilise peu comme je les utilise peu je pratique peu et comme je pratique peu je ne développe pas la technique qui pourrait justement me donner davantage confiance vous voyez ce n'est pas une cause unique les deux mécanismes peuvent se renforcer et c'est aussi pour ça que je me suis déjà posé la question de prendre des cours de maquillage pas pour devenir quelqu'un d'autre mais peut-être simplement pour pour enlever une inconnue de l'équation, pour pouvoir me demander ensuite maintenant que je sais faire, est-ce que je n'aime vraiment pas les couleurs ou est-ce que je n'osais simplement pas les porter ? Et justement, je veux être très transparente avec vous sur l'endroit où j'en suis aujourd'hui, parce que je pourrais vous raconter une très jolie histoire. J'ai compris mon blocage, j'ai travaillé sur moi, et maintenant j'ose toutes les couleurs. Eh bien non, je n'en suis pas là. Aujourd'hui encore... Quand j'expérimente vraiment avec les couleurs, c'est surtout chez moi. Le week-end, chez moi, je peux essayer, enlever, recommencer, me regarder, apprendre. Et surtout, je n'aime pas immédiatement, je n'ai pas immédiatement à gérer le regard extérieur. Quand je mets de la couleur pour sortir, c'est différent. Je reste encore très prudente. Une petite touche sur les paupières, quelque chose de léger. quelque chose que je contrôle. Et finalement, ce contraste m'apprend quelque chose sur moi. Parce que si je m'autorise davantage à expérimenter lorsque je suis seule, mais que je réduis la couleur lorsque je sais que je vais être regardée, alors je ne peux pas prétendre que le regard extérieur ne joue aucun rôle. Ça ne veut pas dire qu'il explique tout. Encore une fois, il y a aussi la technique, mais il fait partie de l'équation. Et je trouve beaucoup plus intéressant de vous raconter cette vérité-là que de vous vendre une fausse histoire de confiance retrouvée. Je ne suis pas arrivé au bout. Je suis en train de comprendre. Et finalement, peut-être que comprendre est déjà une première étape. Et ce qui est assez fascinant, c'est que lorsque je regarde mon histoire avec le maquillage, je me rends compte que plus jeune, je pouvais faire presque l'inverse. A cette époque, je pouvais utiliser le maquillage pour attirer davantage le regard. sur mon visage. Pourquoi ? Parce que je préférais qu'on regarde mon visage plutôt que mes jambes. Et quand j'y pense aujourd'hui, je trouve le paradoxe assez fort. Parce qu'à une époque, c'était presque regarder mon visage plutôt que mon corps. Et aujourd'hui, parfois, ça peut devenir mon corps attire déjà suffisamment le regard. Alors je vais peut-être rester discrète sur mon visage. Vous voyez, le maquillage n'a pas changé. C'est mon rapport à la visibilité qui a évolué. Et c'est là qu'on comprend pourquoi nos choix esthétiques ne racontent pas toujours uniquement ce que nous trouvons joli. Ils peuvent aussi raconter notre histoire, la façon dont nous avons appris à vivre avec le regard, ce que nous avons essayé de montrer, ce que nous avons essayé de protéger, et parfois ce que nous avons essayé de détourner. Mais alors ? Qu'est-ce qu'on fait de tout ça ? Et surtout, je veux remettre quelque chose au clair avant d'aller plus loin. Parce que le sujet de cet épisode, ce n'est pas « Nathalie, ose les couleurs et libère-toi » . Ce serait beaucoup trop simple, et ce serait même passer à côté de ce que j'essaie de comprendre. Le véritable sujet, c'est cette frontière parfois très difficile à repérer entre une préférence et une protection. Parce que j'aime réellement le nude. Je n'ai aucune envie d'arrêter d'en porter. Donc si demain je mets du nude parce que je me regarde dans le miroir et que je me trouve belle comme ça, il n'y a absolument rien à déconstruire. C'est mon goût. En revanche, si j'avais envie de mettre cette couleur que je trouve magnifique et que j'y renonce uniquement parce qu'une petite voix me dit « avec ta démarche on te remarque déjà suffisamment » , alors là. Quelque chose d'autre entre dans la décision. Ce n'est plus seulement une préférence esthétique, il y a aussi une stratégie de protection. Une façon de me dire, puisque mon corps me rend déjà visible, je vais peut-être éviter d'ajouter une autre raison de me regarder. Et c'est précisément cette frontière qui m'intéresse. Pas pour supprimer la protection. pas pour me forcer à devenir plus voyant mais pour être capable de reconnaître qui parle au moment où je fais mon choix est ce mon goût est ce mon manque de technique est ce la peur du regard est une habitude de protection est ce un mélange de tout ça il y a une autre nuance importante se protéger n'est pas forcément un échec parfois on a tout simplement pas envie d'affronter d'abord avantage de regard. Parfois on choisit la tranquillité et on a parfaitement le droit. Le problème commence plutôt lorsque cette protection devient tellement automatique qu'on ne sait plus qu'elle existe. Parce qu'à ce moment-là, on peut faire des choses qui finir par prendre une limite pour une préférence et c'est aussi pour ça que je ne veux surtout pas tomber dans la conclusion facile pour s'assumer il faut porter des couleurs non on peut porter du nude toute sa vie et être parfaitement libre et on peut porter toutes les couleurs de l'arc-en-ciel tout en étant extrêmement préoccupé par le regard des autres La couleur n'est pas un thermomètre de confiance en soi. Le véritable enjeu, ce n'est pas la couleur que je mets sur mes paupières, c'est de savoir si je l'ai choisi ou si j'ai choisi de me protéger. Et parfois, les deux peuvent exister en même temps. Et vous savez quoi ? À ce stade, je crois que cet épisode ne parle presque plus de maquillage. Parce que cette frontière entre préférence et protection, on peut la retrouver dans tellement d'autres endroits de notre vie. Avec un vêtement, une coiffure, une photo, une prise de parole, une activité, une ambition. On peut passer des années à dire « ce n'est pas moi » . Alors que parfois, Si on creuse un peu, la véritable phrase est « j'aimerais essayer mais je n'ose pas » . Et c'est là que j'ai envie de vous poser une première question. Qu'est-ce que vous présentez aujourd'hui comme une préférence ? Alors qu'au fond c'est peut-être aussi une protection. Et j'en ajoute une deuxième, peut-être encore plus inconfortable. Si vous étiez absolument certain que personne ne vous jugerait, est-ce que vous feriez exactement le même choix ? Moi, devant certaines de mes palettes, je ne suis pas certaine que la réponse soit oui. Alors, on déconstruit quoi aujourd'hui ? Revenons exactement au cliché du début. Si une personne handicapée se maquille, peut ou reste discrète, c'est simplement une question de goût. Eh bien, on déconstruit l'idée que la discrétion est forcément un goût. Parce que parfois, oui. C'est simplement un goût et il faut respecter ce choix. Mais parfois, la discrétion peut aussi être une protection. Elle peut venir de la peur d'être encore davantage regardée, du sentiment que notre handicap nous rend déjà suffisamment visibles, d'un manque de confiance, d'une habitude construite au fil des années, ou tout simplement du fait qu'on n'a jamais appris à faire autrement. Et surtout... Plusieurs de ces choses peuvent coexister. Alors finalement, la vraie question n'est pas pourquoi tu ne portes pas plus de couleurs. La vraie question est, est-ce que ta discrétion est un choix ou est-ce qu'elle est parfois devenue une manière de te protéger ? Et je rajouterai... Même, elle peut être les deux. Parce que nos choix ne rentrent pas toujours dans les petites cases parfaitement séparées. Moi aujourd'hui, je sais que j'aime le nude. Je sais aussi que j'aime les couleurs. Je sais que je ne maîtrise pas encore suffisamment la technique. Et je sais aussi que mon rapport au regard des autres intervient parfois dans mes décisions. Donc je n'ai pas besoin de choisir une explication unique. Je peux simplement reconnaître tout ce qui participe à mon choix. Et entre le nude que j'aime, les couleurs qui m'attirent, et celles que je n'ose pas encore vraiment porter dehors, il y a encore quelque chose que je suis en train d'explorer. Et ça me va. Parce que déconstruire ne signifie pas « j'ai tout réglé » . Parfois, déconstruire commence simplement par « maintenant je comprends mieux pourquoi je fais ça » . Et à partir de là, je peux décider de ce que j'ai envie de faire. Et d'en faire. Alors, avant de vous laisser, j'ai envie de vous poser une dernière question. Est-ce qu'il existe quelque chose que vous adorez chez les autres, mais que vous n'osez pas encore vous autoriser ? Une couleur ? Un vêtement ? Une coiffure ? Une façon de vous montrer ? Et peut-être même quelque chose qui n'a absolument rien à voir avec l'apparence ? Dites-le-moi en commentaire. Et surtout, dites-moi pourquoi ? Parce que c'est souvent dans le pourquoi que commence la déconstruction. Si cet épisode vous a parlé, partagez-le à quelqu'un qui en aurait peut-être besoin et abonnez-vous à Déconstruire Ensemble. Ici, on parle du handicap, mais pas uniquement. On parle de ce qui peut venir toucher dans nos vies. Le regard, le corps, la confiance, les relations, l'autonomie. Et la place que l'on s'autorise. Et souvenez-vous, on ne déconstruit pas pour devenir quelqu'un d'autre. On déconstruit pour vérifier que c'est encore nous qui choisissons. Et surtout, reste fier de qui tu es. Parce qu'un autre regard peut changer une vie. A très vite !