- Speaker #0
Bienvenue dans DeepMedia, le podcast qui décrypte les médias à l'ère du numérique. Je suis Julien Bougeot, consultant social-média, IA générative et formateur depuis plusieurs années. Mais avant tout, je suis un passionné et curieux de l'univers médiatique depuis plus de 15 ans. Cet été, à l'occasion de la fin de la saison 2 de DeepMedia, je vous propose une série de masterclass qui va recouper l'ensemble des 12 professionnels qui se sont déjà succédés au micro. Fort de leurs réflexions, nous allons explorer 8 grandes questions qui régitent le monde des médias de demain. Ces épisodes sont produits à l'aide de la fonctionnalité résumée audio de Notebook LM. Je vous retrouve à la fin de cet épisode pour synthétiser ces échanges. Mais une fois encore, merci aux invités et je passe la parole à mes deux co-AI animateurs. Bonne écoute !
- Speaker #1
Un journal historique, vieux de 120 ans, qui se met à embaucher des influenceurs TikTok. Ouais ! Des influenceurs qui ne partagent même pas forcément sa ligne éditoriale stricte en plus. Et de l'autre côté, on a un radiodiffuseur... publique nationale qui investit massivement, genre vraiment massivement pour agir comme un réseau social de la Silicon Valley.
- Speaker #2
C'est le grand écart, carrément.
- Speaker #1
C'est ça. Quand on regarde les sources qu'on a sur la table aujourd'hui, le constat est juste frappant. Le modèle médiatique traditionnel ne fait pas que s'adapter en ce moment, il traverse une véritable crise d'identité. Enfin, les frontières historiques volent purement et simplement en éclats.
- Speaker #2
Exactement. Et pour décortiquer cette mutation, Notre analyse va s'appuyer sur une matière première exceptionnelle.
- Speaker #1
Une vraie mine d'or.
- Speaker #2
C'est le cas de le dire. Ce sont les données issues du projet Deep Media. C'est une série d'interviews avec des professionnels francophones du secteur. Et ce qui rend cet ensemble vraiment fascinant, c'est la diversité des profils qu'ils ont interrogés.
- Speaker #1
Ouais, on a vraiment de tout.
- Speaker #2
Voilà. On a les stratégies de l'audiovisuel public, avec la RTBF, Radio-Canada, Télé-Québec. Et puis on a les dilemmes de la presse écrite, historiques, donc les échos, l'humanité ou Ouest-France. Et face à eux, on a la réalité du terrain, avec des producteurs de fiction comme MediaOne, et puis des créateurs purement natifs du web qui opèrent sur Twitch ou YouTube.
- Speaker #1
C'est super large !
- Speaker #2
Oui, et l'objectif de notre exploration aujourd'hui, c'est de comprendre comment, sous nos yeux, le média, la plateforme technologique et le créateur de contenu finissent par fusionner.
- Speaker #1
Ok, alors on va décortiquer tout ça. Si on prend un peu de recul pour visualiser la situation, en fait, je dirais qu'avant... Un média, c'était un peu l'équivalent d'un restaurant classique, tu vois.
- Speaker #2
D'accord, l'image du resto.
- Speaker #1
Ouais. On s'y rendait pour un menu super spécifique, à une heure bien précise. C'était le journal télévisé de 20h, ou l'édition papier du journal qu'on achetait le matin pour lire avec son café.
- Speaker #2
Tout à fait.
- Speaker #1
Mais aujourd'hui, on a l'impression que le média, il est obligé d'être à la fois ce fameux restaurant physique, l'application de livraison algorithmique qui t'amène le plat directement sur le canapé, et en plus, le critique gastronomique qui va commenter chaque bouchée en direct sur les réseaux sociaux.
- Speaker #2
C'est une super métaphore. La métaphore du restaurant fonctionne super bien pour illustrer la distribution de l'information. Mais en vrai, la réalité technique, elle va beaucoup plus loin que ça.
- Speaker #1
Ah ouais ? Comment ça ?
- Speaker #2
Ce n'est pas seulement le mode de livraison qui change, c'est l'infrastructure même de l'établissement en fait. Les médias traditionnels ont fini par réaliser qu'être un simple diffuseur de contenu face aux géants américains du numérique...
- Speaker #1
Face aux GAFAM quoi.
- Speaker #2
Voilà, face aux GAFAM, c'est une stratégie complètement vouée à l'échec. Et ça, c'est ce que Sandrine Rouston explique très bien. Elle est directrice générale du pôle contenu de la RTBF.
- Speaker #1
Ouais, on a lu son interview, c'est passionnant.
- Speaker #2
Carrément. Elle décrit ça comme une stratégie de plateformisation. Depuis 2016, la télévision publique belge transforme son outil numérique qui s'appelle Ovio pour qu'il cesse d'être juste un simple catalogue de rediffusion.
- Speaker #1
Ouais, mais attends, qu'est-ce que ça implique concrètement ? Parce que le terme plateformisation, ça a une connotation très Silicon Valley pour le coup.
- Speaker #2
C'est vrai.
- Speaker #1
Du coup, comment une chaîne publique... avec ses missions, peut agir comme une plateforme sans perdre son âme.
- Speaker #2
En fait, le mécanisme consiste à intégrer les fonctionnalités sociales qui retiennent l'attention. Donc l'interactivité, les commentaires, la fameuse recommandation algorithmique.
- Speaker #1
Ah, le truc qui te fait scroller à l'infini.
- Speaker #2
Voilà, mais l'idée c'est de faire ça en les contrôlant. L'enjeu, toujours selon Sandrine Rousteing, c'est de rapatrier les jeunes publics. Parce que ces jeunes, ils ont totalement déserté la télévision linéaire.
- Speaker #1
Ça s'éclaire plus. personne ne regarde la télé à hors fixe chez les jeunes.
- Speaker #2
Exactement. Donc le média devient son propre réseau social. Mais la nuance fondamentale, et c'est là que ça répond à ta question sur l'âme du service public, c'est que l'algorithme d'un service public n'est théoriquement pas conçu pour optimiser le temps de cerveau disponible à des fins publicitaires.
- Speaker #1
Ah ok.
- Speaker #2
Il est conçu pour traiter l'utilisateur comme un citoyen plutôt que comme un simple consommateur.
- Speaker #1
C'est un positionnement fascinant sur le papier. Mais... Je vais me faire l'avocat du diable deux secondes.
- Speaker #2
Je t'en prie.
- Speaker #1
Comment on fait pour combattre des plateformes, genre TikTok ou YouTube, qui sont conçues par des milliers d'ingénieurs en neurosciences, juste avec une bonne boussole morale ?
- Speaker #2
C'est la grande question.
- Speaker #1
Bah ouais. D'ailleurs, ça me fait penser à la stratégie de Télé-Québec qu'on a vue dans nos documents. Mélissa Hébert, leur directrice des plateformes digitales, elle revendique carrément un contre-modèle.
- Speaker #2
Ouais, un contre-modèle totalement assumé.
- Speaker #1
C'est ça, zéro publicité, aucune recommandation basée sur la dopamine, uniquement des contenus validés par des experts. Mais d'un point de vue purement technique, comment on construit un algorithme sans utiliser la dopamine, sans le défilement infini ou la lecture automatique qui lance la vidéo d'après ?
- Speaker #2
Eh bien, on en revient à une curation éditoriale humaine, tout simplement, assumée à 100%, au lieu qu'une machine analyse les micro-réactions de l'utilisateur pour lui proposer des vidéos de plus en plus extrêmes ou polarisantes juste pour le retenir.
- Speaker #1
Ce qui est le modèle classique, quoi.
- Speaker #2
Voilà. Au lieu de faire ça... la plateforme va proposer des fils chronologiques ou des sélections thématiques faites par des humains. L'objectif, ce n'est pas de créer une dépendance à l'écran. C'est vraiment d'offrir un environnement sûr.
- Speaker #1
Surtout pour les enfants, j'imagine.
- Speaker #2
Exactement. Particulièrement pour la jeunesse qui fait face à des espaces parfois toxiques, comme YouTube Kids ou TikTok.
- Speaker #1
Ouais, c'est très noble, évidemment. Mais en vrai, est-ce que ce n'est pas le combat de David contre Goliath, cette histoire ?
- Speaker #2
Un peu, oui.
- Speaker #1
Si on enlève absolument tout. tous les mécanismes psychologiques qui rendent une plateforme addictive, comment on fait pour exister culturellement ? Et d'ailleurs, c'est un paradoxe assez cruel que Mélissa Ever admet elle-même dans son interview.
- Speaker #2
Oui, sur la présence obligatoire.
- Speaker #1
Exactement. Elle dit qu'aujourd'hui, si un média n'existe pas sur YouTube, en fait, il n'existe tout simplement pas dans le référentiel culturel des plus jeunes.
- Speaker #2
C'est le piège parfait.
- Speaker #1
C'est fou. Le média semblait totalement prisonnier de cette dynamique. D'un côté, il doit dépenser des millions pour... construire son propre écosystème éthique et de l'autre, il est forcé de nourrir quotidiennement les algorithmes toxiques de ses concurrents américains juste pour maintenir un minimum de visibilité.
- Speaker #2
C'est exactement l'impasse systémique dans laquelle se trouvent tous les médias traditionnels aujourd'hui. D'ailleurs, Sandrine Roustan le confirme aussi pour la RTBF. Elle dit que la présence sur les réseaux sociaux commerciaux est obligatoire.
- Speaker #1
Ne serait-ce que pour l'éducation aux médias, non ? Oui,
- Speaker #2
voilà. Et pour utiliser ces espaces comme de gigantesques tunnels d'acquisition pour amener l'audience à la maison, sur leur propre plateforme.
- Speaker #1
Je vois.
- Speaker #2
Mais cette cohabitation forcée sur des plateformes externes, ça provoque une réaction en chaîne. Si l'environnement de diffusion change aussi radicalement, le format de l'information doit changer.
- Speaker #1
Forcément.
- Speaker #2
Et par conséquent, la nature de la personne qui incarne cette information doit impérativement s'adapter.
- Speaker #1
Ah, et c'est précisément là que la situation devient explosive. Parce qu'on assiste à une hybridation totale, mais vraiment totale, entre les rédactions traditionnelles et l'économie des créateurs de contenu.
- Speaker #2
Complètement.
- Speaker #1
Prenons le cas soulevé par Mathilde Degros, qui est social media manager pour le journal L'Humanité.
- Speaker #2
Oui, un cas très parlant.
- Speaker #1
Vraiment. On parle ici d'un quotidien historique. C'est un journal très ancré politiquement, une institution centenaire. Pourtant, leur stratégie actuelle passe par l'intégration d'influenceurs et de créateurs de contenu externe, directement comme chroniqueurs.
- Speaker #2
Oui, et l'approche de l'humanité illustre parfaitement la nécessité d'aller chercher l'audience là où elle se trouve en fait, avec les codes qu'elle maîtrise.
- Speaker #1
C'est ultra pragmatique !
- Speaker #2
C'est ça ! La mécanique derrière ce choix est purement pragmatique. Mathilde Brault explique que ses créateurs servent de hub.
- Speaker #1
De hub ?
- Speaker #2
Oui, ils apportent avec eux des communautés entières, souvent des gens très jeunes et ultra engagés, qui n'auraient probablement jamais franchi le seuil numérique ou physique du journal de leur propre initiative.
- Speaker #1
Ouais, je vois. Mais attends, il y a un risque énorme ici, non ?
- Speaker #2
Le cal.
- Speaker #1
Un créateur de contenu, à la base, ce n'est pas un journaliste formé. Et sa parole, sur ses propres réseaux à lui, elle ne reflète pas toujours la ligne éditoriale stricte d'un journal comme l'Humanité. Est-ce que ce n'est pas une dilution super dangereuse de l'identité du média ?
- Speaker #2
Alors oui, mais c'est un risque calculé. L'institution accepte de lâcher une partie de son monopole sur la voie éditoriale, de lâcher du lest quoi, en échange d'une pertinence culturelle renouvelée.
- Speaker #1
C'est un donnant-donnant.
- Speaker #2
Exactement. Et cette logique de hub, elle ne se limite absolument pas à la presse écrite. La télévision historique opère exactement le même transfert de légitimité.
- Speaker #1
Ah oui, avec les documentaires ?
- Speaker #2
Voilà. Charles Berthe, qui est un journaliste et réalisateur scientifique issu du milieu télévisuel classique, il souligne que les chaînes de documentaires vont désormais sourcer leurs talents directement sur YouTube.
- Speaker #1
C'est ouf ça.
- Speaker #2
Oui, l'exemple qu'il donne, c'est Histoire TV qui commande des documentaires à Notaben.
- Speaker #1
Le vulgarisateur historique sur YouTube.
- Speaker #2
C'est ça. un vulgarisateur suivi par des millions d'abonnés, c'est hyper symptomatique de ce qui se passe.
- Speaker #1
Et ce qui m'interpelle dans cet exemple de Notaben, c'est que la chaîne ne lui demande même pas de rentrer dans le moule classique du documentaire télévisé, tu sais, avec la voix off, très formelle, très posée.
- Speaker #2
Et le format rigide de 52 minutes, oui.
- Speaker #1
Voilà. En fait, ils achètent son ton. Ils achètent sa liberté de ton et surtout sa proximité avec son public.
- Speaker #2
Bah oui, parce que les formats télévisuels classiques ne sont plus du tout capables de générer ce niveau d'intimité aujourd'hui. La créativité narrative s'est déplacée vers le numérique, précisément parce que les créateurs n'y sont pas limités par des grilles de programmation rigides.
- Speaker #1
Ouais, ils font ce qu'ils veulent quoi.
- Speaker #2
Et cette notion de proximité, cette relation parasociale, elle atteint carrément son paroxysme quand on regarde ce qui se passe sur les plateformes de diffusion en direct.
- Speaker #1
Ah oui, le live, parlons-en. Parce que le cas d'Axel Bossard, connu sous le pseudo... Tazio, c'est probablement l'illustration la plus radicale de ce changement de posture dont on parle.
- Speaker #2
Ah, c'est sûr.
- Speaker #1
Il anime une matinale d'actualité radio, mais le truc, c'est qu'il le fait sur Twitch. Et Twitch, c'est une plateforme qui était originellement conçue pour diffuser des parties de jeux vidéo en direct.
- Speaker #2
Oui, on est loin du studio de radio feutré.
- Speaker #1
Vraiment. La dynamique psychologique d'un chat Twitch avec les émotes et les messages qui défilent à toute vitesse, ça n'a absolument rien à voir avec la dynamique d'un auditeur radio traditionnel qui écoute l'émission tout seul dans sa voiture.
- Speaker #2
C'est vrai. Historiquement, tu sais, le journaliste incarne une figure d'autorité verticale. Il détient une information vérifiée et il la transmet de manière descendante à un public qui écoute passivement.
- Speaker #1
La parole d'évangile, quoi.
- Speaker #2
Exactement. Mais sur une plateforme comme Twitch, cette posture d'émetteur intouchable, elle est immédiatement rejetée par la communauté. Ça ne passe pas.
- Speaker #1
Ça passe ou ça casse. Et là, ça casse.
- Speaker #2
Voilà. Axel Bossard l'explique très bien. Pour survivre dans cet écosystème, le journaliste doit abandonner son piédestal. Il doit devenir un médiateur.
- Speaker #1
Donc, ce n'est plus une messe laïque où l'on écoute sagement la bonne parole du présentateur. C'est devenu presque un dîner mondain, un peu chaotique, où le journaliste se contente d'orienter le débat.
- Speaker #2
C'est une bonne image, oui.
- Speaker #1
Parce que le chat interagit en temps réel, il corrige parfois le présentateur, il apporte des nuances, pose des questions. En fait, l'éditorial est littéralement co-construit en direct avec l'audience.
- Speaker #2
Et ça, c'est une humanisation extrême de la marque médiatique. Ça passe par une connivence de tous les instants avec le public. Mais bon, il faut bien comprendre le cauchemar logistique que ça représente pour les directions des médias.
- Speaker #1
Ah bah j'imagine même pas.
- Speaker #2
Les audiences sont désormais fragmentées sur une multitude de plateformes et chacune a ses propres codes, ses propres formats et ses propres attentes psychologiques.
- Speaker #1
Et ça, ça nous amène directement à une question de productivité pure et dure.
- Speaker #2
Absolument.
- Speaker #1
Comment une rédaction classique peut-elle gérer une telle schizophrénie éditoriale au quotidien ? D'un côté, il faut maintenir l'exigence d'une enquête super longue pour le site web. De l'autre, il faut produire une vidéo nerveuse, hyper cutée pour TikTok.
- Speaker #2
Et tout ça en animant un live interactif sur Twitch.
- Speaker #1
Exactement. D'ailleurs, les chiffres qui sont partagés par Loulina Fuber de Ouest France donnent juste le vertige.
- Speaker #2
Ah oui, c'est affolant.
- Speaker #1
Le journal produit près de 1500 contenus par jour. 1500 ! C'est une cadence industrielle proprement terrifiante.
- Speaker #2
C'est une vraie usine. Et pour faire face à ce volume incroyable, les médias ont dû théoriser une nouvelle approche de la matière première journalistique.
- Speaker #1
Ouais, Benoît-Georges Deséco en parle.
- Speaker #2
Oui, il utilise un concept essentiel d'origine anglo-saxon, le contenu liquide.
- Speaker #1
Le contenu liquide, j'adore ça.
- Speaker #2
L'idée fondamentale, c'est que l'article de presse monolithique, tel qu'on le concevait pour l'impression papier historique, ce n'est plus l'aboutissement final du travail journalistique.
- Speaker #1
C'est juste le début en fait.
- Speaker #2
Voilà, ce n'est plus qu'une base de données brutes.
- Speaker #1
Franchement, cette image du contenu liquide, je la trouve géniale parce qu'elle explique tout. Le journalisme d'hier, c'était un glaçon.
- Speaker #2
Un glaçon ?
- Speaker #1
Ouais, c'était solide. C'était figé dans une forme bien précise, celle de la colonne imprimée du journal. Tu pouvais pas la changer ?
- Speaker #2
Ah oui, je vois.
- Speaker #1
Mais aujourd'hui, l'information doit être de l'eau. Une rédaction prend le fruit de son enquête, donc cette fameuse eau, et elle la verse dans un moule TikTok pour en faire une vidéo verticale de 60 secondes.
- Speaker #2
Tout à fait.
- Speaker #1
Ensuite, elle prend cette mémo, elle la verse dans un verre LinkedIn pour en faire une analyse super professionnelle avant de la transvaser dans une grosse carafe Twitch pour en débattre en direct pendant trois heures. C'est exactement la même matière première, mais elle épouse instantanément la forme du contenant algorithmique.
- Speaker #2
La métaphore est visuellement parfaite, vraiment. Mais il y a une réalité physique incontournable derrière ce beau concept.
- Speaker #1
Laquelle ?
- Speaker #2
Le manque de bras.
- Speaker #1
Exactement. Des équipes humaines, même si elles sont nombreuses, ne peuvent matériellement pas verser cette eau dans autant de moules différents, 1500 fois par jour, à une telle vitesse. C'est impossible.
- Speaker #2
Humainement impossible, oui.
- Speaker #1
Donc, cette exigence de volume et de malléabilité infinie, elle pousse inéluctablement l'industrie à confier les clés de la production à la seule technologie capable de suivre la cadence. L'intelligence artificielle, le mot qui fait trembler toutes les rédactions, est lâché.
- Speaker #2
Eh oui, l'IA.
- Speaker #1
Mais si l'IA permet de créer ce fameux contenu liquide dont on parlait, elle porte aussi en elle une menace mortelle pour l'économie du web tout entier.
- Speaker #2
Ah, ça c'est le gros sujet.
- Speaker #1
Mais oui, il faut absolument qu'on décortique le concept du Google Zéro qui est mentionné par Annabelle Nikou. Elle est consultante pour OneFRA et IBM.
- Speaker #2
Oui, un concept crucial.
- Speaker #1
Parce que ce truc-là, ça représente la rupture pure et simple du contrat tacite qui fait fonctionner Internet depuis plus de 20 ans.
- Speaker #2
C'est ça. Et pour rappel, ce contrat tacite, il reposait sur un échange de bons procédés. D'un côté, les moteurs de recherche indexaient les réponses. De l'autre, les utilisateurs cliquaient sur les liens et les médias monétisaient le trafic généré via la publicité ou les abonnements.
- Speaker #1
Le modèle classique du clic, quoi.
- Speaker #2
Mais le Google Zéro qui est propulsé par les intelligences artificielles génératives, il vient détruire tout ce parcours.
- Speaker #1
C'est radical. Concrètement, l'utilisateur pose une question complexe. Et l'IA de Google, de Perplexity ou même de ChatGPT, elle scanne instantanément les articles d'investigation produits par les médias, elle synthétise l'information et paf, elle affiche la réponse directement sous forme de texte.
- Speaker #2
Sans aucun lien cliquable nécessaire.
- Speaker #1
Voilà. L'utilisateur obtient ce qu'il veut et il ferme la page. Il ne clique plus jamais sur le lien source. C'est d'une ironie économique totale en vrai. Le journaliste fait 100% du travail de recherche et de vérification.
- Speaker #2
La machine en extrait toute la valeur.
- Speaker #1
C'est ça. Et le média, à la fin, y récolte 0% des revenus. L'effondrement du trafic lié à ça, c'est une question de survie à très court terme pour eux.
- Speaker #2
Et c'est bien pour ça que face à cette destruction de l'écosystème du lien hypertexte, les médias n'ont d'autre choix que de repenser leur... propre point de contact avec le public.
- Speaker #1
Comment ça ?
- Speaker #2
Eh bien, Maxime Saint-Pierre, qui est directeur général des médias numériques à Radio-Canada, il anticipe un truc fou. Il dit que l'interface même du média va muter.
- Speaker #1
Muter jusqu'à quel point ?
- Speaker #2
Jusqu'à ce que la page d'accueil traditionnelle, tu sais, avec ses différentes rubriques, le sport, la politique et ses titres aguicheurs, elle pourrait carrément disparaître.
- Speaker #1
Pour être remplacée par quoi ?
- Speaker #2
Par un assistant conversationnel.
- Speaker #1
Attends, pause. Si je ne vois plus de page d'accueil avec les gros titres, comment je suis censé savoir ce qui fait l'actualité du jour ? Je dois me connecter sur l'application du média et demander bêtement à un robot « quoi de neuf aujourd'hui ? » .
- Speaker #2
C'est l'idée vers laquelle on tend.
- Speaker #1
Mais surtout, comment avoir confiance dans ces réponses IA ? On sait plus que des outils comme ChatGPT sont capables de graves hallucinations ou même d'inventer de faux événements de toutes pièces.
- Speaker #2
C'est vrai. Et c'est pour pallier ce problème très précis de confiance que les médias développent des systèmes appelés RAG, pour Retrieval Augmented Generation.
- Speaker #1
Le RAG, ok. Comment ça marche en langage humain ?
- Speaker #2
Pour vulgariser un peu la mécanique, imagine un bibliothécaire ultra rapide.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #2
Mais ce bibliothécaire serait physiquement enfermé dans une seule et unique pièce et il n'aurait pas le droit d'en sortir.
- Speaker #1
Ok, je vois l'image.
- Speaker #2
En gros, l'IA générative du média ne navigue pas librement sur le grand web pour construire ses réponses. Elle est strictement connectée et restreinte à la base de données interne du média, donc ses archives, ses articles déjà vérifiés, ses dépêches AFP.
- Speaker #1
Donc, si je comprends bien... L'IA ne peut générer du texte qu'à partir de faits qui ont déjà été scrupuleusement validés par des journalistes humains du réseau.
- Speaker #2
Exactement.
- Speaker #1
Le média ne vend plus un catalogue d'articles, il se transforme en un service d'expertise à la demande.
- Speaker #2
C'est exactement l'objectif. Le problème, par contre, parce qu'il y en a un, c'est que l'intégration massive de ces IA dans les rédactions, pour faire des résumés, rédiger des brèves ou même nettoyer des pistes audio, ça soulève un dilemme structurel majeur.
- Speaker #1
C'est ce que dit Sébastien Charbi de chez MediaOne, non ?
- Speaker #2
Tout à fait. Il pose une question fondamentale concernant la chaîne de transmission des compétences. Parce que ces tâches d'exécution chronophage, que l'IA réalise désormais en quelques secondes, historiquement, ce sont les tâches qu'on donnait aux profils juniors quand ils arrivaient dans le métier.
- Speaker #1
Ah ouais, c'est un paradoxe terrible ça. Si la machine fait le déruchage d'un documentaire ou la synthèse basique des communiqués de presse, comment le journaliste ou le monteur débutant fait-il ses armes en fait ?
- Speaker #2
C'est exactement ça le souci.
- Speaker #1
C'est comme si on voulait former la prochaine génération de chefs étoilés. pour reprendre la métaphore culinaire, mais qu'on leur interdisait d'éplucher des pommes de terre ou de hacher des oignons sous prétexte qu'un robot de cuisine le fait dix fois plus vite.
- Speaker #2
Oui, on perd la base.
- Speaker #1
Si on leur retire le contact quotidien, un peu répétitif et presque ingrat avec la matière première, comment ils vont développer leur instant créatif ou leur sens du rythme narratif ? On risque de sacrifier les experts de demain sur l'autel de la productivité immédiate ?
- Speaker #2
Et cette inquiétude, elle est... tout à fait légitime. Elle est partagée par toute l'industrie créative. Néanmoins, l'analyse d'Annabelle Nicou apporte une perspective super intéressante qui vient contrebalancer cette vision un peu apocalyptique.
- Speaker #1
Ah bon ?
- Speaker #2
Qu'est-ce qu'elle dit ?
- Speaker #1
Elle rappelle que la force de l'IA réside dans le traitement de l'information de commodité. Donc les résultats sportifs, les faits bruts, les données financières.
- Speaker #2
Les trucs très factuels, très froids ?
- Speaker #1
Exactement. Et la conséquence directe de cette automatisation, c'est que le web est en train d'être littéralement submergé par ce qu'elle nomme le slop.
- Speaker #2
Le slop ?
- Speaker #1
Comme de la bouillie synthétique produite à la chaîne, c'est ça ?
- Speaker #2
C'est l'image parfaite, la bouillie. Ce sont des milliers d'articles, de vidéos et de posts générés par des algorithmes. C'est lissé, sans âme, ça se ressemble tout le temps.
- Speaker #1
Ouais, on en voit déjà plein.
- Speaker #2
C'est une loi économique de base. Quand l'offre d'un produit, ici, l'information factuelle, devient infinie et gratuite, sa valeur marchande tombe. à zéro.
- Speaker #1
Logique.
- Speaker #2
Mais paradoxalement, cet océan de médiocrité artificielle va créer une immense rareté. Et ça va redonner une valeur inestimable à la seule chose que la machine ne peut ni simuler ni comprendre.
- Speaker #1
Qui est ?
- Speaker #2
L'empathie et la réalité physique.
- Speaker #1
Ah ouais ? Une machine ne peut pas grelotter de froid lors d'un reportage hivernal au fin fond du pays. Elle ne peut pas ressentir la tension électrique dans une manifestation, ni faire preuve de suffisamment d'empathie pour convaincre un lanceur d'alerte traumatisé de se confier.
- Speaker #2
C'est ça.
- Speaker #1
En fait, elle n'a pas de corps.
- Speaker #2
Exactement. D'ailleurs, l'anecdote d'Annabelle Nikou concernant les voitures autonomes Waymo à San Francisco illustre parfaitement cette limite.
- Speaker #1
Raconte, c'est quoi cette histoire ?
- Speaker #2
Eh bien, lors d'une panne de courant dans la capitale mondiale de la tech, Ces véhicules qui sont pourtant bardés d'intelligence artificielle se sont retrouvés. totalement paralysé. Il bloquait les carrefours.
- Speaker #1
Juste à cause d'une panne de courant ?
- Speaker #2
Oui, tout simplement parce qu'il ne savait pas comment interpréter un feu de signalisation éteint.
- Speaker #1
Assez dingue.
- Speaker #2
L'imprévu du monde physique, la base matérielle de la réalité, ça reste incontournable. Et appliqué aux médias, ça signifie que le contact humain, la sueur du terrain, l'incarnation d'un récit par une voix humaine...
- Speaker #1
Tout ça va devenir le nouveau produit de luxe.
- Speaker #2
Exactement, le produit de luxe de demain.
- Speaker #1
Alors, qu'est-ce que ça veut dire tout ça ? Si on rassemble toutes les pièces de cet immense puzzle, ça signifie que la technologie va pulvériser la valeur de l'information basique. Mais en détruisant cette fameuse commodité, elle va forcer le journalisme à se recentrer sur son essence la plus noble.
- Speaker #2
Tout à fait.
- Speaker #1
Le grand reportage, le vécu, les aspérités de l'expérience humaine. Ce ne sera plus simplement de la transmission d'informations, ce sera de la connexion humaine authentique.
- Speaker #2
La seule bouée de sauvetage dans cet océan de slop, comme on disait.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #2
Et pour synthétiser un peu les formidables données de ce projet, on peut vraiment affirmer que le média de demain sera une chimère.
- Speaker #1
Une chimère, c'est le bon mot.
- Speaker #2
Pour survivre, il devra déployer l'agilité et l'infrastructure technologique d'une start-up de la Silicon Valley, tout en maîtrisant l'engagement communautaire d'un influenceur de premier plan, mais aussi en sanctuarisant la rigueur éthique et la profondeur humaine qui ont fait la noblesse des rédactions traditionnelles.
- Speaker #1
Un sacré mélange.
- Speaker #2
L'explosion des frontières, ce n'est pas une destruction, c'est vraiment la genèse d'un écosystème inédit.
- Speaker #1
C'est une transformation absolument vertigineuse. Et en regardant l'ampleur des données fournies pour cette analyse, il est clair qu'on a fait qu'effleurer la pointe de l'iceberg aujourd'hui.
- Speaker #2
Ah oui, il y a tellement plus à dire.
- Speaker #1
C'est pour ça qu'on recommande vivement à quiconque nous écoute aujourd'hui d'aller explorer la totalité de ces entretiens issus du projet Deep Media. Aller écouter tous les épisodes déjà publiés. Et surtout, n'hésitez pas à vous y abonner pour ne manquer aucune des prochaines interviews. Parce que franchement, la matière première y est d'une richesse inouïe.
- Speaker #2
C'est un indispensable pour comprendre le secteur. Et d'ailleurs, pour clore cette plongée analytique, il y a une dernière perspective qui mérite qu'on s'y attarde deux secondes.
- Speaker #1
Je t'écoute.
- Speaker #2
Une idée déduite de ces évolutions technologiques. Et si, au bout du compte, l'hybridation des plateformes, l'automatisation par l'IA et l'héper-personnalisation algorithmique menaient... à la disparition pure et simple du concept d'audience.
- Speaker #1
Attends, c'est-à-dire ? L'idée d'un public de masse, ça n'existerait plus du tout ?
- Speaker #2
C'est ça. Imagine un futur très proche, dicté par des systèmes RAG ultra-puissants. L'intelligence artificielle ne se contenterait plus d'adapter un format, elle pourrait générer chaque matin un média unique et éphémère.
- Speaker #1
Juste pour moi.
- Speaker #2
Oui.
- Speaker #1
Des vidéos montées sur mesure, des émissions animées par des voix de synthèse familières. Des enquêtes rédigées avec le niveau de vocabulaire et la profondeur d'analyse correspondant très exactement à ton humeur du jour, à tes lacunes et à tes centres d'intérêt. Le média de demain ne parlera peut-être plus à des millions de personnes. Il s'adressera à une seule.
- Speaker #2
C'est fascinant et en même temps un peu effrayant, en vrai. C'est comme si notre fameux restaurant du début, au lieu de proposer un menu pour satisfaire une salle entière,
- Speaker #1
oui, il engageait une équipe de chefs étoilés et une intelligence artificielle juste pour cuisiner un plat parfait, inédit et impossible à reproduire pour l'unique client assis à la table.
- Speaker #2
C'est exactement ça.
- Speaker #1
Et bien voilà, qui donne vraiment matière à réflexion.
- Speaker #0
La question que pose cette masterclass n'est peut-être pas le média de demain sera-t-il encore un média ? La vraie question est peut-être qu'est-ce qui restera du média quand tout le monde pourra produire, distribuer et personnaliser de l'information ? Pendant des décennies, un média était un lieu, une rédaction, une antenne, une chaîne, un journal. Demain, ce sera peut-être un algorithme, un assistant IA, une communauté, une voix ou une relation de confiance. L'information, elle, devient abondante, presque gratuite, instantanée, personnalisée. Mais la confiance, l'incarnation, le regard éditorial et le reportage de terrain deviennent, eux, de plus en plus rares et donc de plus en plus précieux. Les médias qui survivront ne gagneront probablement pas parce qu'ils produisent plus de contenu, ils gagneront parce qu'ils produisent plus de sens, parce qu'ils sauront expliquer plutôt que simplement diffuser, parce qu'ils créeront du lien plutôt que de la simple audience. Nous entrons dans une époque où chaque personne pourrait... disposer de son propre média, façonné en temps réel par l'intelligence artificielle. C'est une révolution fascinante, mais aussi une responsabilité immense, car une démocratie ne repose pas uniquement sur des informations personnalisées. Elle repose aussi sur des références communes, des débats partagés et des faits que nous pouvons reconnaître ensemble. Alors le média de demain sera-t-il encore un média ? Je crois que oui, mais il ne sera pas défini par son support. Il sera défini par sa capacité à créer de la confiance dans un monde saturé de contenus. Et finalement, peut-être que le métier n'a jamais changé. Les outils changent, les plateformes changent, les modèles économiques changent. Mais une mission demeure, celle d'aider chacun à mieux comprendre le monde pour mieux y agir. C'est sans doute cela, le véritable média de demain. Vous écoutiez DeepMedia. Si cette masterclass vous a plu, partagez-la. Et retrouvez-moi pour décrypter les mutations des médias, des plateformes et de l'intelligence artificielle chaque mardi et chaque samedi. N'hésitez pas à réagir à ce sujet en commentaire. DeepMedia, c'est également une newsletter mensuelle pour poursuivre l'exploration, ainsi qu'un chatbot de veille IA et Média appelé IA Media Lab. Pour accéder gratuitement à ces deux outils, je vous mets les liens en commentaire d'épisode. Je vous donne rendez-vous mardi prochain pour une nouvelle masterclass de DeepMedia. En attendant, n'oubliez pas de vous abonner et de déposer les commentaires adéquats sur toutes les plateformes de podcast. A très bientôt !