Speaker #0Bienvenue dans ce nouvel épisode de Dear Diary. Aujourd'hui, on parle de The Drama, le film de Christopher Borgli avec Zendaya et Robert Pattinson, et d'une question qui me paraît vraiment centrale. Est-ce que juger autrui, c'est toujours se tromper sur lui ? Parce que ce film, au fond, ne raconte pas seulement une histoire de couple, il raconte aussi notre manière à nous de regarder les autres, de leur coller des intentions, d'interpréter des silences, de construire une image très vite, parfois beaucoup trop vite, puis de s'y accrocher comme si ça disait toute la vérité d'une personne. Pour ceux qui ont vu le film, on regarde, on pense comprendre, on prend parti, on juge, puis le film déplace quelque chose, et tout à coup on se demande si ce qu'on croyait voir venait vraiment de la personne ou de nous. Alors dans cet épisode, je vais essayer de creuser ça, pourquoi on juge si vite, pourquoi ne pas juger du tout n'est pas forcément mieux, et surtout, ce que notre façon de juger révèle de nous-mêmes. Bonne écoute ! J'ai quelqu'un, c'est un acte quotidien qui est souvent volontaire et constitutif de ce que nous sommes en tant qu'être conscient. En l'espace de quelques secondes, parfois de quelques minutes, On s'estime relativement légitime à évaluer, déduire, conclure, voire absoudre quelqu'un. Et je trouve que cette rapidité avec laquelle on juge peut sembler authentique, naturelle, presque innée, mais elle révèle aussi la fragilité de notre premier regard. Ce que l'on prend pour une lecture juste de l'autre relève souvent d'un pré-jugement, c'est-à-dire d'une anticipation déjà saturée de nos biais personnels, de nos projections. et de notre besoin de figer autrui dans un instant unique. C'est précisément là que The Drama m'intéresse, non pas seulement comme film à étudier, mais surtout comme expérience morale, parce qu'il nous met face à cette question embarrassante. Qu'est-ce qu'on croit juger chez autrui, quand on croit voir qui il est, pour ce qu'on pense qu'il est ? Et surtout, qu'est-ce qu'on loupe, qu'est-ce qu'on rate ? Je crois qu'on ne puisse pas répondre de façon... rapide. Je pense que le jugement, ce n'est pas seulement une erreur possible. Il y a une marge de manœuvre qui est envisageable et une nécessité ambiguë de pouvoir juger, parce que ça nous aide à vivre parmi les autres et ça nous expose aussi à les réduire à cette image qu'on se fait de. Alors la question n'est peut-être pas de savoir si on juge, mais depuis quel endroit on le fait et pour quelle raison. Le jugement précède souvent la réflexion. C'est ce qui le rend à la fois efficace et inquiétant. Parce qu'on pense volontiers qu'on observe avant de conclure, mais bien souvent on conclut déjà en observant une personne, que ce soit selon les schémas qui préexistent. Ça peut être un comportement, une voix, une posture, un silence, comme un retard ou un mot mal placé. Ça suffit parfois à produire une impression durable sur quelqu'un. Il y a des recherches en psychologie sociale qui montraient à quel point la première impression se forme vite. Trop vite, peut-être, d'après moi. Parce que je pense que c'est pas seulement une question de précision mais de structure. Le cerveau n'attend pas d'avoir tout compris pour commencer à trier. On sait très bien qu'il y a une hiérarchie qui s'effectue parce qu'il faut aller au plus vite, il y a des raccourcis qui se font. Mais l'hypothèse, une fois formée, s'installe et résiste à toute éventualité que ça puisse changer. Et c'est ici que le biais de confirmation entre en jeu. Parce qu'on retient plus facilement ce qui confirme l'idée. que nous sommes faites sur quelqu'un. Si on a décidé qu'une personne est distante, on va davantage voir ces silences comme des gestes d'inattention. On va décider que si elle est fiable, on va interpréter la même réserve comme de la pudeur ou de la retenue ou juste de l'innocence parfois. Et dans The Drama, cette rapidité du jugement, elle est mise en scène avec une grande intelligence parce que je pense que le film nous donne à croire qu'on comprend l'équilibre entre les personnages. mais ça déplace le terrain. Et ce qui est inconfortable, et je crois que tout le monde le ressent vers la fin, c'est qu'on a besoin de croire ce qu'on pense avoir compris, parce que notre désir de lisibilité précède notre effort de vérité. Donc on va plus souvent être apte à se baser sur ce qu'on a déjà préconçu comme idée, que d'aller faire l'effort de confronter une personne à la vérité exposée. Et le jugement, dans ce sens, c'est moins une faute morale qu'un réflexe de stabilisation. Nous voulons que les autres soient lisibles parce que nous voulons un monde habitable, qui soit facile de... qu'il soit facile à appréhender aussi. Et ce besoin de lisibilité, ça a un prix. L'autre devient une version simplifiée de qui il est à nos yeux. Et c'est difficile de se départir d'une idée toute faite quand on a coché toutes les cases pour dire « Ok, cette perso-là, c'est pas ok du tout. » Mais si juger trop vite pose problème, ne pas juger du tout n'en résout pas un autre. Et The Drama ne nous laisse pas nous réfugier dans cette idée-là non plus. Pour en venir à ma deuxième partie, je pense qu'on valorise beaucoup l'idée de ne pas juger. Ça a une apparence de sagesse, dit comme ça. Et l'idée de ne pas juger porte en elle une promesse d'ouverture, d'écoute, de tolérance, de bien-pensance, on va le dire comme ça. Et ce n'est pas totalement faux, parce que je pense qu'il est préférable, évidemment, de ne pas condamner trop vite une personne aux idées qu'on se fait d'elle. Il est préférable de laisser à l'autre sa complexité en tant qu'être humain, mais il y a aussi une autre dérive plus subtile que montre le film, celle qui consiste à confondre le non-jugement et l'aveuglement. L'innocence est souvent perçue comme une qualité chez l'autre, la naïveté aussi. Pourtant, elle ne relève pas nécessairement de la bienveillance. Ne pas vouloir voir ce qui se répète chez autrui peut devenir une manière d'éviter de penser. Et c'est ici que la question des patterns devient décisive. Les patterns, c'est des schémas qui se répètent. Ça peut être une action isolément qui définit rarement une personne qu'elle a faite dans sa vie. Dans le film, je ne vais pas spoiler, mais l'action qu'a effectuée Emma par le passé, le personnage interprété par Zendaya, il y a une marge de manœuvre à considérer. Et je pense que la constance de cette personne dit quelque chose de qui elle est, plutôt que juste se fier. à cet instant clé qu'elle a vécu par le passé et juste on part du principe qu'on la réduit à ce qu'elle a fait. Il y a une différence nette entre un écart et une manière d'être, entre une maladresse et une répétition dans le comportement. De là, il y a quand même une logique relationnelle qui a découlé depuis. Le moment faible qu'elle a vécu, on connaît tous et toutes cette tentation de minimiser un geste en le plaçant sous le signe de l'exception. Par exemple, il était fatigué, Merci. Je pense qu'elle ne pensait pas à mal, c'est pas dans ses habitudes. Ces phrases-là peuvent être justes, tout comme ça peut être l'inverse. Ça peut être « Ah non, mais moi, c'est juste pas possible, j'accepte pas l'idée que ça, elle l'ait fait, tu vois. » Et ça peut être juste, mais ça retarde aussi, à mes yeux, la notion d'évidence. Parce qu'à certains moments, ce qu'on appelle de l'indulgence, c'est une hésitation à reconnaître un pattern de quelqu'un. Or, reconnaître un pattern, ce n'est pas juger plus sévèrement une personne. c'est être plus juste dans notre façon de juger. Et le film, là encore, ne tranche pas pour nous. Je pense qu'il nous oblige plutôt à distinguer le jugement hâtif de l'attention réelle que l'on porte à quelqu'un. Et là, en l'occurrence, le personnage d'Emma, oui, elle a fait cette action par le passé, mais elle ne l'a pas répétée ensuite. C'est là où je veux en venir. Et pourtant, l'autre extrême serait tout aussi insuffisant. Réduire quelqu'un à des choses qui se répètent, dans son comportement, sans tenir compte de ses variations d'humeur, de ses contradictions, de ses efforts aussi, parce que là aussi, il faut mettre le haut là, Emma a fait des efforts pour évoluer par rapport au comportement qu'elle a eu dans le passé, par rapport à une idée qu'elle a eu, qu'elle s'est faite. Là encore, je pense que le jugement, il doit être précis et non total. On doit pouvoir distinguer sans figer. Distinguer, oui, c'est vrai qu'elle a fait ceci, mais moi j'aimerais bien comprendre pourquoi. et ne pas l'afficher juste dans cet instant-là de sa vie, de son existence qui était fugace et qui est passée. Et c'est sans doute l'une des distinctions les plus nécessaires, et j'en viens à ma troisième partie, séparer ce que quelqu'un fait de ce qu'il est. Cette séparation, elle semble simple et pourtant elle est rarement pratiquée avec justesse. On a tendance presque, de façon spontanée, à faire glisser le comportement vers l'identité. Quelqu'un agit mal une seule fois, on va... décréter que c'est une personne mauvaise. Quelqu'un nous déçoit, on va dire que cette personne est décevante et qu'elle doit être avec plein d'autres gens. Mais ça ne veut pas dire qu'elle ne change pas de comportement avec les autres. Quelqu'un nous ment une fois, on va décréter que cette personne ment tout le temps. Comme si l'acte avait suffi à épuiser la personne, du moins à vider totalement la personne de ce qui fait ce qu'elle est. Or, un comportement ne coïncide pas. pas toujours avec l'essence même de l'identité d'une personne. Il y a des actes qui relèvent d'une situation, d'une peur, d'un contexte. d'une défense parfois, d'un moment de déséquilibre, et ça n'excuse pas pour autant tout, mais ça oblige à complexifier. Et c'est précisément ici que l'on peut se tromper sur autrui, non pas parce qu'on observe mal, mais parce qu'on généralise trop vite. On transforme une manifestation partielle en vérité totale. On lit un fragment comme s'il valait totalité. Dans mon propre rapport aux autres, cette question est très présente. J'ai souvent l'impression d'avoir appris à observer avant de parler, à regarder les comportements, les postures, les micro-signaux sociaux, peut-être parce que je me sens moi-même un peu étrangère dans certaines interactions, peut-être aussi parce que l'observation me sert d'outil de maintien, et que c'est une manière de ne pas trop me perdre dans des contextes où je ne suis pas immédiatement à l'aise, et disons que ça m'arrive d'imiter des gens à partir de ce que j'observe d'eux, et je l'utilise dans des contextes où, bah... Du coup, j'aime bien imiter, j'aime bien faire rire les gens autour de moi, et on me dit que mes imitations sont vraiment justes et fines. Mais c'est surtout parce que ma lecture des autres est déjà orientée. Je n'observe jamais depuis un point neutre, je regarde depuis une place particulière, depuis mes propres décalages, mes propres attentes, mes propres retenues. Et je crois que c'est le cas de tout le monde, même quand on s'imagine être objectif, on n'est pas vraiment tout le temps. Et c'est pour ça que le jugement me semble toujours double. Ça vise l'autre, mais ça révèle aussi la personne qui juge. Et ça dit quelque chose de l'objet retardé et quelque chose du sujet qui regarde. En ce sens, juger autrui n'est jamais seulement parler de lui, c'est aussi parler de lui soi-même. Et on en vient à ma quatrième partie. La projection et le regard sur soi. On évoque souvent la projection comme s'il n'était qu'un mécanisme psychologique un peu abstrait. Moi, à mes yeux, elle me paraît très concrète. Ce qu'on joue chez les autres reflète parfois ce qu'on s'impose à soi-même, ou ce qu'on refuse de reconnaître en nous, ou peut-être ce qu'on craint de devenir aussi. Le regard porté sur autrui est alors contaminé par une forme de conflit intérieur. Juger, dans cette perspective, ça revient à externaliser une tension. On voit chez l'autre une faille qui nous dérange peut-être parce qu'elle touche une faille voisine en nous. Ça ne veut pas dire que tout jugement est projection. Là encore, je tiens à mettre le holà. Ce serait beaucoup trop simple, ça voudrait dire que le jugement n'est jamais entièrement pur. Et ce point me paraît essentiel parce qu'il déplace la question morale. C'est plus seulement, ai-je le droit de juger ? C'est, d'où est-ce que je juge et est-ce que mon jugement cherche à me protéger ? Et je me rends compte par exemple que... quand j'observe beaucoup les autres, c'est pour me protéger d'un certain malaise social. Regarder, ça me permet de garder une distance et de me dire, ok, je ne m'implique pas trop et on ne voit pas ce que je suis. Enfin, on ne voit pas comment je me comporte et on ne va pas le décortiquer. Alors que même si je me retiens et je me mets en retrait, on observe aussi ça et on juge en disant ah, peut-être qu'elle est sur la défensive, on va me juger plus rapidement, on va me dire t'as du mal à t'intégrer, t'as du mal, t'es timide, t'es introvertie. Et il faut alors apprendre à se demander ce que l'on verrouille en soi, qu'est-ce qu'on ne se permet pas, qu'est-ce que l'on refuse d'admettre, qu'est-ce qu'on projette peut-être dans le comportement de l'autre pour ne pas l'affronter en soi. Le jugement devient alors un lieu de connaissance, pas parce qu'il nous rendrait omniscient, mais parce qu'il expose nos angles morts, ce qu'on n'observe pas forcément dans le quotidien, et ça révèle la manière dont notre propre monde intérieur façonne ce que l'on croit voir dehors. Et pour la cinquième partie, The Drama comme expérience du doute. Ce que The Drama a réussi avec beaucoup de justesse, c'est de ne jamais nous laisser stabiliser complètement notre position. Disons qu'on ne va pas rester figé nous-mêmes dans notre façon de percevoir le personnage d'Emma ou de Charlie. Le film, j'ai le sentiment qu'il ne nous donne pas de confort interprétatif. On a des prises sur ce qui se passe. dans la réalité entre guillemets, mais on nous les retire instantanément. Par exemple, quand on lit que Charlie, de son point de vue, ça peut être compliqué le mariage avec Emma parce qu'il a appris ça, on a tout de suite quelque chose qui va nous déstabiliser et on va se dire, ok, mais en réalité, est-ce si grave que cela ? Et on nous laisse penser que ce que l'on sait, ce n'est pas vraiment ce que l'on croit savoir. Et c'est précisément... Ce trouble qui m'intéresse, car ça nous oblige à reconnaître que l'autre n'est jamais entièrement réductible. à la lecture que l'on se fait de cette personne. Et il y a toujours quelque chose qui nous échappe, quelque chose qui ne se laisse pas immédiatement saisir, quelque chose qui résiste à tous ces schémas de pensée que l'on a. Le film ne dit pas que juger est impossible, il dit plutôt que juger juste demande une humilité que l'on n'a pas toujours, et il faut accepter de ne pas tout savoir, il faut accepter de voir sans devoir déduire immédiatement. Et il faut accepter que la vérité d'une personne ne se donne pas d'un seul coup, comme ça. Et ce refus de clôturer est précieux. Ça rejoint une forme d'éthique du regard. Donc là encore, je ne veux pas spoiler, mais pour moi, je trouvais la fin vraiment très romantique. Dans le sens que Charlie a accepté de regarder Emma sans la réduire à l'instant, à la situation qu'elle a exposée, et qu'il a appris à comprendre sans absorber cette réalité-là. Il a appris aussi à interpréter sans posséder totalement la personne en face de lui, à savoir qu'elle a son identité propre et qu'elle est cette personne complexe qu'il aime. Voilà peut-être ce que le film met au travail quand on est confronté à ça. Alors, ma conclusion, c'est est-ce que juger autrui est-ce toujours se tromper sur lui, sur elle ? Je ne crois pas. Pas toujours. Il arrive que l'on voit juste. Il arrive que les répétitions dans les comportements soient claires et définies. Il arrive aussi que le jugement, loin d'être une erreur, soit une forme de lucidité sur ce qui nous arrive. Mais je crois aussi que ce jugement est toujours situé, qu'il part d'un endroit qui nous appartient, qui est traversé par nos peurs, nos attentes, nos limites, nos projections. Donc peut-être que la bonne question n'est pas seulement de savoir si on se trompe, peut-être que c'est plutôt celle-ci, à quel point savons-nous ce que nous mettons nous ? dans ce que nous croyons voir. Et là, je pense qu'on ne peut pas répondre définitivement. On peut seulement continuer à regarder, à distinguer, à douter et à nuancer. Et peut-être que c'est déjà beaucoup. En tout cas, je pense que j'ai fini pour cet épisode. Je suis extrêmement contente d'avoir pu m'enregistrer. J'espère que ça va vous plaire. C'était très dense. J'espère que je ne vous ai pas perdu. En tout cas, merci de m'avoir écoutée. Je vous souhaite une agréable journée. et n'hésitez pas à me dire en commentaire ce que vous avez pensé du film aussi de votre côté. Je vous souhaite une bonne semaine et je vous fais de très très gros bisous. Ciao ciao !