Speaker #0Bienvenue dans « Des rêves et des femmes » , un podcast où nous explorons les histoires de celles qui ont marqué leur époque, par leur espoir, leurs rêves et leurs luttes. Salut, moi c'est Narjiss, et aujourd'hui, nous remontons le fil du temps jusqu'à Fès, en 1930, pour découvrir l'histoire d'Aïcha. À seulement 15 ans, cette jeune fille ancienne esclave porte en elle des rêves immenses, celui de la liberté, celui de construire sa propre vie, loin des chaînes du passé. Installez-vous, ouvrez votre cœur et laissez-vous transporter dans son histoire. Je m'appelle Aïcha, j'ai 15 ans. Je vis derrière des hauts murs couleur miel, dans un riad où la lumière tombe du ciel comme une bénédiction. Quand l'aube touche les zelliges de bleu et d'émeraude, on dirait que les murs respirent. Ici, tout a l'air parfait. L'odeur de fleurs d'oranger sur la terrasse, les plateaux de thé qui glissent sans bruit. la voix des femmes qui cousent derrière les moucharabiehs. Mais la beauté a des barreaux invisibles. Le riad appartient au hajj Ahmed, un commerçant respecté de Fès. Il parle peu, marche droit et ses yeux calculent vite. Il prie à l'heure juste et paie les gens au prix dit. Autorité et ordre, comme si la ville elle-même tenait sur ses épaules. Sa femme, Lalla Fatima, Veille aux apparences, rien ne dépasse, ni une mèche, ni une parole. Elle règle la maison comme on règle un collier de perles, ferme, brillante, impeccable. Ils ont trois filles. Zainab, l'aînée, rêve avec des yeux éveillés. Elle demande qu'on lui lise des journaux en français et en arabe. Elle veut comprendre le monde, le protectorat, les écoles et les mondes modernité et éducation. On la gronde souvent. « Zainab, tu es la fille aînée, tiens-toi comme il faut ! » Elle sourit, sans répondre, mais sa pensée continue de courir. Keltoum, la seconde, aime les rubans, les senteurs et les chansons. Elle dit que l'amour doit briller comme un bracelet neuf. Et Amina, la petite, rit avec tout son corps. Elle court, elle goûte, elle oublie et elle recommence. Une véritable cascade de joie et d'insouciance. Et puis, il y a Lalla Shama, la grand-mère. Elle glisse dans la maison comme une ombre parfumée au musc. Elle connaît l'histoire des tapis, la patience des figuiers et la fragilité des filles. Elle me regarde parfois, elle sait, mais elle ne dit rien. Et moi, la petite Aïcha, je traverse leur vie comme un fil discret. Je sers le thé, j'apprends la maison, j'apprends à me tenir droite dans un monde qui ne m'attendait pas. Je n'ai pas grandi ici, je garde des images qui se délavent comme un rêve qu'on tente de retenir. La poussière, les cris, une main qui me lâche, l'autre qui me saisit sans douceur. Le regard de ma mère, je m'y accroche encore quand je ferme les yeux. J'entends sa voix m'appeler, mais le bruit de la charrette couvre tout. On m'a arraché à elle ce jour-là, on m'a vendu comme on vend un objet. à des hommes venus de la ville. Je ne comprenais pas. Je me souviens seulement du froid, du cuir, de la poussière et du silence forcé. J'étais une enfant, mais dans les grandes maisons, on ne voyait plus la petite fille. Seulement des mains qui servent et des yeux qui baissent. J'étais devenue une possession, un nom qu'on n'appelle plus, une voix qu'on n'écoute pas. Et puis, quelques années plus tard, le décret du sultan a aboli l'esclavage. Les gens disaient Les esclaves sont libres, c'est la loi maintenant. Mais les lois ne changent pas les habitudes du cœur ni les regards. Alors oui, j'étais libre sur le papier. Libre de rester là où je n'avais nulle part où aller. Je me souviens des doigts tachés du henné de ma mère, de la chaleur de son cou quand j'y ai caché mon front. Après, c'était le vide. Alors j'ai inventé une mère dans ma tête. Elle vient quand la nuit s'alourdit, quand la peur colle à la peau. Ma mère imaginaire me parle doucement. Aïcha, respire, garde la tête haute, tu es plus forte que les destins. Je lui réponds en silence, c'est notre secret. C'est ainsi que je suis arrivée ici, dans la maison du la maison du Hajj Ahmed. Ni par choix, ni par hasard. Mais par la force d'un monde qui décide pour les filles comme moi. On dit que le monde change, que la liberté avance, qu'elle s'écrit dans les journaux et dans les discours. Mais la liberté, je l'ai comprise autrement. Elle n'a pas de clé, pas de porte ouverte. Il faut la coudre soi-même, point après point, jusqu'à ce qu'elle tienne sur le cœur comme un vêtement qu'on ose enfin porter. Tous les matins, je me lève avant l'aube. J'aime ce moment où la maison est encore plongée dans le silence. Je m'assois dans le patio, les yeux tournés vers le ciel. Les étoiles disparaissent doucement et je me demande si ma mère regarde les mêmes étoiles quelque part dans son village. Le riad où je vis est somptueux. Les zelliges reflètent le ciel en petits éclats. Les stucs racontent des jardins. Les boiseries sentent le cèdre frais, un rêve si parfait qu'il en devient presque immobile. Dans le patio, une fontaine chante toute la journée. Les femmes vont et viennent comme une danse apprise depuis des siècles. On parle de tissus, de recettes, de dots, de rendez-vous. La vie mondaine s'installe à heure fixe. Visite de voisines, plateau de pâtisserie, bracelets qui tintent, fiançailles à murmurer. Alliance à deviner. Je m'émerveille et j'observe. La beauté ici est une habitude. Moi, elle me coupe le souffle. Un soir, je rangeais les plateaux du thé quand j'ai entendu Zainab, derrière la porte du patio, murmurer une chanson d'amour. Une chanson qu'une fille bien née n'aurait jamais dû connaître. Elle est apparue dans la lumière de la lampe, le regard fuyant, les doigts tremblants. Pendant un instant, nos yeux se sont cherchés et j'ai compris. Nous rêvions toutes les deux au-delà des murs du riad. Elle m'a souri, un sourire timide presque interdit. Et ce soir-là, sans un mot, quelque chose s'est tissé entre nous. Une amitié discrète, fragile, et une même soif de liberté. Puis un jour, en rangeant les étoffes dans la chambre de Zainab, j'ai découvert quelque chose qui a changé ma vie. Un morceau de soie d'un bleu éclatant. En le touchant, j'ai ressenti une chaleur étrange, comme si ce tissu m'appelait. J'ai supplié la couturière du Riad de m'apprendre son art, et elle a accepté. Mais à une condition, que je m'investisse corps et âme. Et c'est ce que j'ai fait. J'ai appris à tendre le fil sans le casser, à piquer sans blesser, à laisser le tissu me dire où passer l'aiguille. Chaque point était une petite victoire. Je n'avais pas de maison, pas de promesse, mais j'avais un fil. Et ce fil me tirait vers un lieu où je n'avais plus peur. Zainab m'apporte des chutes de tissu. satin grenat, tetouan fin, sfifa dorée. Tu as des mains qui comprennent, dit-elle, faisant quelque chose qui reste. Alors je garde mes secrets dans un panier, des morceaux de bleu, un ruban ivoire, et le courage de continuer. » Un matin, la maison a retenu son souffle. Les pas sont devenus plus lents, les murmures plus discrets. On a annoncé les fiançailles de Zainab. L'homme, juste un nom, un commerce, une alliance entre familles. Elle ne l'avait jamais vue. Ce jour-là, j'ai vu son regard se voiler comme si une lumière venait de s'éteindre. Zainab, qui rêvait d'amour et de liberté, Se tenait droite, le visage calme, mais les yeux tristes à en briser le silence. Elle ne pleurait pas, elle savait que dans cette maison, on ne pleure pas les destins qu'on ne choisit pas. Le soir venu, elle est venue vers moi, dans le patio. Elle portait entre ses mains une étoffe claire. Elle m'a regardée longtemps, sans dire un mot, et j'ai compris. Elle voulait que je lui couse son cafetan. Le sien, celui de ses fiançailles, un caftan qui dirait encore un peu qui elle est, avant qu'on décide pour elle. Le fil a tremblé entre mes doigts. Ce n'était pas qu'une robe, c'était une promesse silencieuse, un dernier éclat de liberté cousu à la main. La nuit de la fête du Henné, le Riad s'est transformé. Les lampes ont réveillé les stucs, les lanternes jetaient de l'or sur les zelliges. Les femmes arrivaient comme des constellations. Des caftans brodés, ceintures en or et petits voiles légers. L'air sentait l'ambre, le sucre et cette pointe d'argile humide du Henné fraîchement mélangée. On a installé Zainab sur un grand coussin safran. Ses mains tremblaient un peu, les miennes aussi, mais je les gardée sous mon tablier. Je l'ai habillée avec le caftan que j'ai cousu pour elle, en velours, vert émeraude, sfifa fine couleur sable, bouton habillé d'un fil discret, presque secret, simple mais digne, comme Zainab. Les chants ont commencé, lent, Profond. La nakkacha a peint sur les paumes de Zainab, des jardins, des étoiles, des portes qui s'ouvrent. La maison brillait, les bracelets tintaient comme des petites promesses. L'homme n'était toujours qu'un nom, mais Zainab respirait, droite, belle, elle-même. Je suis restée près de la fontaine, à l'instant seule. J'ai plongé les doigts dans l'eau. Le henné sur ma peau a dessiné une ligne. J'ai pensé à ma mère, à ma mère imaginaire, aux mots qui ne me connaissaient pas encore. J'ai pensé à mon fil, à mes mains, à tout ce que je peux apprendre. Et cette nuit-là, j'ai compris que je pouvais coudre ma propre sortie, point après point, sans bruit, sans fracas, mais sans jamais m'arrêter. Maintenant, tu connais un peu le riad. Tu sais comment la lumière glisse sur les murs, comment les voix des femmes se mêlent aux rire et comment leurs rêves se tissent en silence entre une brassée de linge, une tasse de thé et un peu de miel pour adoucir les journées. Moi, je m'appelle Aïcha. Je n'ai pas choisi les murs qui m'entourent, mais je choisis ce que j'y tisse. Et ce que je tisse ressemble à un futur qui m'appartient. Et toi, qu'aurais-tu rêvé à ma place ? Merci, merci d'avoir écouté ce premier épisode de votre podcast des rêves et des femmes. Aujourd'hui, nous avons suivi Aïcha dans sa quête de liberté et dans ses rêves d'une vie nouvelle. À travers son regard, on découvre une réalité longtemps restée silencieuse, celle des jeunes filles arrachées à leur famille. et de l'esclavage domestique, encore présent au Maroc au début du XXe siècle, malgré son abolition officielle. On dit que les lois changent les choses, mais les habitudes, elles, mettent parfois des générations à disparaître. Si cette histoire vous a touché, n'hésitez pas à la partager ou à m'écrire. Ces récits existent pour inspirer, mais aussi pour préserver des voix souvent invisibles et réduites au silence. Et si vous êtes une femme porteuse d'une histoire, d'un rêve ou d'un combat, j'aimerais entendre votre voix. Vous pouvez me contacter sur Instagram ou par e-mail, vous trouverez tous les détails en description. Dans le prochain épisode, Zainab franchira les portes de son mariage, un destin déjà écrit en apparence. Mais derrière les portes closes, rien ne se passera comme prévu. Soyez prêtes pour la prochaine destination. A très bientôt ! C'est Narjiss, votre voix dans des rêves et des femmes.