SpeakerBienvenue dans « Des rêves et des femmes » , un voyage à travers les décennies, les générations et les espoirs qui ont façonné la vie des femmes. Je suis Narjiss, et dans ce podcast, je vous invite à découvrir leurs histoires, leurs défis, mais aussi leurs rêves. Ces rêves parfois étouffés, parfois éclatants, mais toujours présents. Aujourd'hui, nous plongeons dans l'histoire d'Asmahane, une jeune femme de Fès dans les années 1960. À une époque où l'espoir d'un monde meilleur cohabitait avec les lourds poids des traditions. Installez-vous confortablement, ouvrez votre cœur, le voyage commence maintenant. Je m'appelle Asmahane. Mon enfance a été marquée par une responsabilité immense, vivre les rêves de ma mère. Elle portait en elle des aspirations si grandes qu'elles m'ont été transmises comme un héritage silencieux. Bienvenue à Fès en 1960. Le premier matin, je me suis levée avant l'aube. J'avais choisi mes vêtements la veille, les meilleures chaussures. Les mains propres, je marchais dans les ruelles de Fès comme si le sol pouvait me reconnaître. Et puis je l'ai vue, la grande porte, Al-Qarawiyyin. Il y a des endroits qui vous changent avant même que vous y soyez entrée. J'ai franchi ce seuil, et j'ai senti quelque chose se poser sur mes épaules, pas un fardeau, une main. La lumière tombait à travers les colonnes en lignes dorées sur le sol. Les arches se répétaient à l'infini, comme si l'espace lui-même voulait nous apprendre que la connaissance n'a pas de limite. Les autres étudiants s'installaient, les professeurs préparaient, quelqu'un parlait doucement. Et puis notre professeur a dit, comme s'il récitait quelque chose qu'on dit chaque année le premier jour. Vous êtes maintenant à Al-Qarawiyyin, la plus ancienne université du monde, encore en activité. Fondée à Fès en 859 par Fatima Al-Fihri, une femme, une femme, une femme, une femme marocaine. Elle avait fondé ce lieu, ses colonnes, ses arches, ses lignes dorées sur le sol, cette grande porte que j'avais franchie le souffle coupé, c'est elle. Je ne me souviens pas des premiers cours, je ne sais pas ce qu'on a dit pendant la première heure. Je regardais les pierres, je regardais les colonnes, je pensais à Fatima. Elle avait hérité de l'argent de son père. Et au lieu de se taire, au lieu de disparaître, elle avait construit quelque chose qui durait plus de mille ans. Ce jour-là, quelque chose s'est mis en place en moi. Pas une idée, plus que ça, une certitude. Si une femme avait fait ça, Alors, je pouvais au moins essayer de faire ce que je voulais. Et personne, jamais, ne pourra me dire que les femmes ne bâtissent pas. Je repensais souvent aux histoires que me racontait ma mère Zainab. Elle rêvait d'amour, de liberté, d'un monde où elle pouvait vivre sous le même toit que son mari. Lire, penser, s'exprimer. et simplement sortir de chez elle sans devoir demander la permission. Ses rêves étaient simples, mais si puissants. Ma mère voulait que j'apprenne. Elle avait manœuvré discrètement pour que mon prénom soit une promesse, pour que ma vie soit ce que la sienne n'avait pas pu être. Ce poids-là, je le portais avec fierté. J'avais eu la chance d'appartenir à cette première génération de filles qui pouvaient espérer une éducation précieuse. presque semblable à celle des garçons. Cette opportunité, je l'avais saisie. Et quand j'avais intégré l'université Al-Qarawiyyin, une contradiction ne me quittait pas. Comment se faisait-il que nous, les filles d'aujourd'hui, devions encore prouver que nous méritions d'étudier dans un lieu fondé par une femme ? Cette pensée ne me mettait pas en colère. Elle me donnait de l'énergie. Devenir institutrice a été pour moi un accomplissement extraordinaire. Enseigner n'était pas seulement un métier, c'était ma revanche. Ma revanche sur une société qui nous bridait. A l'adolescence déjà, je transmettais à ma mère et à son amie Aïcha ce que j'apprenais. Aïcha. Aïcha est une femme qui avait connu l'asservissement, avant de conquérir son indépendance, en montant sa propre boutique de couture. devenue incontournable à Fès. En les voyant apprendre à lire et à écrire, je comprenais l'importance de mon rôle et je mesurais la chance que j'avais de pouvoir accéder à ces droits sans devoir les arracher de force. Mais cette liberté avait un prix. Mon mariage, comme tant d'autres à cette époque, n'a pas été le fruit d'un choix personnel. Les grands hommes de ma famille avaient décidé que j'épouserais El Bachir, le fils du grand vizir. Un choix stratégique, un mariage arrangé pour consolider les affaires commerciales de mon grand-père. Quant à l'amour ou à mes propres désirs, ils n'avaient pas leur place dans cette équation. El Bachir était un homme moderne, respectueux, même fier de mon travail. Pourtant, je savais qu'au moment où je deviendrais mère, je devrais tout abandonner. 18 mois sans enfant. Puis deux ans, trois ans, chaque mois, un nouvel espoir, suivi d'une désillusion silencieuse. Les nuits où je n'arrivais pas à dormir, je pensais à ces colonnes, à cette lumière dorée sur le sol, à ce seuil que j'avais franchi le souffle coupé, à tout ce que j'avais bâti malgré tout. Un soir, mon mari est rentré avec une annonce qui a brisé mon cœur. Il allait... épouser une seconde femme choisie par les siens. Pourquoi personne ne remettait-il en question la fertilité d'El Bachir ? Pourquoi étais-je la seule désignée coupable ? Coupable de quoi au juste ? De ne pas avoir donné un héritier ? De ne pas avoir comblé un désir qui n'était même pas le mien ? Je n'avais que 22 ans. J'aimais enseigner. Mon métier était ma vie. Et pourtant, on m'enlevait déjà mon rôle de première épouse, comme si ma valeur ne se mesurait qu'à ma capacité à enfanter. Ma belle-sœur, elle, subissait chaque jour les coups de son mari. Quand elle demandait de l'aide, on lui répondait de patienter, que cela faisait partie du mariage, que son mari finirait par se calmer. Comment pouvais-je accepter cette souffrance comme une normalité ? Je me sentais étrangère à cette société qui glorifiait la résignation. Je me suis réfugiée chez ma mère, Zainab. Assise face à elle, le cœur en miettes, je lui ai confié ma douleur, mes doutes et cette impression d'être écrasée par un monde qui ne m'offrait aucune échappatoire. Elle m'a regardée, avec une tendresse infinie et une tristesse silencieuse dans les yeux. Puis, elle m'a parlé. Asmahane, ma douce Asmahane. Quand la société banalise les coups visibles, elle rend presque invisible ce qui nous brise de l'intérieur. Ces souffrances s'infiltrent dans ton âme silencieusement. On te dira que c'est ainsi, que nos mères, nos grands-mères ont vécu la même chose. On te dira, sabr ma fille, tu t'habitueras. Mais ne laisse jamais tes rêves s'éteindre. Les rêves sont un refuge, une lumière dans l'obscurité. Ils sont ta liberté, un souffle vital, gratuit, sans limite. Ils t'appartiennent et personne ne pourra jamais te les voler. Les mots de ma mère sont devenus ma boussole. Je refuse de laisser la douleur dicter ma vie. Si je ne peux pas changer la société, je pourrais agir là où j'ai du pouvoir, dans ma salle de classe. Une salle, 22 élèves, une craie, ce n'était pas rien. Quand je reprends mon poste, enseigner devient plus qu'un métier. C'est une forme de résistance. Je n'enseigne pas seulement des savoirs, j'apprends à mes élèves à rêver. Peu à peu, des mères d'élèves viennent me voir, d'abord pour leurs filles, puis pour elles-mêmes. Je leur ouvre ma porte. Autour d'un thé, nous partageons nos idées, nos savoirs, nos rêves. Certaines apprennent à lire, d'autres à coudre, et d'autres à imaginer une vie différente. Ensemble, nous créons un espace de solidarité et de liberté. Ces moments nous transforment. Je vois naître en elles une énergie nouvelle, et en moi, l'envie de continuer. Si je ne peux pas tout changer, je peux allumer une étincelle. Et moi aussi, je me surprends à rêver à nouveau. Je repense à ces lignes dorées sur le sol. A cette main posée sur mes épaules, le premier matin à Al-Qarawiyyin. Fatima Al-Fihri n'avait pas attendu la permission. Et moi non plus. Je m'appelle Asmahane. Je n'ai pas changé la société. Je n'ai pas bâti de monument, mais chaque matin, quand j'entre dans ma salle de classe, je sème des graines de savoir, de rêve et d'espoir. Ce sont mes arches dorées à moi, ma façon de remercier cette femme qui avait bâti quelque chose qui dure encore. Merci. Merci d'avoir écouté cet épisode. de des rêves et des femmes. Aujourd'hui, nous avons voyagé dans la vie d'Asmahane, une femme qui, malgré les défis de son époque, a trouvé en elle la force de rêver et de semer des graines de changement. Si cette histoire vous a touchée, n'hésitez pas à la partager, à laisser un commentaire ou à m'écrire. Ces récits existent pour préserver et transmettre l'espoir. Dans le prochain épisode, Nous quitterons les ruelles de Fès pour les montagnes de l'Atlas. Là-haut, tout là-haut, une voie nous attend, celle de Grand vizir. Un prénom qui, en amazigh, signifie « clair de lune » . Une jeune femme dans la lumière a dû trouver son chemin dans l'obscurité. Prenez soin de vous, continuez de rêver, et à très bientôt dans « Des rêves et des femmes » .