Speaker #0Bienvenue dans Des rêves et des femmes, un podcast où les récits du passé viennent illuminer notre présent. Je suis Narjiss et aujourd'hui nous quittons les médinas pour monter plus haut dans les montagnes du Moyen Atlas, dans un petit village non loin de Fès, là où une petite fille gardait ses bêtes en chantant pour ne pas se perdre. Elle s'appelait Tiziri et cette histoire est pour toutes celles qui ont cru un jour n'avoir que deux choix. Installez-vous confortablement, ouvrez votre cœur, le voyage commence maintenant. Bienvenue au Moyen Atlas, non loin de Fès. Je m'appelle Tiziri et je vais vous raconter mon histoire. J'avais 8 ans, j'étais une petite fille de la campagne, vivant dans un village près de Fès. Notre petite vie était rythmée par les chants, les écuries, les cris des animaux et le poids des responsabilités. Même pour les plus jeunes, c'était notre quotidien. Un quotidien qui laissait peu de place aux rêves. Puis Asmahane est arrivée. Elle était différente de tout ce que j'avais connu. Une grande dame, gracieuse et imposante à la fois, issue de la haute société, on murmurait qu'elle était mariée au fils du grand vizir de Fès, et sa venue a bouleversé notre village. Les gens la regardaient avec méfiance. Ici, les petites filles étaient utiles dans les champs. Et les laisser partir pour des cours de lecture ou d'écriture étaient inconcevables. Cela signifiait des retards, une surcharge de travail pour nos familles. Mais personne n'osait lui refuser quoi que ce soit. Elle était bien trop influente pour être contrôlée. Asmahane n'était pas qu'une institutrice. Elle était un souffle nouveau. Elle organisait des cours, mais aussi des séances de dessin, de chansons et de discussions ouvertes. C'était la première fois que quelqu'un nous demandait. « Et toi, que penses-tu ? » Un jour, elle nous a proposé de dessiner un rêve. Un rêve très cher. Sans hésiter, j'ai dessiné une jeune femme debout, sur une estrade, un micro à la main, entourée d'étoiles. C'était moi. Je voulais chanter. Depuis toujours, le chant était ma bouée de sauvetage. Quand je me retrouvais seule avec mes bêtes, perdue au milieu de nulle part, je fermais les yeux et je chantais de toutes mes forces. J'avais l'impression que mon troupeau m'écoutait. Je me sentais forte, unique, vivante. Et ces moments étaient tout ce que j'avais pour échapper à la dureté de ma vie. Ma famille était grande, j'avais 7 frères et sœurs. Nous vivions dans une petite maison où chacun devait travailler. Les champs, l'écurie, la maison. Je voyais souvent ma mère pleurer, se lamenter sur son sort. Elle murmurait des choses que je ne comprenais pas toujours, mais je savais que notre situation était injuste. Mon père dilapidait tout ce que nous gagnions dans ses soirées arrosées avec ses amis. Ce poids pesait sur mes épaules d'enfant, mais le chant me permettait de rêver et de m'évader. Asmahane a laissé dans notre village une petite bibliothèque, et pour la première fois, j'ai découvert la lecture. Je dévorais chaque livre qu'elle apportait. attendant avec impatience son retour pour discuter de mes lectures. Elle avait vu quelque chose en moi. Elle me murmurait que j'étais unique, que j'avais de grands pouvoirs, que mon esprit pouvait m'amener à accomplir de grandes choses. Ses paroles étaient ma lumière dans l'obscurité de mon quotidien. Mais tout a changé quand j'ai eu 15 ans. Je n'étais plus une enfant, mais pas encore une femme. Pourtant, je savais ce qui se tramait. Mon père était en train de négocier mon mariage. Il espérait me marier à un homme avec des grands terres pour arranger nos affaires. Dans notre village, les filles de mon âge avaient deux destins possibles. Travailler comme domestique en ville ou se marier. Je ne voulais ni l'un ni l'autre. Ce que je voulais, c'est apprendre la musique, lire les partitions, jouer des instruments, devenir chanteuse. Petite, je pensais que les pouvoirs qu'Asmahane disait que j'avais allaient me sauver. Que rêver très fort suffirait pour changer mon destin. Mais aujourd'hui, avec cette menace de mariage qui se rapprochait, je me sentais dévastée. Je suis même venue à en vouloir à Asmahane. Avant elle, je ne savais pas ce que je pouvais être. Quand on est ignorant, on accepte plus facilement son sort. Mais maintenant que je savais que j'avais un talent, une étincelle, à quoi bon le savoir si je restais prisonnière ? Je continuais à chanter dans les prés, à m'évader par la musique. Quand je chantais, cette boule de stress et de tristesse disparaissait. Et puis, une idée a commencé à germer. Une issue. Radicale, mais peut-être nécessaire. Partir, quitter ce village, trouver un travail, payer une école de musique et devenir celle que je rêvais d'être. Je savais que ce serait difficile, que cela allait provoquer un scandale. Si je partais, mes sœurs en souffriraient. Elles perdraient leur éventualité de mariage et seraient condamnées à travailler comme domestiques en ville. Mais pouvais-je vraiment sacrifier mes rêves pour un avenir que je refusais ? Pendant des jours, je n'ai pas trouvé le sommeil. Mon cœur se serrait à l'idée de quitter ma mère, mes sœurs. Mais je savais une chose, si je restais, je ne survivrais pas. Le chant était mon oxygène, ma raison de vivre. Et dans mon cœur, une voix résonnait. Tu es unique, tu as des grands pouvoirs. Alors je devais choisir, et ce choix allait changer ma vie. Un matin, je me suis retrouvée seule dans les champs avec mon troupeau, observant les autres filles du village. Certaines riaient, les bras chargés de fagots de bois, d'autres faisaient paître leurs animaux. Je me demandais si elles étaient heureuses, si elles acceptaient leur sort, ou si elles rêvaient elles aussi d'autre chose. Peut-être qu'elles étaient plus fortes que moi, à supporter cette vie sans se poser de questions. Moi j'avais le malheur de savoir qu'il existait autre chose, et cette connaissance, cette conscience, me brûlait de l'intérieur. Quelques jours plus tard, Asmahane est revenue au village. Elle m'a retrouvée près de la bibliothèque, un livre à la main. Elle ne m'a pas posé de question. Elle m'a simplement regardée et j'ai su qu'elle avait compris. Nous nous sommes assises à l'ombre d'un arbre, comme avant. Tiziri, ma douce Tiziri. Elle a marqué une pause, comme si elle goûtait mon prénom. Tu sais ce que signifie ton nom, Tiziri ? La lune, celle qui éclaire dans l'obscurité, celle qu'on regarde de loin, et qui pourtant guide les pas, même dans les nuits les plus noires. Ces mots sont restés suspendus entre nous. Pouvais-je vraiment concilier mes rêves avec ma réalité ? Ou étais-je condamnée à choisir ? Asmahane m'a serrée dans ses bras avant de repartir. Mais dans son regard, il y avait autre chose, comme une certitude silencieuse. L'idée que je n'avais peut-être pas encore tout vu, que les chemins qui s'offraient à moi n'étaient peut-être pas les seuls qui existaient, qu'entre partir et renoncer, il y avait peut-être autre chose, une voie plus discrète, moins évidente, mais possible. Et au fond de moi, quelque chose s'est apaisé. Comme si pour la première fois, je pouvais croire que j'étais capable de trouver ce chemin. Je suis restée là, longtemps après son départ, avec cette question toujours présente. Mais elle ne me pesait plus de la même manière. Elle ressemblait presque à une lumière que je pouvais suivre. Merci, merci d'avoir écouté cet épisode de Des rêves et des femmes. Tiziri avait 8 ans quand quelqu'un lui a demandé pour la première fois ce qu'elle pensait. Et 15 ans, quand elle a compris ce qu'elle pensait, allait lui coûter quelque chose. Cette question qu'elle portait ce soir, sous cet arbre du Moyen Atlas, en compagnie Asmahane, elle vous appartient aussi, parce que peut-être que vous aussi, vous avez cru un jour n'avoir que deux choix. Et peut-être qu'entre ces deux choix, il y a une fenêtre que vous n'avez pas encore trouvée. Ces récits sont faits pour faire perdurer la mémoire de celles dont les combats nous ont précédées. Et si cette histoire vous a touché, écrivez-moi, j'aimerais tellement écouter la vôtre. Dans le prochain épisode, nous continuerons notre voyage dans le temps, où nous retrouvons Samia, une femme qu'on a appelée Baira, telle une terre qu'on n'a pas cultivée. Sauf... que Samia, elle, a cultivé son propre terrain. Prenez soin de vous, continuez de rêver, et à bientôt dans Des Rêves et des Femmes.