Speaker #0Bienvenue dans « Des rêves et des femmes », un podcast où les récits du passé viennent illuminer notre présent. Je suis Narjiss et aujourd'hui, je vous emmène à Fès, dans les années 1940. Une ville de ruelles étroites, de fontaines cachées, de portes qui se ferment plus souvent qu'elles ne s'ouvrent. Et derrière l'une de ces portes, dans un riad où chaque geste est surveillé, vivait Zainab, épouse et mère de cinq enfants, femme respectée et silencieuse. Mais derrière ce silence, il y a une intelligence qui observe, une soif qui grandit et un acte de courage que personne n'a vu venir. Installez-vous confortablement, ouvrez votre cœur, le voyage commence maintenant. Je m'appelle Zainab, j'ai 25 ans. À première vue, ma vie semble parfaite. Je suis l'épouse de Mustafa, un homme droit, respecté, attentif à sa famille et à l'honneur de son nom. Je suis la mère de cinq enfants : quatre garçons pleins d'énergie et une petite fille. Asmahane, ma douce Asmahane. Nous vivons dans le riad de la famille de mon mari, une grande maison organisée autour d'un patio, où chaque pas résonne et où rien ne se fait au hasard. Ici, les murs ne servent pas seulement à abriter, ils observent, ils rappellent, ils transmettent. Dans ce riad, les anciens veillent, et au cœur de cette maison, il y a la grand-mère, Lalla Keltoum. Sa présence suffit souvent à donner le rythme. Elle ne lève jamais la voix, elle n'en a pas besoin. Ma vie suit un rythme précis. Je me lève avant le soleil. Je m'assure que les enfants soient prêts, que la maison soit impeccable, que rien ne dépasse. J'ai appris à observer avant de parler, à comprendre sans poser de questions. C'est ainsi qu'on devient une femme du riad. Mustafa est un bon mari. Je ne l'avais jamais rencontré avant le jour de notre mariage. Il a été choisi pour unir deux familles, sceller une alliance, assurer la continuité. Et avec le temps, nous avons appris à nous aimer, à notre manière. Malgré cette vie que beaucoup m'envient, je ressens un vide. Derrière mes gestes mesurés et mon apparente sérénité, il y a autre chose : un manque discret, une envie d'air, des rêves que je garde pour moi et qui, malgré les années, n'ont jamais cessé de grandir. Mustafa a une radio, il l'écoute le matin, puis il part au travail. Alors je m'approche, je pose ma main sur le bois verni, doucement, comme si elle pouvait m'entendre. Je tourne le bouton, et parfois je capte des voix d'Égypte. Des femmes qui parlent de droits, de liberté, d'éducation. Des femmes qui ont des noms. Des femmes qui signent des articles, des femmes dont on cite les mots comme on cite les mots des hommes. Je les écoute jusqu'à ce que j'entende des pas, puis je retourne le bouton et je reprends ma place. Ces voix parlent de choses que je n'ai pas le droit de lire. Je ne sais pas lire, d'ailleurs. On disait que les filles n'en avaient pas besoin. Chaque fois que j'entends ces femmes, une flamme s'allume en moi. Et chaque fois que je retourne le bouton, je l'éteins moi-même. C'est la seule violence que je me fais. Mais ce que j'aime le plus, c'est quand la chanson commence. Layali al-Uns fi Vienna. Les nuits de joie à Vienne. La voix d'Asmahane, la chanteuse, remplit le patio. Elle chante des fêtes lointaines. Un monde qui n'a pas de murs. Je ferme les yeux. Vienne. Un mot qui ressemble à un rêve. Un lieu aussi inaccessible que la rue juste derrière notre porte. Et pourtant, cette voix de femme passe à travers tous les murs. Elle entre dans les riads. Elle se glisse entre les moucharabiehs. Elle atteint les femmes que personne ne laisse sortir. Cette voix est libre. Et moi, pendant quelques minutes, je suis libre avec elle. Le soir, je raconte tout à Aïcha, à la fontaine. Elle rit doucement, puis elle se tait. Puis elle dit : « Moi aussi, j'entends des choses, mais je n'ai personne à qui les dire. » Aïcha rêve de coudre, pas pour les autres, pour elle, d'avoir sa propre boutique un jour. Je lui apporte du tissu en secret, des chutes que personne ne remarquera, des couleurs qu'elle choisit. Et elle coud, la nuit, à la lumière d'une bougie. Je ne sais pas si ses rêves se réaliseront, mais je sais que les nommer les rend déjà un peu plus réels. À la fontaine, on n'est plus domestique ou épouse. On est juste deux femmes qui se souviennent qu'elles existent. Ma fille est née par une nuit de juillet. La maison était pleine, les femmes autour de moi, Lalla Keltoum qui dirigeait, les voix, les mains, la douleur, et puis ce cri, ce premier cri, qui a rempli la pièce comme une lumière. On m'a mis mon enfant dans les bras, une petite fille. Tout le monde attendait, la belle-famille, les oncles, Mustafa, ils attendaient le prénom. C'est Lalla Keltoum qui a dit : « On l'appellera Fatna, comme ma mère. » Et moi, j'ai regardé ma fille, ses yeux fermés, ses poings serrés, sa bouche déjà prête à demander le monde. J'ai pensé à cette voix dans la radio, à cette chanson, Layali al-Uns fi Vienna, à cette femme qui passait à travers les murs, à cette liberté que j'avais tenue quelques minutes entre mes mains, avant qu'elle s'envole. Et doucement, si doucement que Lalla Keltoum a dû pencher la tête, j'ai dit : « Elle s'appellera Asmahane. » Mustafa m'a regardée. Il a lu quelque chose dans mes yeux, quelque chose qu'il n'avait peut-être jamais vu. Puis il a dit, à voix haute, d'une voix plus affirmée que la mienne, pour que tout le monde puisse entendre : « Ma fille s'appellera Asmahane. » Ce prénom que personne n'avait prévu, ce prénom qui n'était pas dans les registres de la famille. Ce prénom qui appartenait à une chanteuse, une femme libre. Ce soir-là, dans ce riad où rien ne se décide sans l'accord des anciens, j'avais choisi, moi. Pas par défiance, pas par révolte, par amour. J'avais dit à ma fille, dès son premier souffle : « Tu seras libre. » Et personne ne pouvait me reprendre ce mot. J'encourage ma fille à apprendre, toujours apprendre. Je suis convaincue que l'éducation est la clé. La clé pour rêver, mais aussi pour réaliser ses rêves. Je veux qu'elle aille à l'école, qu'elle lise, qu'elle pense par elle-même. Je veux qu'elle ait une vie différente de la mienne, qu'elle soit libre, qu'elle puisse choisir son chemin, sans porter le poids des chaînes invisibles qui m'accompagnent chaque jour. Moi, je n'ai pas appris à lire, mais elle, elle apprendra. C'est pour ça que je lui ai donné ce prénom, pour qu'elle sache, avant même de comprendre le sens des mots, que sa vie lui appartient. Alors j'ai parlé à Mustafa. Je lui ai dit ce que je voulais pour ma fille. Je ne refusais pas l'école coranique. Elle était importante. Elle faisait partie de nous. Mais je voulais plus. Les sciences, les mathématiques, le français. Comprendre le monde au-delà des murs du riad. Mustafa a écouté longtemps. Puis il a dit que cela ne dépendait pas seulement de lui. Il y a eu une réunion familiale avec les personnes importantes de la famille. Moi, je suis restée en retrait, comme toujours. Et puis la décision est tombée. Asmahane irait à l'école. Elle garderait l'école coranique, mais elle apprendrait aussi les sciences, les mathématiques et le français. Presque comme ses frères. Quand tout a été validé, je n'ai rien dit. Je suis montée seule sur la terrasse du riad. Le ciel était immense, j'ai levé la tête et j'ai respiré comme si l'air m'avait manqué pendant des années. Mon cœur battait si fort que j'en tremblais. Alors j'ai dansé. J'ai dansé seule, lentement d'abord, puis avec une joie que je n'avais jamais connue. Ce jour-là, je n'ai peut-être pas changé ma vie, mais j'ai ouvert un chemin pour ma fille. Et cela a suffi pour remplir mon cœur. Quelques semaines plus tard, j'ai retrouvé Aïcha à la fontaine. Nous ne parlons pas longtemps, juste quelques mots. Elle me demande comment va Asmahane. Je lui dis qu'elle a appris un nouveau mot aujourd'hui. Un mot en arabe, puis un mot en français. Aïcha sourit. L'eau coule, la nuit est douce. Et quelque part dans cette maison aux murs épais, ma fille dort avec un prénom qui veut dire liberté. Mes rêves ne se réaliseront peut-être jamais, mais chaque jour, je nourris une flamme, la certitude que ma fille, elle, pourra réaliser les siens. Dans ce riad aux murs épais, je continue d'espérer, pour elle et pour moi. Et vous, si vos rêves étaient enfermés derrière une porte verrouillée, essaieriez-vous de l'ouvrir ? Merci d'avoir écouté cet épisode de « Des rêves et des femmes ». Zainab n'a pas brisé les murs du riad, elle n'a pas fui, elle n'a pas crié, elle a simplement glissé un prénom entre les règles et le silence. Un prénom comme une promesse, comme une brèche. Et parfois, c'est tout ce qu'il faut. Pas une révolution, juste un mot prononcé au bon moment, avec assez de conviction pour que personne n'ose le reprendre. Ces récits sont faits pour perpétuer la mémoire de celles dont le combat nous a précédés. Et si cette histoire vous a touchée, écrivez-moi, j'aimerais écouter la vôtre. Dans le prochain épisode, nous retrouverons Asmahane, celle qui franchira la porte du riad. Prenez soin de vous, continuez de rêver, et à bientôt dans « Des rêves et des femmes ».