- Speaker #0
Hello, je m'appelle Elisabeth Hillard et vous écoutez D'étonnante, le podcast qui donne la parole à des femmes différentes. Parfois par choix, souvent par nécessité, ces femmes font autrement, bousculent les normes, les stéréotypes et nos certitudes. Parce qu'il existe mille et une façons d'être femme, d'être soi. Alors, bonne écoute ! Alors aujourd'hui, je reçois Manon. Merci d'être venue raconter ton parcours.
- Speaker #1
Merci de m'accueillir.
- Speaker #0
Alors Manon ? On peut dire que tu as une double vie et pas des moindres. La journée, tu es professeur d'allemand dans un établissement plutôt exigeant, avec tout ce que ça implique de cadre, de rigueur, de posture. Et le soir, tu montes sur scène et tu fais rire. Tu oses, tu tests, tu te livres, tu prends des risques. Car depuis quatre ans, tu t'es lancé dans le stand-up, dans des comédies club où il faut du courage pour prendre le micro. Et ce qui rend ton parcours encore plus fort, c'est que... pas très longtemps après avoir débuté dans le stand-up, il s'est passé quelque chose de grave dans ta vie que tu as réussi à transformer et même à aborder sur scène avec humour. Alors, on va rentrer dans le détail tout à l'heure, mais d'abord, je te laisse te présenter.
- Speaker #1
Merci beaucoup. Bonjour Elisa, merci de m'accueillir dans ce podcast. Donc, tu l'as dit, moi c'est Manon, j'ai 35 ans, je suis prof d'allemand à Marseille, je suis originaire de Marseille et d'ailleurs, même pour l'anecdote, je suis prof dans mon ancienne école, ce qui est assez cocasse et que j'aborde aussi d'ailleurs dans mes sketchs.
- Speaker #0
Merci pour cette chouette présentation. Alors est-ce que tu veux bien un petit peu nous parler de ta double vie, prof le jour, humoriste le soir, comment ça s'est passé, comment ça s'est mis en place ce choix de vie ?
- Speaker #1
Alors moi à l'origine je suis plutôt portée sur la musique. Il y a un peu ce truc parfois quand on a une passion qui compte beaucoup pour nous, on se met beaucoup de pression et c'est vrai que parfois j'étais un peu... plus réticente à oser. Alors que le stand-up, ça s'est un peu arrivé, j'allais dire de nulle part, je pense que dans ma famille, on a toujours beaucoup communiqué par l'humour. Et puis, il y a eu le fait d'être prof, justement, de m'adresser à un auditoire et de faire des petites blagues et de voir que les élèves réagissaient. Ça m'a montré que j'avais un potentiel dans ce côté-là. Et puis, un peu par les réseaux sociaux, les stories Instagram, je voyais que les gens réagissaient quand je mettais des contenus humoristiques. Et puis un jour, j'ai une amie qui m'a amenée au Garage Comédie Club et c'est la première fois où je me suis retrouvée dans un comédie club. Et j'étais tellement saisie par l'ambiance,
- Speaker #0
l'atmosphère que j'étais curieuse et donc j'ai commencé à prendre des cours là-bas. Donc tu as commencé par aller voir un spectacle, un des spectacles, et ensuite tu as pris des cours.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Ok. Et donc progressivement, pendant ces cours, on vous fait monter sur scène ?
- Speaker #1
C'est ça. Et je pense que j'ai bénéficié aussi de la première année du garage. Donc, ils nous ont plus facilement fait monter sur scène. Parce que je me souviens être montée au bout d'un mois de cours. Et mon prof de stand-up, je lui ai dit, mais enfin, Sofiane, qu'est-ce que tu racontes ? Tu crois que je suis prête ? Il a dit, mais c'est le concept du stand-up. En fait, tu n'es jamais prête. Donc, voilà, c'est ce petit coup de pied aux fesses et cet entourage social, en fait, qui a fait que j'ai plus osé, j'ai accepté. présenter quelque chose d'imparfait. C'est ce qui m'a fait tenir aussi, de me dire il faut y aller, il ne faut pas se prendre la tête à est-ce que je suis prête, pas prête, on y va.
- Speaker #0
Et donc quand tu dis que monter sur scène face à un public, un vrai public ?
- Speaker #1
Ah oui, face à un vrai public. Alors dans les premières scènes, ils nous présentent comme des élèves, on demande au public beaucoup de bienveillance. Donc c'était essentiellement nos proches qui étaient là. J'ai beaucoup de proches qui se souviennent d'ailleurs de ce moment.
- Speaker #0
Est-ce que tu veux bien nous raconter cette première scène ?
- Speaker #1
Je me souviens de cette impression d'être sur scène devant le public, un peu comme parfois devant les élèves, on a la parole, on a l'écoute et tout peut arriver. C'est-à-dire que si on dit n'importe quoi, c'est possible en fait. Le track. Le track et puis cette impression d'être un peu dans le vide parce qu'on est seul avec son texte. Ce n'est pas comme une chanson où on va voir d'autres instruments ou la musique derrière soi. C'est vraiment seul face au public et puis on a les lumières aussi dans le visage, donc on se sent un peu hors du temps. et ça ça m'a un peu ce côté tout autour de moi il n'y a rien qui était palpable c'était un peu étonnant et à la fois c'était quand on entend les premiers rires c'est extraordinaire donc ils ont ri oui ils ont ri pour une première bravo et donc c'est un sketch que tu avais écrit oui et alors comment t'écris tes sketchs justement aujourd'hui ? ça dépend, parfois ça peut partir d'une discussion avec des amis ou d'une observation que je fais sur quelque chose qui se passe dans ma journée et de là je vais me le noter dans mon téléphone et plus tard soit je le retravaille soit ça se perd parmi mes notes à tout jamais ou jusqu'au jour où je les réouvre ou bien le plus souvent c'est des sujets qui me tiennent à coeur et que je vais développer en fait quand il y a beaucoup de blagues qui convergent dans la même thématique beaucoup de choses qui m'intéressent dans la même thématique c'est là où je vais plus développer et en général on a des idées puis c'est en échangeant avec les autres que On va voir le potentiel comique et développer davantage, affiner les blagues, les tester sur scène, voir retravailler ce qui a moins bien marché.
- Speaker #0
Et tu te livres beaucoup quand tu écris un sketch ? Ça part souvent d'une réelle émotion, d'une sensation, d'une scène de vie qui t'est arrivée ou ça peut être complètement imaginaire ?
- Speaker #1
À la base, c'est plutôt des choses vraies qui me sont réellement arrivées. C'est basé toujours sur du réel. Mais plus ça va et plus j'ai envie justement d'aller vers de l'absurde, de l'imaginaire. Il y a beaucoup d'humoristes qui font ça, je pense notamment à Romane Fréciné. J'ai des souvenirs de spectacles où il partait dans des délires et en fait c'est génial. Et c'est fort parce que c'est basé sur rien de concret à l'origine, c'est vraiment son imagination. Et j'ai beaucoup d'admiration pour ça et c'est quelque chose qui me plaît et ce vers quoi j'ai envie d'aller de plus en plus.
- Speaker #0
Et d'ailleurs, est-ce que toi tu es une fan de spectacles d'humoristes en règle générale ? Tu avais cette appétence-là déjà ?
- Speaker #1
Oui, alors avant j'allais beaucoup à l'espace Julien Plus pour voir des concerts et plus ça va, plus c'est pour voir des spectacles humoristiques. je pense que C'est 90% des spectacles que je vois, c'est des spectacles humoristiques. Je trouve ça génial en fait de s'offrir du rire, du bien-être. Et j'ai un souvenir que je n'oublierai jamais. J'étais allée voir Guillermo Guiz à l'Art du Théâtre et j'avais ri énormément. Et je me souviens que le soir en m'endormant, je riais dans mon sommeil. Ah c'est génial. Ça s'était vraiment ancré mécaniquement dans mon corps.
- Speaker #0
En tout cas bravo parce qu'il faut vraiment du courage pour monter sur scène. Personnellement, je pense que je serais assez morte de trouille et que j'aurais du mal à m'affranchir de... Oh, mais... Et qu'est-ce qu'ils vont penser les autres ? Parce que tu te livres, c'est toi. Même si tu dis que tu vas peut-être chercher dans l'imaginaire ou dans l'absurde, c'est quand même que tu mets tes tripes sur scène. Comment tu t'as franchi de ça, du Candiraton ?
- Speaker #1
C'est marrant parce que souvent, les gens nous disent qu'on a du courage de monter sur scène.
- Speaker #0
Carrément.
- Speaker #1
Et en fait, je pense que pour la plupart des humoristes, il y a un tel besoin, une telle envie que tous les côtés stressants passent en arrière-plan. Et ce qu'on pense de nous, ce n'est pas évident, effectivement, parce qu'il faut détacher. Le jugement du public, parce que c'est ça le stand-up, c'est qu'on est dépendant. Le spectacle se fait avec le public. Si le public ne réagit pas, c'est un fiasco. Et donc, la difficulté au début, c'est de faire le distinguo entre ce que je donne de moi sur scène. Si le public ne l'aime pas, ça ne veut pas dire qu'il ne m'aime pas. Ça veut dire que ce que j'ai proposé n'a pas été validé ce soir. Et c'est la difficulté de ne pas trop se remettre en question de façon... ça doit être difficile non c'est pas évident, je pense que personne n'est vacciné contre ça après plus ça va effectivement moins ça nous affecte, mais quand il y a des scènes qui se passent moins bien après on cogite toute la soirée c'est pas évident mais c'est de là aussi que naissent, c'est de l'inconfort que vont naître aussi des solutions qu'on va mettre en place et c'est ce qui va nous faire progresser
- Speaker #0
Est-ce qu'il t'arrive d'improviser totalement sur scène ?
- Speaker #1
Totalement non il y a des plateaux parfois qui sont volontairement sur de l'impro et ça c'est chouette parce que ça permet aussi d'écrire des blagues, il y a un plateau comme ça qui a été organisé par le Zouz Comédie Club c'était un plateau où justement il y avait une partie impro donc on a tiré les sujets, c'est le public qui a donné des sujets moi j'ai obtenu le sujet qui était le stress et j'avais beaucoup de choses à dire et en fait de là sont nées de nouvelles blagues donc là j'avais quelques notes mais c'était beaucoup d'impro Mais sinon, la plupart du temps, il y a quelques petites impros avec le public. S'il se passe quelque chose, on va réagir, on va interagir. Mais la plupart de ce que je raconte est écrit.
- Speaker #0
Et tout à l'heure, tu parlais qu'à Marseille, ça restait quand même un petit milieu que vous connaissiez tous. Est-ce qu'il y a beaucoup de femmes dans le milieu du stand-up marseillais ?
- Speaker #1
Alors, il y en a pas mal. J'en connais beaucoup. On se connaît beaucoup entre nous. Moins que d'hommes. Ça, c'est aussi un sujet, la place des femmes dans le stand-up. Donc il y a plein de femmes qui sont justement... très motivée pour proposer des plateaux 100% femmes, ce qui permet d'augmenter la visibilité aussi des femmes. Et je dois avouer que c'est souvent des plateaux dans lesquels je me sens assez à l'aise parce que, je sais pas, il y a une ambiance différente. C'est plus fluide et plus facile, mais ce qui veut pas dire que j'ai pas de plaisir à être sur les plateaux avec les hommes, pas du tout. Mais voilà, il y a un petit côté chaleureux, bienveillant, encore plus, on va dire, que d'habitude.
- Speaker #0
Et est-ce que ça reste un milieu quand même très masculin ?
- Speaker #1
Oui. globalement, c'est un milieu masculin. Je pense qu'il y a deux effets. C'est un grand débat dans le stand-up, ça aussi. Souvent, on va pointer du doigt les comédie-clubs dans lesquels il n'y a pas de femmes ou bien il y a une seule femme. Les hommes vont dire oui, mais il n'y a pas assez de femmes dans le stand-up ou bien je préfère prendre tel homme parce qu'il me fait plus rire que telle femme. Et nous, on est là pour dire aussi oui, mais il y a un souci, c'est que peut-être que les sujets qu'on aborde sont moins mis en avant.
- Speaker #0
L'humour est différent. tu trouves ?
- Speaker #1
En tout cas, le mien est différent. C'est-à-dire que moi, aussi, du fait de mon métier, il y a des sujets que je n'aborde pas par éthique professionnelle.
- Speaker #0
Ah oui, parfois, tu t'auto-censures par rapport à ton métier de prof.
- Speaker #1
Oui, je veux que tout ce que je dis sur scène puisse être entendu par mes élèves, par l'ensemble de l'équipe, parce que si j'ai des problématiques, je peux avoir des problèmes derrière. Donc, je ne vais pas partir sur... sur des sujets politiques, ni sur des sujets trop en dessous de la ceinture.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Mais ça tombe bien parce que c'est pas non plus les sujets qui m'intéressent forcément le plus à traiter sur scène.
- Speaker #0
Tu parles de tes élèves. Tes élèves, ils te suivent ? Ils sont déjà venus à tes spectacles ? Ils te voient sur les réseaux sociaux, par exemple ?
- Speaker #1
Oui, oui. Alors, la première année où j'étais prof, ils ne m'avaient pas encore trop trouvé et je n'étais pas encore humoriste à ce moment-là. Et puis, c'était par YouTube à l'époque, parce que j'avais quelques vidéos de musique en ligne. Il y en a qui m'ont trouvé. Et puis voilà, depuis, régulièrement, les élèves m'ajoutent.
- Speaker #0
T'es un peu la star du collège.
- Speaker #1
On est pas mal de stars dans ce collège. Il y a pas mal, on va dire, d'enseignants à double casquette, notamment dans le milieu du spectacle ou des arts. Pour moi, du moment où j'ai su que les élèves étaient susceptibles de m'ajouter, j'ai aussi fait attention à ce que je mettais sur les réseaux. Et puis, pour l'instant, je n'ai jamais eu de problème. Et parfois, il arrive que des élèves viennent me voir parce qu'ils voient que je joue tel jour à telle date. Et puis... Je leur dis, en général, les collégiens, de façon générale, je trouve que les comédie-clubs, c'est pas forcément adapté pour eux. Mais les lycéens, pour moi, il n'y a pas de souci. Donc,
- Speaker #0
t'as déjà eu des élèves dans la salle ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et alors, ça te fait quoi de jouer devant eux ?
- Speaker #1
C'est drôle. En fait, justement, du fait d'avoir plutôt des bons rapports avec mes élèves, quand ils viennent, je sais que c'est dans une démarche bienveillante. C'est de la curiosité, mais ils ne viennent pas pour se moquer ou quoi que ce soit. Et quand ils reviennent à l'école, en général, ça rajoute un lien supplémentaire. C'est plutôt chouette, moi je trouve ça, enfin je suis assez touchée quand des élèves viennent me voir.
- Speaker #0
Et alors est-ce que tu as cet humour-là en classe aussi ? Quelle enseignante tu es ?
- Speaker #1
Eh bien je pense que je suis une professeure assez ouverte, très ouverte à la blague, ça ils le savent. Ils savent que pour tout ce qui est chantage et négociation, ils peuvent m'avoir par le rire. Non je plaisante, mais pour moi c'est important que les élèves puissent développer leur personnalité aussi. Et donc s'il y en a qui aiment bien faire des blagues, bon tant que ça ne perturbe pas le cours, au contraire, moi je leur dis. Je suis là comme vous, c'est ma vie tous les jours aussi. Je ne suis pas venue là pour m'ennuyer, je ne suis pas venue là pour passer un bon moment. Donc si c'est un peu gai et qu'on s'amuse, moi je suis ravie. Et voilà, je suis plutôt très bienveillante, les élèves aussi, c'est ce qu'ils disent. On est, je pense, le prof en réponse à l'élève qu'on a été. Mon esprit créatif a fait que parfois je ne m'y retrouvais pas forcément dans le système scolaire. Donc j'étais sérieuse, appliquée et je m'en sortais bien, mais pas forcément hyper épanouie. Et surtout j'étais stressée. Donc pour moi, c'est indispensable que les élèves dans mon cours, ils soient détendus. Et c'est aussi des choses qu'on nous a dit en formation. Ça a été prouvé sur le plan neurologique que le stress fait qu'on apprend moins bien. Donc je me dis, tant mieux si en plus, ça leur permet d'apprendre mieux, de mieux retenir.
- Speaker #0
Donc on se marre en allemand dans tes classes ?
- Speaker #1
Oui, pas tout le temps et peut-être pas dans toutes les classes. Il faut que ça prenne aussi des deux côtés. Mais oui, les élèves, ils savent que...
- Speaker #0
L'humour fait vraiment partie de ton quotidien, ta façon de communiquer avec tes élèves, avec tes proches. C'est un petit peu ton arme secrète.
- Speaker #1
Oui, c'est marrant que tu dises ça parce que j'ai vraiment découvert, mon frère aussi a toujours été très porté sur l'humour. Et d'ailleurs, il fait du stand-up, mon frère aussi, mais à Paris.
- Speaker #0
D'accord. Quelle famille ! On doit bien se marrer lors de repas de famille chez vous.
- Speaker #1
Oui, après c'est comme toutes les familles, ça dépend des jours. Mais globalement, on rigole bien. et j'ai compris que l'humour... Ça pouvait être aussi un outil. C'est-à-dire qu'avant, si quelqu'un me faisait une petite vanne, j'allais dire « Mais non, pourquoi tu dis ça ? C'est pas vrai. » Parce qu'il y avait un peu le souci de rétablir la justice et la vérité. Et aujourd'hui, ça va m'arriver de dire « Ben oui, mais tu sais pas. » Et d'aller encore plus loin dans l'absurde. Comme ça, ça annule un peu le propos de la personne. Et en plus, j'ai gagné des points en positif, puisque j'ai fait rire les gens et j'ai détendu l'atmosphère. Donc j'ai découvert que l'humour pouvait être... Une arme ou plutôt un outil en tout cas pour faciliter les relations.
- Speaker #0
Que tu dises ça, ça me fait un petit pont avec le fait que peu de temps après avoir lancé ta carrière, tu as appris que tu étais malade d'un cancer, donc un truc quand même pas cool et bien grave. Donc comment tu as accueilli cette annonce et surtout quelle place a eu la scène dans tout ça ?
- Speaker #1
Alors effectivement c'est quelque chose dont je parle sur scène et c'est important, on le dit beaucoup en stand-up, d'être prêt pour pouvoir parler de ces sujets-là parce que... Si on est encore en train de guérir de ça, ou en tout cas si c'est encore trop frais, trop présent, trop douloureux, le public va le ressentir et ça va mettre tout le monde mal à l'aise. Donc c'est important d'avoir la distance suffisante pour pouvoir en parler. Et bien sûr, quand j'en parle, je ne parle pas de tout. Je ne parle vraiment que de certaines choses. C'est abordé de façon un peu évasive, mais je ne vais pas rentrer dans le détail non plus. Et donc quand j'ai appris que j'étais malade, d'abord il y a le moment du choc. Et on découvre en fait que... On a des ressources qu'on n'imaginait pas. Et en fait, il y a des fois où on pouvait m'annoncer des nouvelles assez terrifiantes ou des incertitudes difficiles. Et en fait, je me suis rendu compte que je digère, j'accepte. Et en fait, je suis encore là. Donc, je passe à autre chose. Et donc, pour en revenir à ta question... Il s'est passé des scènes cocasses, notamment parce que ma famille, on communique beaucoup par le rire. Et donc j'ai noté tout le temps, tous les petits trucs drôles qui sont passés pendant la maladie. Et donc j'avais une petite note qui s'agrandissait au fur et à mesure.
- Speaker #0
T'en as pas parlé tout de suite sur scène ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
T'as pris justement ce temps dont tu parlais pour digérer, accueillir ? Donc tu continuais de monter sur scène ?
- Speaker #1
Pas tout de suite, il y a eu quand même une période de convalescence où vraiment j'avais pas l'esprit disponible pour ça, c'était trop. Puis même physiquement j'étais pas encore remise. Et après quand je suis remontée sur scène, d'abord je faisais mes blagues d'avant. Et petit à petit, j'en ai parlé, je prenais encore des cours, donc j'en ai parlé avec mes profs, j'ai un peu testé des idées, des blagues déjà auprès de mon entourage. Et voilà, au fur et à mesure c'est devenu un sketch, mais pas tout.
- Speaker #0
C'est hyper délicat de parler de maladie. Là t'es concernée, donc on se dit ok, elle est légitime, elle peut en parler. Et en même temps, tu peux aussi mettre des personnes peut-être mal à l'aise dans la salle. C'est quand même des sujets qui restent un peu tabous.
- Speaker #1
C'est sûr que tous les sujets, comme tu dis, un peu tabous, je sais que dans la salle, il peut y avoir des gens qui sont touchés par la question et qui n'en sont pas à la même étape que moi. Donc, c'est pour ça que j'essaie de parler de mon expérience et pas de trop tourner autour de la maladie.
- Speaker #0
C'est vraiment drôle tes blagues sur la maladie.
- Speaker #1
Eh bien, oui. Bon, je sais que mes parents, ce n'est pas leur préféré. Mais j'ai des amis qui m'ont dit, après les avoir entendus, Au début, ils étaient un peu... stressés de ce qui allait venir et qu'en fait ils avaient ri parce que la façon dont je l'amène c'est vraiment on va pas dans le détail,
- Speaker #0
c'est toutes les absurdités c'est les réactions improbables de mon entourage c'est vraiment ce qui est le plus drôle que je mets en avant Et ça t'a pas fait du bien aussi de parler de ça sous couvert d'humour comme un peu une thérapie ?
- Speaker #1
En fait c'est une espèce un peu de façon de rééquilibrer la balance parce que quand on est malade, on a l'impression de beaucoup subir en fait, tout nous tombe dessus
- Speaker #0
C'est tellement vrai ce que tu dis Merci. C'est ce que je me disais en fait, parce que j'ai aussi été malade et tu le sais, on subit, on subit, on subit, mais à aucun moment on se réapproprie son histoire. Donc je pense que par l'humour et par la scène, tu as pu faire ça.
- Speaker #1
C'est exactement ça et c'est aussi ce que quand je marquais les blagues dans ma petite note pendant que j'étais malade, je me disais, ah ce sketch-là, le sketch sur le cancer, ça, ça va me différencier, ça, personne ne l'a encore fait. C'était une façon de me promettre un peu avec la Manon du futur. C'est pour ça que la Manon du présent tape un peu dans la main de la Manon de cette époque-là, en disant « tu vois, j'ai pas lâché et aujourd'hui on en rigole » . C'était quelque chose qui m'aidait à tenir aussi, et c'est transformer aussi une situation dans laquelle on est victime et passif, reprendre de la force par-dessus et dire « ah ouais, il m'est arrivé ça, moi je vais en faire quelque chose, et ça va être beau et ça va être drôle » . Ça fait partie, oui, ça a un effet thérapeutique totalement. Et je sais aussi que quand j'aborde ce sujet, j'ai un peu l'impression de sauter dans la mer depuis un rocher un peu haut, parce que je sais que ça ne va pas être un sujet léger, que le public, à chaque fois que je commence ce sketch, il y a toujours un petit moment de choc, genre « Oh non, on va parler du cancer ! »
- Speaker #0
Ou alors « Elle blague, elle ne blague pas ! » Oui, aussi ! C'est vrai, c'est pas vrai !
- Speaker #1
Ça ne s'est pas écrit sur ma tête, et en fait, très rapidement, je les récupère et on en rigole ensemble, et ça détend l'atmosphère. Mais il y a eu un moment aussi où je n'ai plus trop envie de jouer ce sketch-là. Là, en ce moment, je ne joue plus trop parce que j'ai envie de jouer d'autres choses, de parler d'autres choses. Puis, j'avais envie aussi de... En fait, je me suis rendue compte en rejouant d'autres sketchs que je suis comme dans des pantoufles d'un coup. Quand on ne parle plus de cancer, c'est quand même plus facile et plus confortable. Je comprends. En fait, un jour,
- Speaker #0
tu n'auras plus du tout envie d'en parler. Voilà, une page qui se tourne aussi. Oui. Est-ce que ça a changé ta vie, ta façon d'être plus ancrée dans le présent, cette maladie ?
- Speaker #1
Totalement. C'est drôle que tu dises ça parce que c'est vraiment, s'il y a bien une chose qui a changé, c'est ça. Je me souviens avant, j'en parlais avec ma thérapeute, elle me disait que j'avais une anxiété d'anticipation. Donc je me faisais toujours des scénarios, si je fais ça, alors il peut se passer ça, ça, ça ou ça. Et elle me disait, mais il va peut-être s'en passer aucun de cela, des scénarios. Donc lâcher, lâcher l'affaire, lâcher prise. Et donc oui, ça m'a beaucoup, peut-être un peu trop encore pour l'instant, parce que j'ai un peu de mal à me projeter. Je suis encore un peu dans la phase de guérison psychologique.
- Speaker #0
La peur de l'avenir. C'est ça, je comprends.
- Speaker #1
Donc oui, ça m'a beaucoup plus ancrée dans le présent. Je vis beaucoup plus au jour le jour, ce qui n'est peut-être pas plus mal. Ça a beaucoup d'avantages.
- Speaker #0
Est-ce que tu oses un peu plus aller plus loin dans tes projets ? Tu te parlais tout à l'heure qu'il fallait persévérer pour être humoriste. Est-ce que justement, ça te donne cette niaque-là ?
- Speaker #1
Je sais pas si ça me donne cette niaque-là, mais en tout cas, ça m'a appris à m'affirmer davantage. Parce qu'il y a des choses, en fait, pour lesquelles je me sentais pas légitime de dire ça, non, de poser mes limites. De façon générale, j'ai toujours un peu eu du mal à dire non, ça c'est pas possible. Parce que je me disais non, mais les gens, ils vont penser ci et ça. Et ça m'a donné l'autorisation de dire, en fait, il en va de ta santé physique et mentale. Ça, c'est non. c'est pas ok pour toi c'est non et puis je pense que le seuil de tolérance du fait d'être encore aussi on va dire qu'on va aller l'essence psychologique fait qu'il y a des choses qu'on ne peut pas supporter. Et ça, c'est non. Oser davantage, pour l'instant, je ne saurais pas dire. Je pense qu'il y a aussi, pour l'instant, beaucoup d'appréhensions encore qui sont là et qui font que je me... C'est ce moment où il faut se dire, je ne suis pas non plus une petite chose fragile. Il faut retourner dans la vraie vie maintenant et oser à nouveau.
- Speaker #0
Dans la vraie vie, justement, comment tu jongles entre ton boulot à temps plein de profs Et cette vie le soir, parce qu'il y a quand même les répétitions, l'écriture des sketchs, le fait de se coucher tard, tu arrives à bien trouver ton équilibre là-dedans ? Pas toujours,
- Speaker #1
sincèrement pas toujours. J'essaie quand j'ai des vacances scolaires par exemple de mettre un peu plus de scènes, j'essaie de privilégier les scènes en week-end ou quand c'est des jours où le lendemain je n'ai pas cours trop tôt. Mais il y a des périodes où je joue beaucoup et puis il y a des périodes où je joue moins parce que je dois assurer mon travail, il y a des obligations qui sont prioritaires. Je n'ai pas la même puissance de feu, si on peut dire, que d'autres humoristes qui se donnent à fond là-dedans et qui ne font que ça. Donc, je sais que j'avance à mon rythme. Et en même temps, il y a des fois où je me dis, cette scène, franchement, je ne peux pas la louper, même si le lendemain, j'ai cours à 8 heures. Je prends sur moi, je suis parfois fatiguée, mais je sais aussi que les deux s'auto-alimentent. C'est-à-dire que la stabilité et l'épanouissement que je vais trouver dans mon travail, ça va me permettre d'avoir l'esprit libre pour pouvoir écrire et créer sereinement.
- Speaker #0
Sans la pression financière aussi. Exactement.
- Speaker #1
C'est ça. Et le fait de m'épanouir aussi en dehors de l'école par ces activités-là, ça va faire que je vais être disponible pour les élèves, de bonne humeur, avec le sourire. Donc quand on me dit est-ce que tu voudrais faire que du stand-up, à l'heure actuelle je ne joue pas assez de toute façon pour ça. Puis il y aurait des étapes entre se mettre à mi-temps, prendre une année de disponibilité.
- Speaker #0
Est-ce qu'on gagne sa vie dans le stand-up comme tu le fais aujourd'hui ?
- Speaker #1
Je pense que c'est difficile parce que même les personnes que je connais à Marseille qui joue. beaucoup. Pour elle, ça reste quand même assez précaire. Je pense qu'il faut vraiment beaucoup jouer et bien marcher pour en vivre. Il y a des personnes qui font leur intermittence grâce au stand-up, mais il y en a aussi qui ont plusieurs sources de cachets ou de revenus en tout cas. Pour avoir leur équilibre, il y en a qui donnent des cours de stand-up, il y en a qui sont auto-entrepreneurs et qui ont d'autres activités. Il faut être vraiment déterminé et prêt à certains sacrifices. Mais après, je ne suis pas la mieux placée pour parler parce que je n'en suis pas encore...
- Speaker #0
Et quelles sont justement les évolutions vers lesquelles tu peux aller ? Est-ce que c'est faire plus de scènes ? Est-ce que c'est aller dans des plus grandes salles ? Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour cette carrière d'humoriste ?
- Speaker #1
La prochaine étape pour moi, en tout cas, c'est d'avoir un spectacle d'une heure. Là, pour l'instant, j'ai entre 30 minutes et une heure.
- Speaker #0
Ok, bravo ! C'est déjà bien, être sur scène tout ce temps seule.
- Speaker #1
C'est vrai que la première fois qu'on fait 30 minutes, ça donne soif. On ne s'arrête pas de parler, c'est étonnant. Et en fait, au fur et à mesure, ça devient normal. Puis c'est des sketchs qu'on a joués tellement de fois qu'on les connaît par cœur. Donc ce n'est pas que des choses nouvelles à savoir quand on monte sur scène pendant 30 minutes ou une heure.
- Speaker #0
Est-ce que tous les publics rient au même moment ou tu as vraiment des différences ?
- Speaker #1
Finalement, Il y a des blagues qui marchent à tous les coups. Et quand elles ne marchent pas, on sait que le moment va être long si cette blague n'a pas marché. Mais effectivement, d'une fois à l'autre, le public peut réagir différemment à certaines blagues. Selon le lieu, selon l'âge, selon le moment aussi. Et selon aussi comment nous on est, comment on va... On parle du delivery, c'est la façon dont on va délivrer justement son texte. Comment je vais envoyer mon texte à ce moment-là ? Ça va plus marcher cette fois-là que l'autre fois. On est... Il y a tellement de paramètres qui changent tout le temps qu'aucune scène ne se ressemble.
- Speaker #0
Alors du coup, je t'ai coupée dans ma question initiale où je te demandais qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite. Tu me disais un long spectacle d'une heure.
- Speaker #1
Oui, pour moi, les étapes que je me souhaite, c'est le spectacle d'une heure, de le jouer régulièrement, de temps à autre. J'aime bien inclure la musique aussi dedans, donc j'ai pas mal de parties musicales. Ce qui me... plaît aussi, c'est... Donc à Marseille, il y a de plus en plus de scènes, enfin de plus en plus il y a des scènes polyglottes, donc il y a une scène en anglais par exemple à La Grange qui s'appelle le English Comedy Night. Je sais qu'il y en a aussi en espagnol. J'avais sondé pour l'allemand, on était deux à Marseille, donc pour l'instant c'est pas trop le cas, mais c'est l'envie d'aller jouer ailleurs en fait et moi j'aimerais... Enfin, un de mes objectifs et rêves, c'est de jouer en allemand en Allemagne, ce serait vraiment trop cool.
- Speaker #0
Trop bien, c'est original comme approche. Est-ce que tu trouves que, on a tous besoin de rire, ça on est d'accord, mais que l'environnement actuel qui est un peu anxiogène, l'actualité politique, etc. fait que tu sens que les gens ils ont besoin d'aller dans ces endroits-là, qu'on a envie de se marrer ?
- Speaker #1
C'est possible. Alors moi j'ai le sentiment que toutes les époques depuis toujours, ça a toujours été un peu la merde, mais que j'ai l'impression qu'on dit tout le temps le climat actuel, mais depuis toujours, et je pense qu'on vit dans un... Un monde où il y a tout le temps des tensions, tout le temps des problèmes, des crises. On est de plus en plus au courant parce qu'on a aussi de plus en plus accès aux informations. Mais en tout cas, c'est de plus en plus démocratisé et ça devient petit à petit une habitude aussi à Marseille d'aller consommer du comédie-club et pas d'aller voir tel artiste, mais de se dire tiens ce soir on se fait un comédie-club. Ça rentre petit à petit dans les mœurs, mais il y a aussi de plus en plus d'humoristes. Donc c'est vraiment quelque chose qui est en train de prendre de l'ampleur. Et je suis curieuse de voir d'ailleurs... quelle direction ça va prendre, comment ça va continuer d'évoluer.
- Speaker #0
Merci beaucoup Manon. Alors pour terminer notre échange, les petites questions du quiz final, ça va bien se passer. Le plus stressant, monter sur scène ou monter sur les strates face à une nouvelle classe ?
- Speaker #1
Je ne sais pas, c'est tellement différent. Je dirais monter sur scène.
- Speaker #0
Le plus gênant, un bide en spectacle ou un trou de mémoire en classe ?
- Speaker #1
Un bide en spectacle.
- Speaker #0
Qui rit le plus ? Tes élèves ou ton public ?
- Speaker #1
Égalité.
- Speaker #0
Sur scène à choisir, tu préfères un silence gênant ou des rires forcés ?
- Speaker #1
Un silence gênant.
- Speaker #0
Pour détendre un collègue coincé, tu conseilles une blague potache ou un humour fin ?
- Speaker #1
Peut-être une blague potache.
- Speaker #0
Et si ta vie était un sketch, il s'appellerait comment ?
- Speaker #1
Alors là, c'est une bonne question. Si ma vie était un sketch, il s'appellerait... T'es un peu chelou, mais c'est pas grave.
- Speaker #0
Et enfin, être une femme pour toi, c'est ?
- Speaker #1
Ça reste un combat, puisqu'on a quand même beaucoup de choses qui ne sont pas encore normales à mes yeux, dans la vie, dans la société. Il y aurait beaucoup de choses à détailler là-dessus. Mais c'est aussi un privilège, parce que je pense que de notre posture, on a un lien privilégié avec la jeunesse, par exemple. On est quand même souvent des figures de bienveillance et de douceur. et c'est quelque chose qui ne me déplaît pas et dans lequel j'ai construit aussi mon identité et si je peux apporter cette touche-là de douceur de bienveillance, de rire et de sécurité autour de moi alors tant mieux.
- Speaker #0
Merci Manon Merci à toi. C'était un super échange je trouvais hyper fort ton parcours et ce contraste entre le cadre de ton métier d'enseignante et ta liberté dans l'humour Entre le sérieux, le lâcher prise et cette capacité que tu as à transformer la vie, même dans les moments les plus fragiles, en quelque chose qui fait rire. Et ça fait tellement de bien de rire et de se marrer. Alors merci pour ça. Merci pour ton authenticité, toute l'énergie que tu transmets sur scène comme dans la vie. Et enfin, est-ce que tu veux bien nous dire où est-ce qu'on peut te voir jouer sur scène ? Où est-ce que ça se passe tes spectacles ?
- Speaker #1
Je joue de temps à autre, un peu dans tous les comédie-clubs de Marseille. Le Marseille Comédie Club, l'Art du Théâtre, le Garage Comédie Club, le English Comedy Night aussi, de temps à autre. Et parfois, à Aix-en-Provence aussi, il y a le Aix Comedy Night.
- Speaker #0
Et pour te suivre, tu as peut-être un compte Insta auquel on peut s'abonner ?
- Speaker #1
Oui, n'hésitez pas, soyez les bienvenus sur Manon Rosa Graham. Manon, comme le prénom, est Rosa, R-O-S-A, Graham.
- Speaker #0
Écoute, merci beaucoup Manon.
- Speaker #1
Merci à toi.
- Speaker #0
Cet épisode se termine. J'espère qu'il vous a plu. Je vous remercie beaucoup de l'avoir écouté. D'étonnante, c'est un nouveau podcast. C'est une rencontre toutes les deux semaines avec une femme inspirante, différente, qui nous raconte son parcours, son histoire. Si vous aimez ce podcast, si vous avez envie de découvrir d'autres témoignages, alors vous pouvez vous abonner sur votre plateforme d'écoute et aussi mettre des petites étoiles. Et bien sûr, suivre le compte Instagram d'étonnante.podcast. Allez ! Je vous dis à bientôt !